À ce stade de la campagne, le Parti québécois n’a plus un problème d’existence. Il n’a même plus vraiment un problème de crédibilité électorale.
Il mène.
La question n’est donc plus de savoir s’il peut redevenir un grand parti, ni même s’il peut terminer premier. La vraie question est désormais plus exigeante : peut-il franchir le seuil des 64 sièges et obtenir une majorité ?
Et cette majorité ne se gagnera probablement pas avec une promesse supplémentaire.
Elle se gagnera avec de la confiance.
C’est une distinction fondamentale, parce qu’un parti qui cherche à passer de 10 à 20 % doit attirer l’attention. Un parti qui cherche à passer de 59 à 64 sièges doit réduire l’incertitude.
Les électeurs qui restent à convaincre ne demandent pas nécessairement une nouvelle politique fiscale, un nouveau programme ou une autre annonce sectorielle. Plusieurs savent déjà ce que le PQ veut faire dans les grandes lignes.
Ce qu’ils veulent savoir, c’est autre chose.
Est-ce que Paul St-Pierre Plamondon est prêt à gouverner ?
Est-ce que son équipe maîtrise les grands dossiers ?
Est-ce que les chiffres tiennent ?
Est-ce que les priorités sont claires ?
Est-ce qu’un gouvernement péquiste améliorerait réellement les services ?
Et surtout : peut-on changer de gouvernement sans créer plus d’incertitude qu’on en élimine?
Voilà où se trouvent probablement les derniers sièges.
Le PQ a déjà gagné une première bataille
Le Parti québécois a réussi quelque chose d’important depuis le début de la campagne : il a cessé d’être seulement le parti de l’indépendance pour redevenir un parti qu’on peut imaginer à la tête du gouvernement.
Les annonces sur le logement, le soutien à domicile, l’agriculture, le coût de la vie, l’efficacité de l’État et l’économie ont contribué à cette transformation.
Ce changement compte énormément.
Pendant longtemps, les adversaires du PQ pouvaient réduire son projet à une seule question : « Voulez-vous un référendum ? »
Cette stratégie devient moins efficace lorsque le PQ présente également une réponse sur l’accès à la propriété, les soins aux aînés, les producteurs agricoles, l’administration publique et le pouvoir d’achat.
Mais il y a un danger.
À mesure qu’un parti prend de l’avance, la tentation devient forte d’ajouter des propositions pour protéger cette avance.
Une nouvelle promesse pour les familles.
Une autre pour les entreprises.
Une autre pour les régions.
Une autre pour les jeunes.
Une autre pour les aînés.
Chaque mesure peut être défendable séparément.
Mais une campagne n’est pas un catalogue.
Et un gouvernement encore moins.
À un certain point, une promesse supplémentaire cesse d’ajouter de la confiance et commence plutôt à créer une nouvelle question :
Combien tout cela va-t-il coûter ?
La campagne est entrée dans sa phase de certification
Le PQ n’est plus dans la phase où il doit convaincre les Québécois qu’il possède de bonnes idées.
Il doit maintenant démontrer qu’il possède la mécanique pour les exécuter.
C’est ce qu’on pourrait appeler la phase de certification de la campagne.
On ne demande plus seulement : « Est-ce une bonne proposition ? »
On demande : « Qui va la mettre en œuvre ? »
« Combien coûtera-t-elle ? »
« D’où viendra l’argent ? »
« Quel programme sera réduit ou remplacé ? »
« Quel résultat pourra être mesuré dans deux ans ? »
Cette exigence est normale.
Elle constitue même une bonne nouvelle.
Un parti n’est soumis à ce niveau de contrôle que lorsqu’on commence sérieusement à croire qu’il pourrait gouverner.
Mais cette étape ne pardonne pas les erreurs de préparation.
Le mauvais moment de PSPP lorsqu’il n’a pas été capable de donner le budget du ministère de la Santé en est un exemple.
Ce n’est pas une catastrophe.
Un chef n’a pas besoin de mémoriser chaque ligne des crédits budgétaires.
Mais le budget du plus important ministère de l’État appartient aux grands ordres de grandeur qu’un aspirant premier ministre doit maîtriser.
Une erreur isolée sera vite oubliée.
Deux ou trois erreurs semblables créeraient une impression.
Et dans une campagne serrée, une impression peut déplacer des sièges.
La majorité se gagne chez ceux qui hésitent encore
Le PQ n’a pas besoin de convaincre les péquistes convaincus qu’il possède de bonnes politiques.
Il n’a pas davantage besoin de convaincre les indépendantistes déterminés que l’indépendance est souhaitable.
