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Analyses

Déconstruire le conservatisme du PCQ : derrière la promesse de liberté, quel projet de société pour le Québec ?

23 minutes de lecture

Le Parti conservateur du Québec n’est plus un phénomène marginal. Avec 20,66 % des suffrages et 19 députés élus le 5 octobre 2026, il s’impose désormais comme une force politique importante à l’Assemblée nationale. Éric Duhaime a réussi ce que plusieurs jugeaient improbable : transformer un mouvement largement contestataire en véritable représentation parlementaire. Ce résultat mérite mieux que le mépris de ses adversaires et davantage qu’une célébration de ses partisans. Il mérite un examen sérieux.

Car derrière les promesses de liberté individuelle, de réduction des impôts, de débureaucratisation et d’efficacité gouvernementale se trouve une conception particulière de l’État, de l’économie et de la solidarité. Une conception qui repose sur des convictions légitimes, mais aussi sur des hypothèses discutables et des contradictions qu’il faut avoir le courage d’examiner.

Je ne crois pas qu’on puisse comprendre le conservatisme québécois en ridiculisant ceux qui y adhèrent. Plusieurs de leurs préoccupations sont fondées. Le coût de la vie augmente, les services publics déçoivent, la bureaucratie étouffe parfois les initiatives et les gouvernements ont trop souvent confondu dépenses supplémentaires et amélioration réelle des services.

Mais reconnaître la justesse d’un diagnostic ne signifie pas accepter automatiquement le traitement proposé.

La question centrale n’est donc pas de savoir si le PCQ soulève de vrais problèmes. Il en soulève. La question consiste à savoir si sa vision conservatrice permet réellement de les résoudre, sans affaiblir ce qui fait la force du Québec.

1. Un conservatisme qui veut moins conserver que transformer

Le premier malentendu consiste à croire que le PCQ représente simplement un retour aux valeurs traditionnelles.

Le conservatisme d’Éric Duhaime est d’abord économique. Il emprunte largement au libéralisme de marché, au libertarianisme et à une méfiance profonde envers l’intervention gouvernementale. Il accorde une place centrale à la responsabilité individuelle, à la concurrence, au droit de propriété et à la réduction du pouvoir administratif.

C’est une orientation parfaitement défendable dans une démocratie. Mais elle n’est pas neutre.

Depuis la Révolution tranquille, le Québec a construit un modèle de développement qui repose notamment sur des institutions publiques fortes, une fiscalité redistributive, des services universels, une certaine concertation sociale et une volonté de maîtriser collectivement son développement économique.

Ce modèle comporte des imperfections considérables. Il a produit des structures lourdes, des monopoles peu transparents et des décisions administratives parfois déconnectées du terrain.

Mais il a aussi contribué à élargir l’accès à l’éducation, aux soins, à la sécurité économique et à des possibilités qui dépendaient auparavant beaucoup plus de la situation familiale.

Le PCQ remet en question plusieurs mécanismes de ce modèle. Ce n’est donc pas uniquement une bataille contre la mauvaise gestion.

C’est un débat sur la place que nous voulons accorder à la solidarité collective dans l’organisation de notre société.

Et cette distinction est essentielle.

On peut vouloir éliminer les dépenses inutiles sans souhaiter réduire les responsabilités de l’État. On peut défendre les entrepreneurs sans considérer que la concurrence constitue la solution universelle. On peut valoriser l’autonomie des citoyens tout en reconnaissant qu’une liberté réelle exige parfois une protection collective.

Le conservatisme du PCQ privilégie certaines de ces dimensions de la liberté. Il demeure beaucoup moins convaincant lorsqu’il doit expliquer comment préserver les autres.

2. Moins d’impôts : une économie pour les contribuables, mais à quel prix collectif ?

La réduction du fardeau fiscal constitue un des piliers de la pensée conservatrice.

Il serait absurde de nier que les Québécois paient beaucoup d’impôts et de taxes. Plusieurs ménages ont effectivement le sentiment de travailler davantage sans parvenir à améliorer leur niveau de vie.

Le PCQ apporte une réponse simple : redonner aux citoyens une plus grande partie de leur argent.

