Les absurdités de la CAQ : quand le gouvernement promet la maîtrise et organise l’impuissance

Il y a quelque chose de profondément insultant dans la politique caquiste des dernières années : on demande aux Québécois de croire encore à la gestion, alors que les résultats leur montrent l’inverse.

On leur dit que le gouvernement « travaille différemment ». On leur dit que Québec protège le portefeuille des familles. On leur dit que la réforme en santé va rendre le réseau plus efficace. On leur dit que l’autonomie du Québec avance. On leur dit que la CAQ ne fait pas de vieux débats, qu’elle livre des résultats.

Puis les gens regardent autour d’eux.

Ils attendent encore à l’urgence. Ils paient plus cher l’épicerie, le logement, les taxes, les services. Ils voient l’État annoncer de grandes transformations, puis revenir avec des déficits, des dépassements de coûts, des plateformes numériques ratées, des négociations sans résultat et des promesses recyclées sous un nouveau visage.

Le problème de la CAQ ne tient pas seulement à quelques erreurs de parcours. Il tient à une absurdité plus profonde : ce parti parle comme un gouvernement national, mais il agit comme une administration provinciale qui accepte de ne jamais posséder tous les leviers.

Le parti du « dépassement des vieux débats » a surtout dépassé ses propres limites

La CAQ s’est construite sur une promesse simple : en finir avec les « vieux affrontements », gouverner de manière pragmatique, donner des résultats concrets. Sa plateforme de 2022 reprenait déjà cette posture de dépassement, de gestion et de nationalisme administratif. Le registre de travail du Repère classe justement la plateforme CAQ 2022 comme une source prioritaire pour comparer la promesse de gestion, de prospérité et d’autonomie avec les coûts, les déficits, l’exécution et les dépendances réelles. La plateforme elle-même parlait de « tourner le dos aux affrontements », une formule devenue emblématique de l’offre caquiste.

Mais tourner le dos à un affrontement ne le fait pas disparaître. Ça le laisse simplement à quelqu’un d’autre.

En immigration, en langue, en infrastructures, en finances publiques, en numérique, le Québec se heurte toujours aux mêmes plafonds. La CAQ a promis une autonomie plus forte sans rompre avec le cadre qui limite cette autonomie. Résultat : elle demande à Ottawa, attend Ottawa, accuse Ottawa, puis explique aux Québécois qu’elle aurait mieux réussi si Ottawa avait voulu.

François Legault lui-même a fini par reconnaître ne pas avoir rapatrié tous les pouvoirs voulus d’Ottawa en immigration et en culture. Selon TVA Nouvelles, il a admis en avril 2026 que Paul St-Pierre Plamondon avait « un peu raison » sur l’absence de gains auprès du fédéral.

Voilà l’absurdité centrale : la CAQ demande aux Québécois de lui confier encore le volant, après avoir reconnu que la clé du véhicule ne se trouve pas entièrement à Québec.

Le nationalisme sans levier devient une mise en scène

Le nationalisme caquiste fonctionne souvent comme un décor. Le drapeau y occupe beaucoup de place. Les communiqués parlent d’identité, de langue, de fierté, d’autonomie. Mais quand vient le temps de décider pleinement, le gouvernement retourne au même vieux mécanisme : négocier des marges à l’intérieur du Canada.

La banque doctrinale du Repère résume bien cette contradiction : la CAQ veut « rendre l’État québécois plus autonome dans le Canada », mais accepte un cadre juridique supérieur qui garde un droit de veto sur plusieurs leviers nationaux. La formule proposée y va droit au cœur du problème : « On ne peut pas exercer une pleine maîtrise sous un plafond décidé par autrui. »

Ce n’est pas une nuance théorique. Ça change lundi matin.

Quand le Québec ne contrôle pas entièrement les volumes migratoires qui pèsent sur le logement, les écoles, la francisation et les services publics, ça se voit dans la vie réelle. Quand le Québec ne possède pas tous les outils financiers, fiscaux et juridiques pour orienter son développement, ça se voit dans le coût du logement, les infrastructures en retard, la pression sur les municipalités et la dépendance aux programmes fédéraux. Quand un gouvernement provincial promet la maîtrise sans posséder le dernier mot, il finit par administrer la frustration.

