Le Parlement des apparences

Sous la lumière blanche du matin, la salle résonne du froissement des papiers et du murmure des rapports déposés. Les chiffres s’empilent comme des murs, les bilans se succèdent, les voix se lèvent et se replient. Tout semble normal, régulier, réglé. Pourtant, quelque chose d’essentiel s’éteint : la parole politique, celle qui transforme la routine en destin. Ce jour-là, l’Assemblée ne gouverne plus, elle gère. Elle ne débat plus de la nation, elle comptabilise sa survie.

Les documents déposés se veulent preuve d’efficacité, mais deviennent monuments d’impuissance. Chacun d’eux porte la trace d’un État qui s’observe au lieu d’agir, qui mesure tout sauf son propre effacement. La gouvernance, devenue méthode, s’est substituée au gouvernement, devenu mythe. Le peuple n’y apparaît plus qu’en indicateur : utilisateur, client, bénéficiaire. L’horizon collectif a été remplacé par le bilan trimestriel, et la dignité par la conformité.

Puis vient le moment où l’on parle d’un grand système en panne. Il devait servir la santé, la gestion, la coordination ; il ne sert plus qu’à rappeler notre dépendance. Le contrat est mal ficelé, l’entreprise étrangère protégée, le pouvoir public réduit à la supplique. On promet des correctifs, on invoque la complexité, on se réfugie dans la procédure. L’État québécois, jadis moteur de sa propre modernité, devient usager de la sienne. Il n’est plus l’auteur de son système, mais son client sous licence.

Pendant ce temps, un autre pan du pays se fissure. La justice, colonne morale de l’État, se vide de ses forces. Ceux qui portent la loi ploient sous le poids des dossiers, s’épuisent, s’effondrent. On parle d’efficacité pendant qu’ils tombent, on célèbre la sécurité pendant qu’on en nie les fondations. Ce n’est plus la faute des hommes : c’est le symptôme d’un système qui confond rigueur et indifférence. La légalité s’exerce encore, mais sans justice. Et un État sans justice n’est plus qu’un service.

Puis surgit la question identitaire, convoquée comme un apaisement. On parle de valeurs, de langue, de mémoire. On évoque une constitution, mais on la vide de toute substance politique. Elle ne doit rien fonder, rien libérer, rien risquer. Elle doit unir sans trancher, apaiser sans transformer. Ce n’est plus une charte de liberté, c’est un miroir de confort. On en fait un symbole à conserver, non un acte à poser. Le geste fondateur devient rituel administratif. L’histoire, réduite à la décoration.

Le discours continue, fluide, rassurant. On y parle d’économie, de productivité, de formation, d’adaptation. Le vocabulaire est celui de la technique, la syntaxe celle de la conformité. Les mots peuple, nation, souveraineté n’y paraissent plus. Ils ont été remplacés par les mots programme, mesure, résultat. La politique a été remplacée par la gestion, et la liberté par la planification. Ce n’est plus l’État qui conduit, c’est la tendance qui gouverne. On n’imagine plus le Québec, on le calibre.

Tout ce qui relevait jadis du projet collectif — justice, langue, culture, avenir — s’est dissous dans un lexique de précaution. On ne décide plus du sens, on ajuste la forme. Le pouvoir n’est plus vertical, il est circulaire : il tourne, se répète, s’évalue lui-même. L’action publique s’est transformée en performance comptable, l’ambition nationale en indicateur de satisfaction. Et pendant que les mots se vident, les leviers réels glissent ailleurs : technologie étrangère, finances fédérales, traités extérieurs, règles venues d’en haut.

Le peuple, lui, reste fidèle à son intuition profonde : qu’un pays ne se gère pas, il se fonde. Qu’une langue ne se protège pas, elle s’impose naturellement par la fierté et la cohérence. Qu’une justice ne se réforme pas, elle se rétablit dans l’équité. Qu’une constitution ne se rédige pas pour rassurer, mais pour affirmer. Ce que le pouvoir actuel appelle stabilité, le peuple appelle immobilité. Et ce qu’il appelle prudence, le peuple y voit abdication.

La séance, en apparence paisible, devient miroir d’une tragédie tranquille. Tout fonctionne : le budget est voté, les chiffres alignés, les discours polissés. Rien ne vit. L’État parle sans dire, agit sans vouloir, avance sans direction. Le gouvernement ressemble à une interface, pas à une volonté. Et la nation, reléguée au rôle d’identité culturelle, regarde son propre effacement devenir politique d’État.

C’est ici que renaît la nécessité d’un autre langage : non plus celui du rendement, mais celui de la liberté. Redire que le Québec n’est pas un territoire à équilibrer, mais une promesse à tenir. Que la souveraineté n’est pas une option, mais une cohérence. Qu’un peuple n’existe pas par sa mémoire, mais par son pouvoir de dire non. La vraie réforme n’est pas administrative, elle est existentielle : elle consiste à redevenir sujet de soi-même.

Un jour viendra où les mots redeviendront armes pacifiques. Où l’Assemblée cessera d’être une chambre d’échos pour redevenir une chambre de décision. Où l’on parlera du pays non plus comme d’un rêve, mais comme d’un droit. Ce jour-là, les bilans n’auront plus à prouver que nous existons : ils ne feront que constater que nous avons choisi de l’être pleinement.