Son cadre financier de septembre 2026 prévoit notamment des réductions de l’impôt des particuliers, de l’impôt des sociétés et de certaines taxes, ainsi qu’un retour projeté à l’équilibre budgétaire en 2029-2030.

Il faut lui reconnaître un mérite : contrairement aux slogans généraux sur les économies administratives, le parti a publié un document financier détaillé qui permet d’examiner ses hypothèses.

Mais c’est justement dans ces hypothèses que se trouve une faiblesse importante.

Le cadre financier prévoit, sur cinq ans, environ 24,75 milliards de dollars de revenus fiscaux en moins provenant des particuliers et 17,46 milliards de moins de l’impôt sur le revenu des sociétés.

Il anticipe simultanément des recettes supplémentaires d’environ 13,69 milliards provenant de la libéralisation et de la déréglementation, auxquelles s’ajouteraient environ 6,83 milliards liés à la réduction des barrières au commerce interprovincial.

Ces chiffres ne sont pas des résultats observés. Ce sont des projections qui dépendent de comportements économiques et de gains de productivité difficiles à anticiper avec précision.

Il est raisonnable de penser qu’une fiscalité mieux conçue et une réglementation simplifiée peuvent favoriser l’investissement. Mais leur contribution exacte aux finances publiques est incertaine.

Si les gains économiques attendus se matérialisent moins rapidement que prévu, comment préserver simultanément les baisses d’impôts, les services et l’équilibre budgétaire ?

C’est ici que le discours conservateur doit affronter la réalité.

Un dollar laissé dans les poches d’un contribuable représente un pouvoir d’achat supplémentaire. Mais un dollar qui n’entre plus dans les revenus de l’État peut aussi représenter une capacité collective réduite, si aucune économie véritable ne vient le remplacer.

Et les conséquences ne sont pas identiques pour tout le monde.

Une personne qui paie beaucoup d’impôt peut profiter directement d’une réduction fiscale. Une personne très pauvre qui ne paie déjà aucun impôt provincial sur son revenu ne bénéficie pas directement d’une hausse de l’exemption de base.

Cette dernière demeure pourtant dépendante de la qualité des transports, du logement, des soins, de l’éducation et des services de proximité.

Le véritable calcul devrait donc porter sur le bénéfice global : économie fiscale, qualité des services reçus, coûts supplémentaires à assumer individuellement et effets sur les finances à long terme.

Une société n’est pas nécessairement plus prospère parce que ses citoyens paient moins d’impôts. Elle l’est lorsque ses citoyens disposent réellement de davantage de ressources, de possibilités et de sécurité.

La nuance est considérable.

3. Le mythe du privé automatiquement plus efficace

La santé permet probablement de voir le plus clairement les forces et les limites du raisonnement conservateur.

Le PCQ ne propose pas de supprimer l’assurance maladie universelle. Il envisage plutôt une participation accrue d’organisations privées dans la prestation des soins, y compris aux frais de la RAMQ. Sa plateforme propose également de décentraliser les décisions, de décloisonner les professions et d’augmenter l’offre de soins à domicile.

Ces objectifs ne sont pas déraisonnables.

Le réseau public québécois souffre de problèmes d’organisation, de pénuries de personnel et d’un manque de continuité dans les soins.

Le problème survient lorsqu’on suppose que le recours accru au privé améliorera nécessairement l’efficacité.

Une clinique privée ne crée pas automatiquement de nouveaux médecins, de nouvelles infirmières ou de nouveaux technologues.

Elle peut augmenter la capacité de traitement lorsqu’elle mobilise des ressources inutilisées, améliore les processus ou élargit véritablement l’offre. Mais elle peut aussi recruter du personnel déjà présent dans les établissements publics.

Dans ce deuxième scénario, le Québec ne gagne pas nécessairement une capacité supplémentaire. Il déplace des ressources d’un établissement vers un autre.

Une revue de la recherche scientifique publiée par le CIRANO le 18 septembre 2026, signée par Antoine Rondeau et Olivier Jacques, conclut qu’il est difficile de démontrer une supériorité générale du privé en matière de coût, de qualité et d’efficacité. Elle relève également des risques d’augmentation des coûts, des temps d’attente dans le public et des inégalités d’accès. Le Collège des médecins du Québec a lui aussi exprimé des inquiétudes à ce sujet.