La CAQ n’a pas inventé cette limite. Mais elle a bâti son identité politique sur le refus de la nommer jusqu’au bout.

La gestion forte a produit des déficits forts

Le récit caquiste repose aussi sur une autre promesse : la compétence administrative. Des gens d’affaires, des gestionnaires, des personnes supposément capables de faire mieux que les vieux partis.

Or le budget 2026-2027 raconte autre chose. Québec présente des mesures additionnelles de près de 9,6 milliards de dollars sur cinq ans, tout en annonçant un déficit comptable révisé à 7,7 milliards de dollars pour 2025-2026. Le budget de dépenses 2026-2027 atteint 134 milliards de dollars, sous le signe officiel de « l’efficacité ».

Il faut mesurer l’ironie. Un gouvernement qui a bâti sa réputation sur la gestion se retrouve à parler d’efficacité au moment même où l’État grossit, où les services demeurent sous pression et où les marges financières se resserrent.

On peut invoquer la pandémie, l’inflation, les taux d’intérêt, les tarifs américains, la conjoncture mondiale. Tout gouvernement sérieux doit tenir compte de ces facteurs. Mais la question politique demeure : qu’a fait la CAQ avec les années de majorité, avec les milliards, avec la centralisation, avec ses réformes, avec ses annonces ?

Un déficit peut parfois servir à investir dans une capacité durable. Mais quand les déficits s’accumulent pendant que les citoyens voient peu d’amélioration concrète, ça cesse de ressembler à de l’investissement. Ça commence à ressembler à une facture de désordre.

SAAQclic : l’absurdité numérique devenue symbole d’État

SAAQclic restera probablement l’un des grands symboles de l’ère caquiste. Non pas parce qu’un système informatique a connu des ratés. Les grands projets numériques peuvent rater. Mais parce que ce dossier révèle une maladie plus profonde : l’État québécois paie cher, dépend de fournisseurs, perd la maîtrise interne, communique mal les risques, puis demande au citoyen de subir la panne.

Le Vérificateur général du Québec a indiqué en février 2025 que les coûts du programme CASA, incluant le système de la SAAQ et la plateforme SAAQclic, avaient augmenté de près de 500 millions de dollars et que cette augmentation n’avait pas été clairement communiquée aux décideurs.

Ça devrait suffire à briser le mythe de la gestion caquiste.

Car ici, l’absurdité ne tient pas seulement à la facture. Elle tient au contraste entre le discours et le réel. On promet un État plus moderne, plus numérique, plus efficace. Puis le citoyen se retrouve dans des files, des erreurs, des délais, une perte de confiance et une facture qui monte.

Un État moderne ne se reconnaît pas au nombre de portails qu’il lance. Il se reconnaît à sa capacité de maîtriser ses données, ses architectures, ses contrats, ses risques, ses compétences internes et ses droits de sortie. Quand la modernisation numérique devient une dépendance coûteuse, ce n’est plus une transformation. C’est un transfert de pouvoir.

Santé Québec : centraliser n’est pas soigner

Même logique dans la santé. Le gouvernement a présenté le projet de loi 15 comme un grand levier pour rendre le système « plus efficace ». Québec explique que Santé Québec doit coordonner les activités du réseau, que les établissements y ont été intégrés à partir du 1er décembre 2024, et que l’objectif officiel consiste à recentrer l’organisation sur les opérations.

Sur papier, tout paraît rationnel : clarifier les rôles, coordonner, mesurer la performance, améliorer l’accès. Mais le citoyen ne vit pas dans un organigramme. Il vit dans une salle d’attente. Il cherche un médecin. Il veut une chirurgie. Il accompagne un parent âgé. Il attend un appel qui ne vient pas.

L’absurdité caquiste consiste à confondre réorganisation et capacité. Changer les boîtes ne suffit pas. Renommer les structures ne soigne personne. Centraliser les responsabilités ne crée pas automatiquement du personnel, des lits, du temps clinique, de la prévention, des soins à domicile ou une coordination humaine.