Ces gens sont déjà là.
Les sièges qui manquent se trouvent ailleurs.
Chez quelqu’un qui veut se débarrasser de la CAQ, mais qui se demande si le PQ est prêt.
Chez une électrice qui apprécie PSPP, mais qui craint que le référendum absorbe toute l’énergie du gouvernement.
Chez un contribuable qui aime l’idée d’un État plus efficace, mais qui veut savoir si les économies annoncées sont réelles.
Chez un parent inquiet du système de santé.
Chez un travailleur préoccupé par Trump et la guerre commerciale.
Chez quelqu’un qui n’est pas indépendantiste aujourd’hui, mais qui pourrait néanmoins voter PQ s’il juge que PSPP est le meilleur choix pour gouverner.
Cette personne n’a pas besoin d’une quinzième promesse.
Elle a besoin d’une preuve.
La CAQ l’a compris
Christine Fréchette essaie de déplacer la campagne vers un terrain très précis : la sécurité.
Sa stratégie consiste essentiellement à dire que le monde est instable, que Donald Trump menace l’économie canadienne, que les relations commerciales sont fragiles et que ce serait donc le mauvais moment pour ajouter un référendum.
Il faut reconnaître que cet argument est politiquement efficace.
Il ne faut surtout pas le caricaturer.
Quand les gens ont peur pour leur emploi, leur hypothèque ou leur entreprise, la stabilité devient une valeur.
Mais c’est exactement pourquoi la réponse péquiste ne peut pas être seulement constitutionnelle.
Le PQ doit démontrer que le changement peut lui aussi être sécuritaire.
Il doit montrer qu’il existe une différence entre l’incertitude politique et l’improvisation.
Changer de gouvernement n’est pas nécessairement prendre un risque.
Conserver un gouvernement dont les résultats sont insuffisants peut aussi être un risque.
Tout dépend de la qualité de l’alternative.
C’est là que se joue la majorité.
Le cadre financier devient plus important que la prochaine annonce
Éric Duhaime a forcé quelque chose d’utile dans cette campagne : il a mis la pression sur les autres partis pour qu’ils montrent leurs chiffres.
Son cadre financier est détaillé.
Il contient aussi des hypothèses discutables, notamment lorsque des gains économiques futurs sont transformés en recettes budgétaires anticipées.
Mais il existe.
Et cela crée une obligation pour le PQ.
Le cadre financier péquiste devra être bon.
Pas simplement beau.
Pas simplement ambitieux.
Bon.
Cela signifie qu’il devra distinguer clairement trois catégories.
Une économie déjà identifiée n’est pas la même chose qu’une économie qu’on espère trouver.
Et une économie qu’on espère trouver n’est pas la même chose qu’un gain économique anticipé.
Cette distinction peut sembler technique.
Elle est pourtant fondamentale.
Si un gouvernement abolit une structure qui coûte 100 millions par année, on peut raisonnablement inscrire cette économie.
Si un gouvernement annonce qu’il fera une grande révision des programmes et qu’il trouvera 100 millions, c’est plus incertain.
Et s’il affirme qu’une réforme réglementaire créera assez de croissance économique pour générer 100 millions supplémentaires de recettes, l’incertitude augmente encore.
Les trois hypothèses peuvent être légitimes.
Mais elles ne valent pas le même dollar.
Le PQ pourrait gagner beaucoup de crédibilité en étant plus prudent que ses adversaires.
Une hypothèse conservatrice aujourd’hui vaut parfois davantage électoralement qu’un milliard supplémentaire sur papier.
Il faut résister à la surenchère
Le réflexe classique en campagne est simple : si l’adversaire annonce 400 millions, on annonce 500.
S’il promet 10 000 logements, on en promet 15 000.
S’il baisse une taxe, on baisse deux taxes.
Cette logique fonctionne jusqu’au moment où les électeurs cessent de compter les annonces et commencent à demander qui va payer.
Le PQ est arrivé à ce moment.
Il n’a plus besoin de gagner la bataille du volume.
Il doit gagner celle de la hiérarchie.
Quelles sont ses trois ou quatre priorités absolues ?
Qu’est-ce qui sera fait en premier ?
Qu’est-ce qui peut attendre ?
Qu’est-ce qui sera abandonné ?
Un gouvernement crédible ne dit pas seulement ce qu’il fera.
Il dit aussi ce qu’il ne fera pas.
Parce que gouverner, c’est choisir.
Les débats seront probablement plus importants que les nouvelles promesses
Les prochains débats télévisés auront donc une importance disproportionnée.