Cela ne prouve pas qu’aucune prestation privée ne puisse être avantageuse. Cela signifie plutôt que chaque formule doit être évaluée sur ses résultats réels.

Il faut aussi rappeler que l’État qui confie des soins à des entreprises privées ne cesse pas d’avoir des responsabilités administratives.

Il doit négocier des contrats, contrôler la qualité, surveiller les coûts, assurer la continuité des soins et intervenir lorsque les résultats ne correspondent pas aux engagements.

La bureaucratie ne disparaît pas nécessairement. Une partie se transforme en gestion contractuelle.

La question pertinente n’est donc pas : public ou privé ?

Elle est beaucoup plus exigeante : quel modèle permet d’obtenir les meilleurs résultats durables, avec les ressources humaines disponibles, tout en garantissant l’égalité d’accès ?

Sur ce terrain, les conservateurs ont des propositions qui méritent d’être examinées. Mais ils n’ont pas démontré que leur modèle constituerait une réponse générale aux difficultés du système.

4. La déréglementation : supprimer les obstacles sans supprimer les protections

Le PCQ considère la réglementation excessive comme un frein important au développement économique.

Sa plateforme de 2026 propose notamment de libéraliser davantage la construction résidentielle, de faciliter la mobilité de la main-d’œuvre, de simplifier certaines normes de construction et de permettre davantage de souplesse dans la requalification de terres agricoles.

Certaines de ces propositions répondent à de véritables problèmes.

Des délais administratifs injustifiés peuvent ralentir la construction de logements. Des règles devenues inutiles peuvent augmenter les coûts sans améliorer la qualité. Des obstacles à la mobilité professionnelle peuvent aggraver les pénuries de main-d’œuvre.

Mais toutes les réglementations ne sont pas des formalités absurdes.

Certaines protègent la sécurité des travailleurs, la qualité des bâtiments, l’environnement, les consommateurs ou la pérennité du territoire agricole.

Le défi consiste à distinguer les protections nécessaires des obligations superflues.

Il faut aussi éviter de présenter le marché immobilier comme un mécanisme capable, à lui seul, de répondre à l’ensemble des besoins.

Augmenter l’offre de logements est indispensable. Mais les nouveaux logements ne deviennent pas automatiquement accessibles aux ménages les plus pauvres.

Un promoteur peut répondre efficacement à une demande solvable tout en étant peu intéressé par les ménages qui ne peuvent payer le prix exigé.

Le logement social, les coopératives, les organismes sans but lucratif et certaines interventions publiques demeurent donc des outils pertinents.

La vraie question consiste à savoir comment combiner la capacité de construire du secteur privé avec la responsabilité collective de garantir des conditions de logement acceptables.

Une réglementation mal conçue peut empêcher de construire. Une réglementation absente peut laisser construire n’importe quoi, n’importe où et à n’importe quelles conditions.

La bonne politique ne consiste ni à réglementer par réflexe ni à déréglementer par principe.

Elle consiste à démontrer l’utilité de chaque règle.

5. La liberté de choix n’est pas toujours une liberté réelle

La liberté de choix occupe une place fondamentale dans le discours conservateur.

En éducation, le PCQ souhaite donner davantage d’autonomie aux établissements et permettre aux parents de choisir plus facilement une école qui correspond aux besoins de leurs enfants.

En matière de services de garde, il propose de maintenir le financement public, de bonifier le crédit d’impôt pour les garderies non subventionnées et d’offrir, sous certaines conditions, une allocation de 100 dollars par semaine pour la garde à domicile.

Il faut éviter la caricature : ces propositions ne signifient pas que le PCQ veut abolir les écoles publiques ou les services de garde subventionnés.

Elles traduisent néanmoins une philosophie dans laquelle le financement et les décisions devraient suivre davantage les choix individuels.

Cette approche peut être avantageuse pour certaines familles.

Mais elle soulève une question fondamentale : sommes-nous tous également capables d’exercer les choix que la société nous propose ?

Une famille aisée peut souvent se permettre de choisir un établissement plus éloigné, de payer du transport, de réduire ses heures de travail ou d’absorber une différence de frais.