La CAQ parle d’efficacité comme si le mot pouvait remplacer l’exécution. Mais l’efficacité véritable exige une chaîne complète : diagnostic, personnel, financement, données fiables, gestion locale, reddition de comptes, correction rapide. Sans ça, une réforme peut devenir une couche administrative de plus entre la décision politique et la personne qui attend.

L’obsession de l’annonce

La CAQ gouverne souvent par séquences d’annonces. Une crise survient. Un ministre se présente. Un plan paraît. Un comité apparaît. Une réforme suit. Une promesse de livraison accompagne le tout. Puis, quelques mois plus tard, un autre problème force une autre annonce.

Cette mécanique donne l’impression de mouvement. Mais le mouvement ne signifie pas toujours progrès.

En informatique, on dirait qu’il y a beaucoup d’activité système, mais peu de traitement utile. Le processeur chauffe, les journaux se remplissent, les processus se multiplient, mais la tâche demandée par l’utilisateur reste bloquée.

Pour l’État, c’est pareil. Les Québécois ne paient pas pour des diagrammes. Ils paient pour des résultats : une route praticable, une école fonctionnelle, un logement accessible, un service de santé joignable, une langue commune protégée, une administration capable de répondre sans les épuiser.

La CAQ a excellé dans la captation du désir de changement. Elle a moins bien réussi dans la conversion de ce désir en capacité durable.

Le nouveau visage ne change pas le plafond

L’arrivée de Christine Fréchette peut modifier le ton. Elle peut rendre la CAQ moins usée, moins associée personnellement à François Legault, plus présentable dans une campagne électorale. Il ne faut pas sous-estimer l’effet médiatique d’un nouveau visage.

Mais un nouveau visage ne change pas la structure.

La CAQ peut se présenter comme une version rénovée d’elle-même. Elle peut dire qu’elle a appris. Elle peut promettre un style plus calme, une gestion plus ordonnée, un nationalisme plus efficace. Mais elle demeure prise dans la même contradiction : faire croire qu’un gouvernement provincial peut régler des problèmes systémiques en laissant plusieurs leviers décisifs ailleurs.

Ce n’est pas une question de personnalité. C’est une question de pouvoir.

Qui décide des volumes, des normes, des budgets, des infrastructures, des données, des tribunaux, des conditions financières et de la capacité d’exécution ? Qui paie quand les décisions prises ailleurs retombent ici ? Qui répond à la mère qui attend à l’urgence, au locataire qui cherche un appartement, au travailleur qui voit son salaire mangé par les coûts, au jeune qui se demande s’il pourra seulement habiter son propre coin de pays ?

La CAQ répond trop souvent : « Nous allons négocier. »

Le Québec a besoin de répondre : « Nous allons décider. »

Conclusion : l’absurdité finale

L’absurdité de la CAQ ne tient pas à une seule gaffe, un seul ministre, un seul dossier, un seul fiasco. Elle tient à une architecture politique devenue visible.

La CAQ promet l’autonomie, mais refuse la pleine souveraineté. Elle promet l’efficacité, mais multiplie les réformes sans livrer assez de résultats concrets. Elle promet la gestion responsable, mais laisse des déficits et des dépassements majeurs. Elle promet la modernisation, mais expose la dépendance numérique de l’État. Elle promet de protéger l’identité québécoise, mais reconnaît elle-même ne pas avoir obtenu les pouvoirs nécessaires d’Ottawa.

C’est ça, le cœur du problème : la CAQ demande encore de la confiance pour administrer les limites qu’elle refuse de dépasser.

Or un peuple ne peut pas vivre éternellement dans un gouvernement qui nomme les problèmes sans posséder tous les moyens de les régler. À un certain moment, il faut cesser de confondre l’agitation administrative avec la maîtrise collective.

Le Québec n’a pas besoin d’un autre cycle de promesses provinciales. Il a besoin d’un État capable de décider, d’exécuter et de répondre devant son peuple avec tous les leviers en main.