Pas parce qu’un chef y découvrira soudain une idée révolutionnaire.
Mais parce que les électeurs pourront comparer directement les personnes qui veulent devenir premier ministre.
C’est là que PSPP doit réussir son passage du chef politique au chef de gouvernement.
Il devra connaître ses chiffres.
Répondre directement.
Reconnaître une bonne mesure adverse lorsqu’elle est bonne.
Admettre une limite lorsqu’elle existe.
Et revenir constamment à ses priorités.
La maîtrise inspire davantage confiance que la surenchère.
La capacité de dire « voilà ce que nous savons, voilà ce qui dépend d’une négociation, voilà ce qui reste incertain » est plus rassurante qu’une réponse absolue à tout.
Cette discipline serait particulièrement importante sur l’indépendance.
Le référendum ne doit pas devenir une fuite hors du gouvernement
Le PQ ne gagnera rien à cacher son projet indépendantiste.
Ce serait incohérent.
Et personne ne le croirait.
Mais il doit continuellement rappeler une distinction démocratique essentielle.
Le 5 octobre, les Québécois choisissent leur gouvernement.
Dans un éventuel référendum, ils choisiraient le statut politique du Québec.
Ce sont deux décisions.
Cette distinction permet à quelqu’un de voter PQ sans avoir encore décidé comment il voterait au référendum.
Elle permet aussi au PQ de demander à être jugé sur sa capacité à gouverner.
C’est probablement la meilleure stratégie pour rendre l’indépendance elle-même plus crédible.
Parce qu’au fond, la question nationale contient une question préalable.
Sommes-nous capables de nous gouverner ?
On peut écrire des centaines de pages sur la monnaie, les frontières, les traités, la dette et la citoyenneté.
Ces travaux sont nécessaires.
Mais rien ne remplacera la démonstration pratique.
Un gouvernement qui améliore les services.
Qui contrôle ses dépenses.
Qui répond aux crises.
Qui maîtrise ses dossiers.
Qui reconnaît ses erreurs.
Qui tient parole.
Voilà probablement le meilleur argument pour l’indépendance.
Le paradoxe de la majorité
Le paradoxe est donc assez beau.
Pour obtenir une majorité capable de préparer sérieusement l’indépendance, le PQ doit probablement parler davantage de gouvernement que de référendum.
Non pas parce que l’indépendance serait secondaire.
Mais parce qu’elle exige une confiance plus grande que n’importe quelle politique ordinaire.
On ne demande pas à un peuple de transférer quelques programmes.
On lui demande de prendre la responsabilité complète de son avenir politique.
Cette confiance ne se décrète pas.
Elle se construit.
Et elle commence par la preuve que le parti qui propose l’indépendance sait déjà administrer correctement l’État québécois.
Les cinq derniers sièges seront probablement les plus difficiles
Passer de presque rien à 30 ou 40 sièges demande de reconstruire un mouvement.
Passer d’une forte opposition à la première place demande une bonne campagne.
Mais passer de 59 à 64 sièges peut exiger autre chose.
Il faut convaincre les prudents.
Les hésitants.
Ceux qui veulent le changement sans vouloir le chaos.
Ceux qui n’ont pas encore décidé sur l’indépendance.
Ceux qui veulent voir les chiffres avant de signer.
Ceux qui jugeront PSPP moins sur son discours que sur sa maîtrise.
Ces électeurs ne demandent pas nécessairement davantage.
Ils demandent mieux.
Plus clair.
Plus cohérent.
Plus crédible.
Plus rassurant.
C’est pourquoi la prochaine grande étape du Parti québécois ne devrait probablement pas être une nouvelle promesse spectaculaire.
Elle devrait être une démonstration.
Voici nos priorités.
Voici combien elles coûtent.
Voici comment nous les finançons.
Voici ce que nous allons arrêter de faire.
Voici les risques.
Voici notre plan si les hypothèses économiques se détériorent.
Voici comment nous gouvernerons dès le lendemain de l’élection.
C’est ainsi qu’on transforme une avance dans les sondages en mandat.
Et c’est ainsi qu’on transforme un parti qui peut gagner en gouvernement auquel un peuple accepte de confier son avenir.
Les 64 sièges ne se gagneront probablement pas avec une promesse de plus.
Ils se gagneront lorsque suffisamment de Québécois se diront quelque chose de beaucoup plus simple :
Ils sont prêts.
Et si le Parti québécois réussit cette dernière démonstration, il ne gagnera pas seulement une majorité parlementaire.
Il commencera à construire la majorité de confiance dont l’indépendance elle-même aura besoin.