Une famille à faible revenu possède généralement une marge de manœuvre beaucoup plus limitée.

Une place disponible dans une garderie privée n’est pas nécessairement accessible si les coûts restent trop élevés ou si les horaires ne correspondent pas aux besoins des parents.

De la même manière, la possibilité théorique de choisir une école ne signifie pas que toutes les écoles pourront offrir les mêmes ressources, les mêmes programmes spécialisés et le même accompagnement.

La liberté formelle n’élimine pas les inégalités matérielles.

Il faut donc se demander si les mesures proposées réduiraient effectivement ces écarts ou si elles profiteraient davantage aux ménages qui disposent déjà des moyens de choisir.

Je crois qu’une société juste doit offrir des possibilités de choix. Mais elle doit aussi s’assurer que personne n’est privé des conditions nécessaires pour exercer ces possibilités.

C’est la différence entre proclamer une liberté et la rendre accessible.

6. Le conservatisme environnemental : une liberté qui laisse la facture aux autres ?

Le rapport du PCQ à l’environnement constitue une autre faiblesse de son projet.

Le parti souhaite abolir le système québécois de plafonnement et d’échange de droits d’émission de gaz à effet de serre, communément appelé marché du carbone. Il propose également d’autoriser l’exploitation du gaz naturel du bassin de l’Utica.

Ses arguments concernent principalement le coût de la vie, la compétitivité des entreprises et la sécurité énergétique.

Ces préoccupations sont légitimes. La transition énergétique comporte des coûts et peut être particulièrement difficile pour les ménages qui ne disposent pas de solutions de remplacement abordables.

Mais il faut examiner ce que signifie réellement l’abandon des mécanismes environnementaux.

Le marché du carbone impose un coût aux émissions polluantes et repose sur des plafonds qui diminuent progressivement. Les revenus qu’il génère servent notamment à financer des mesures d’électrification, d’efficacité énergétique et d’adaptation climatique.

Ce système peut être critiqué. Son efficacité, ses coûts administratifs et la pertinence des investissements doivent pouvoir être évalués.

Mais le supprimer sans démontrer qu’une autre approche permettra d’obtenir des résultats environnementaux comparables revient à déplacer le problème.

La pollution n’est pas gratuite simplement parce qu’elle n’apparaît plus sur une facture.

Ses conséquences peuvent se traduire par des dépenses de santé, des dommages aux infrastructures, des pertes agricoles, des interventions d’urgence et des coûts d’adaptation.

Ces dépenses sont assumées par quelqu’un.

C’est là une contradiction possible du discours conservateur : lorsqu’une entreprise ou un consommateur bénéficie d’une réduction de ses coûts immédiats, la société peut néanmoins devoir absorber une partie des conséquences à long terme.

Dans une économie de marché bien comprise, ce qu’on appelle les coûts externes doit être pris en considération.

Autrement, les décisions individuelles ne reflètent pas leur coût réel.

Il ne suffit donc pas de dénoncer une taxe ou un mécanisme environnemental. Il faut expliquer comment les dommages seront réduits et qui assumera les coûts restants.

Le Parti québécois a d’ailleurs présenté en août 2026 un plan environnemental qui prétend concilier réduction des émissions, qualité de vie et intérêts économiques. Il devra lui aussi démontrer l’efficacité et la faisabilité de ses propositions.

L’environnement mérite mieux qu’une opposition simpliste entre croissance économique et responsabilité écologique.

7. L’autonomisme du PCQ : défendre le Québec sans vouloir disposer de tous ses pouvoirs

Sur la question nationale, le PCQ a fait évoluer son discours.

Sa plateforme de 2026 propose une constitution québécoise, la défense des compétences provinciales, la reconnaissance du français comme langue officielle et commune, ainsi qu’une loi visant à contrer les intrusions fédérales.

Elle affirme vouloir transformer le Canada en une véritable confédération de partenaires autonomes.

Ces propositions rejoignent certaines revendications historiques du nationalisme québécois. Elles méritent d’être prises au sérieux.

Mais elles soulèvent une difficulté que l’autonomisme n’a jamais complètement résolue.

Le Québec peut affirmer ses compétences, contester les décisions fédérales et revendiquer une plus grande autonomie.

Il ne peut toutefois pas modifier unilatéralement l’ensemble du partage constitutionnel des pouvoirs.

Les modifications importantes à la Constitution canadienne sont soumises à des procédures exigeant, selon leur nature, des accords entre le Parlement fédéral et plusieurs provinces, voire l’unanimité.

L’autonomisme suppose donc qu’Ottawa et d’autres gouvernements acceptent une redistribution du pouvoir.

Mais que se passe-t-il lorsqu’ils refusent ?

Combien de temps le Québec doit-il négocier avant de conclure que certaines limites sont structurelles ?

Le PCQ présente l’autonomie comme une troisième voie entre le fédéralisme traditionnel et la souveraineté.

Pourtant, cette troisième voie conserve une dépendance fondamentale envers la volonté politique des autres partenaires canadiens.

C’est ici que le Parti québécois propose une conception différente de la liberté nationale.

Pour le PQ, la souveraineté ne représente pas simplement une demande de pouvoirs supplémentaires. Elle signifie que les Québécois devraient posséder l’autorité ultime de déterminer leur propre cadre politique.

Cette option comporte évidemment des difficultés : négociations économiques, reconnaissance internationale, partage des actifs et des passifs, questions monétaires et transitions administratives. Ces enjeux ne doivent jamais être minimisés.

Mais elle a au moins le mérite de poser explicitement la question du pouvoir constituant.

L’autonomisme demande au Canada de reconnaître davantage de pouvoirs au Québec. La souveraineté propose que les Québécois deviennent eux-mêmes responsables de l’ensemble de leurs choix nationaux.

Ce sont deux projets différents, même lorsqu’ils partagent plusieurs préoccupations identitaires et culturelles.

8. Le paradoxe conservateur : dénoncer l’État, mais attendre de lui qu’il règle les crises

Une contradiction traverse plusieurs propositions du PCQ.

D’un côté, le parti défend un État moins coûteux, une fonction publique réduite et un encadrement réglementaire allégé.

De l’autre, il veut un État capable d’améliorer rapidement les soins, de construire davantage de logements, de renforcer la sécurité, de protéger la langue française, d’accroître l’autonomie du Québec et de soutenir les familles.

Ces ambitions ne sont pas nécessairement incompatibles.

Un État peut devenir plus efficace en supprimant des tâches inutiles, en modernisant ses systèmes et en rapprochant les décisions des citoyens.

Mais la capacité d’action publique dépend aussi d’expertises, de personnel compétent, d’infrastructures et de mécanismes de contrôle.

Le PCQ propose notamment un gel des embauches dans la fonction publique, des réductions progressives d’effectifs par attrition et une modernisation numérique censée produire des économies importantes.

Ces mesures pourraient donner des résultats dans certains secteurs. Elles pourraient aussi fragiliser des fonctions essentielles si elles étaient appliquées sans analyse suffisamment précise.

L’administration publique ne se résume pas aux formulaires, aux cadres supérieurs et aux structures administratives.

Elle comprend aussi les ingénieurs qui surveillent les infrastructures, les inspecteurs qui assurent la sécurité, les spécialistes qui analysent les contrats, les professionnels qui évaluent les programmes et les employés qui rendent les services accessibles.

Réduire les effectifs sans distinguer les fonctions utiles des fonctions superflues peut finir par coûter plus cher que les économies annoncées.

Un contrat mal surveillé, une infrastructure mal entretenue ou un projet informatique insuffisamment encadré peut entraîner des coûts considérables.

Voilà pourquoi une réforme sérieuse de l’État ne devrait jamais être jugée uniquement sur les sommes économisées ou le nombre de postes supprimés.

Elle devrait être évaluée selon les résultats obtenus pour la population.

Un État moins coûteux n’est pas nécessairement un État plus efficace. Et un État plus efficace n’est pas nécessairement celui qui dépense le moins.

9. Ce que le PCQ comprend mieux que certains de ses adversaires

Pour déconstruire sérieusement une idéologie, il faut aussi reconnaître les questions auxquelles elle apporte des réponses pertinentes.

Le PCQ a compris que la patience des citoyens envers les institutions publiques n’est pas illimitée.

Un service financé collectivement doit rendre des comptes. Une réforme administrative doit améliorer quelque chose de mesurable. Un programme gouvernemental doit pouvoir être révisé, modifié ou abandonné lorsqu’il ne fonctionne pas.

Il a aussi compris que les gouvernements ont parfois utilisé la complexité des problèmes comme justification de leur propre immobilisme.

Ces critiques ont une véritable portée.

Il serait dommage que les partis qui défendent davantage le rôle collectif de l’État refusent de les entendre simplement parce qu’elles viennent des conservateurs.

Le Parti québécois lui-même a présenté, pendant la campagne de 2026, un programme de réduction du gaspillage et de la bureaucratie. Il a aussi promis d’abolir Santé Québec et de renforcer notamment la première ligne et la prévention.

Il existe donc des convergences réelles entre les deux partis sur certains diagnostics.

La différence importante concerne le sens donné aux réformes.

Veut-on moderniser les institutions pour renforcer leur capacité de remplir leurs missions collectives ?

Ou veut-on transférer davantage de responsabilités au marché, aux entreprises et aux individus ?

Ce n’est pas un simple désaccord technique. C’est un choix de société.

Il faut également reconnaître une autre nuance : le PCQ ne peut pas être assimilé mécaniquement à toutes les formes de conservatisme religieux ou social. Sa plateforme autonomiste de 2026 affirme explicitement son attachement au droit à l’avortement, par exemple.

La critique doit porter sur les engagements réels plutôt que sur des intentions qu’on lui prêterait.

10. Ce que le conservatisme sous-estime : notre interdépendance

La principale limite philosophique que je vois dans le conservatisme du PCQ concerne la façon dont il conçoit l’individu et la société.

Il insiste sur les droits personnels, la responsabilité individuelle et la liberté de décider.

Ces valeurs sont essentielles.

Mais personne ne réussit entièrement seul.

Un entrepreneur dépend des routes, des réseaux énergétiques, du système judiciaire, de la formation de ses employés et de la stabilité de son environnement économique.

Une famille dépend de la qualité des écoles, de l’accès aux soins, de la disponibilité des logements et de la sécurité de son milieu de vie.

Une personne âgée peut avoir travaillé toute sa vie, épargné et assumé ses responsabilités, puis se retrouver dans une situation où son autonomie dépend des soins et de l’accompagnement disponibles.

Une personne qui perd son emploi ne cesse pas pour autant d’avoir des besoins fondamentaux.

La solidarité collective n’est donc pas simplement une réponse aux difficultés de ceux qui auraient moins bien réussi.

Elle représente une forme d’assurance mutuelle contre les risques que chacun peut rencontrer au cours de son existence.

Cela ne signifie pas que l’État doit tout faire.

Cela signifie qu’une société doit décider quelles responsabilités sont trop importantes pour dépendre uniquement des ressources individuelles.

L’enjeu dépasse la redistribution de l’argent.

Il concerne la sécurité, la dignité, l’égalité des possibilités et la confiance entre citoyens.

Je considère qu’une société dans laquelle chacun doit acheter individuellement une protection contre les principaux risques de la vie n’est pas nécessairement une société plus libre.

Elle peut devenir une société où la sécurité dépend davantage de la fortune personnelle.

Et lorsque la sécurité devient un privilège, la liberté elle-même finit par être répartie de manière inégale.

11. Ce que le Parti québécois doit retenir de cette confrontation

La progression électorale du PCQ représente un défi pour tous les partis, y compris le Parti québécois.

Il ne suffit plus de défendre les institutions héritées de la Révolution tranquille. Il faut démontrer qu’elles peuvent être adaptées aux réalités d’aujourd’hui.

Le PQ aurait tort de considérer que le seul fait de défendre les services publics suffit à convaincre les citoyens qui attendent des résultats.

Les Québécois ont droit à davantage qu’une opposition entre un État coûteux et un marché présenté comme miraculeux.

Ils ont besoin d’institutions capables d’agir, de gestionnaires responsables, de services accessibles et d’une économie suffisamment dynamique pour soutenir durablement leurs ambitions collectives.

C’est sur ce terrain que le Parti québécois peut proposer une conception différente du développement national.

Non pas un État présent partout, mais un État capable d’assumer pleinement ses missions essentielles.

Non pas une méfiance systématique envers les entreprises, mais une économie où l’initiative privée contribue aussi à la prospérité collective.

Non pas une accumulation de programmes pour donner l’impression d’agir, mais des politiques dont les résultats peuvent être vérifiés.

Et surtout, une réflexion sur la capacité du Québec à faire ses propres choix, plutôt que de réduire constamment son avenir à la seule question des coûts administratifs.

La souveraineté ne constituerait pas, à elle seule, une garantie de meilleure gestion. Un Québec indépendant pourrait lui aussi gaspiller, centraliser excessivement ou adopter de mauvaises politiques.

Mais l’indépendance ouvrirait un espace de responsabilité politique plus complet, dans lequel les décisions nationales et leurs conséquences relèveraient davantage des institutions québécoises.

Le Parti québécois devra prouver qu’il peut transformer cette ambition en meilleure gouvernance.

Sa victoire du 5 octobre lui donne l’occasion de faire cette démonstration, même si son gouvernement minoritaire ne dispose pas d’une majorité absolue.

L’important sera de ne pas confondre la volonté de transformer le Québec avec la capacité effective de le faire.

Conclusion — La liberté de qui, et pour faire quoi ?

Le conservatisme du PCQ ne doit être ni diabolisé ni accepté sans examen.

Il soulève des problèmes réels concernant l’efficacité de l’État, la fiscalité, les lourdeurs administratives et la liberté individuelle.

Il propose des réformes dont certaines pourraient améliorer le fonctionnement de nos institutions.

Mais son projet repose également sur une confiance importante envers les mécanismes du marché, les gains attendus de la déréglementation et la capacité des individus à prendre en charge davantage de responsabilités.

Cette confiance mérite d’être mise à l’épreuve.

La concurrence peut stimuler l’innovation, mais elle ne garantit pas l’égalité d’accès.

La réduction des impôts peut soutenir le pouvoir d’achat, mais elle ne remplace pas automatiquement les services collectifs.

Le recours au privé peut améliorer certaines prestations, mais il ne constitue pas une solution universelle aux problèmes de capacité.

La liberté individuelle est essentielle, mais elle ne dispense pas d’assumer les conséquences collectives de nos décisions.

Enfin, l’autonomie provinciale peut permettre de défendre certains pouvoirs, mais elle ne règle pas entièrement la question de notre liberté politique nationale.

Voilà, à mon avis, ce qui doit être au cœur du débat.

Je ne souhaite pas d’un Québec où l’État décide de tout. Je ne souhaite pas davantage d’un Québec où le marché finit par déterminer ce que chacun peut espérer de la vie selon ses moyens financiers.

Je souhaite un Québec dans lequel l’initiative personnelle, la responsabilité individuelle, la prospérité économique et la solidarité collective cessent d’être présentées comme des valeurs incompatibles.

Un Québec assez confiant pour encourager ses entrepreneurs, assez responsable pour protéger ses citoyens et assez ambitieux pour décider lui-même de son avenir.

Le PCQ a raison de rappeler que les institutions doivent être au service des citoyens, et non l’inverse.

Mais je demeure convaincu que la solution n’est pas de réduire systématiquement notre capacité collective. Elle consiste à la rendre plus intelligente, plus efficace et plus démocratique.

La véritable question n’est pas de savoir combien d’État nous pouvons éliminer. C’est de déterminer quelle capacité collective nous devons conserver, développer et maîtriser pour construire le Québec que nous voulons.

Parce qu’au bout du compte, la liberté ne consiste pas seulement à être laissé tranquille.

Elle consiste aussi à avoir réellement les moyens de choisir sa vie.

Et pour un peuple, elle consiste à pouvoir choisir son avenir.

Repères documentaires : Cette analyse s’appuie sur la plateforme et le cadre financier du PCQ pour l’élection de 2026, les propositions publiées par le Parti québécois, les résultats d’Élections Québec, la revue scientifique de septembre 2026 du CIRANO et les informations publiées par le Collège des médecins du Québec. Les prévisions des partis sont présentées comme des engagements ou des projections, et non comme des résultats démontrés.

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Jean-Christophe Gagnon

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