Il y a des passages politiques qui ressemblent à des retours à la maison. Il y en a d’autres qui ressemblent plutôt à des déménagements dans une maison qui brûle lentement, mais où tout le monde débat encore de la couleur des rideaux.
L’arrivée d’Alexandre Boulerice chez Québec solidaire appartient à cette seconde catégorie.
Sur le plateau de Tout peut arriver, Boulerice a présenté son passage du NPD à QS comme un retour naturel, presque organique. Il était là, dit-il, il y a vingt ans, au congrès de fondation de Québec solidaire. Il revient donc « à la maison », après quinze ans sur la scène fédérale, cinq mandats dans Rosemont–La Petite-Patrie et une longue trajectoire syndicale et progressiste. Le récit est propre. Il est humain. Il est même sympathique. Mais la politique ne se juge pas seulement à la sincérité des parcours. Elle se juge à la capacité de transformer une intention en pouvoir réel.
Et c’est là que l’entrevue devient intéressante. Pas parce qu’elle révèle Boulerice comme individu. Elle révèle Québec solidaire comme mécanisme.
Boulerice n’arrive pas dans un parti en expansion. Il arrive dans un parti qui cherche sa forme, sa voix, sa discipline, son rapport au pouvoir. Il quitte un NPD affaibli, réduit à cinq députés et à environ 6 % des intentions de vote selon les chiffres évoqués dans l’émission, pour rejoindre un Québec solidaire lui-même autour de 8 %. Quand on lui demande comment expliquer la faiblesse actuelle des partis de gauche, il donne une réponse honnête : les gens ont peur, le monde est perturbé, la gauche apparaît comme une force qui « brasse la cage », alors que les électeurs cherchent parfois quelque chose de plus connu, de plus rassurant.
Cette réponse est partiellement vraie. Mais elle ne va pas assez loin.
Le problème de la gauche québécoise n’est pas seulement qu’elle inquiète. C’est qu’elle n’inspire pas suffisamment confiance pour gouverner. Elle donne souvent l’impression de posséder des causes, mais pas de hiérarchie. Des indignations, mais pas toujours de stratégie. Des principes, mais peu de leviers. Elle parle beaucoup de justice, de climat, de logement, d’inclusion, de redistribution, mais elle peine à convertir ces mots en architecture d’État.
Boulerice le reconnaît lui-même, et c’est sans doute le moment le plus révélateur de l’entrevue. Il dit qu’au NPD ou à QS, on a souvent « 48 priorités ». Tout est important. On ne veut dire non à personne. On prend toutes les causes. On les embrasse toutes. Résultat : le message devient inaudible. À l’inverse, observe-t-il, les conservateurs martèlent toujours les mêmes thèmes, avec discipline, jusqu’à donner aux électeurs l’impression qu’ils les comprennent.
Cette admission vaut presque un programme de reconstruction.
Un parti qui a 48 priorités n’a pas 48 forces. Il a une faiblesse centrale : il refuse de choisir. Or, gouverner, c’est choisir. Gouverner, c’est hiérarchiser. Gouverner, c’est dire : voici le problème principal, voici le levier, voici le coût, voici la décision. Une formation politique incapable de réduire son message à quelques axes décisifs peut nourrir des congrès, produire des résolutions, occuper des assemblées militantes, mais elle ne devient pas naturellement un instrument de pouvoir.
La démocratie interne n’est pas le problème. Le problème apparaît quand la démocratie interne devient une machine à dispersion. Boulerice défend le modèle solidaire en rappelant qu’il a vu ailleurs des congrès où la ligne du chef dominait, où la discussion était réduite, où les militants servaient surtout à financer et faire sortir le vote. Il n’a pas tort. Un parti vivant doit débattre. Mais un parti qui veut gouverner doit sortir du débat avec une direction claire. Boulerice le dit lui-même : on peut avoir 400 résolutions, mais à la sortie, il faut fixer trois priorités et les marteler.
Voilà le cœur du problème : QS sait débattre, mais peine à commander.
Cette faiblesse n’est pas seulement organisationnelle. Elle est nationale.
Québec solidaire se dit souverainiste. Depuis l’arrivée de Ruba Ghazal et de Sol Zanetti comme coporte-parole, le parti cherche à rendre cette souveraineté plus visible, plus assumée, moins décorative. Pourtant, l’émission rappelle une contradiction majeure : les intentions de vote pour la souveraineté se situent autour de 30 %, et une majorité de l’électorat de QS ne voterait pas nécessairement pour l’indépendance. À la question de savoir pourquoi parler du Québec pays comme d’un horizon certain alors que moins du tiers des Québécois y adhèrent, Boulerice répond que la souveraineté est une aspiration légitime, historique et démocratique, et que la politique sert aussi à convaincre.
Sur ce point, il a raison. La souveraineté n’a jamais été un sondage. Elle est un projet de maîtrise collective. Elle n’existe pas parce qu’elle est déjà majoritaire. Elle avance quand elle devient nécessaire, concrète, reliée aux problèmes quotidiens. Mais encore faut-il la porter comme un levier de pouvoir, non comme une préférence morale parmi d’autres.
C’est ici que le contraste avec le Parti québécois devient inévitable.
Chez le PQ, la souveraineté est le centre de gravité. Elle ordonne les autres enjeux. Langue, immigration, fiscalité, culture, santé, environnement, économie : tout peut être ramené à une question simple. Qui décide? Avec quels moyens? Au bénéfice de qui? Et à quel coût pour le Québec?
Chez QS, la souveraineté existe, mais elle entre en concurrence avec une multitude d’autres priorités. Elle est souvent présentée comme un outil de justice sociale, ce qui n’est pas faux, mais insuffisant. La souveraineté n’est pas seulement un moyen d’appliquer un programme progressiste. Elle est la condition politique qui permet au peuple québécois de se donner ses propres fins. Elle ne doit pas être une section du programme. Elle doit être l’ossature du programme.
Boulerice a toutefois formulé une vérité forte, peut-être malgré lui. Son passage à Ottawa, dit-il, ne l’a pas amené à détester le Canada ni les Canadiens. Mais il lui a montré les avantages d’être un État, d’avoir l’ensemble des moyens et des ressources, d’éviter les querelles fédérales-provinciales où l’on perd un temps énorme à discuter de la couleur du chèque envoyé aux citoyens.
Cette phrase devrait être mise au centre de toute pédagogie souverainiste.
La souveraineté ne consiste pas à haïr le Canada. Elle consiste à cesser de dépendre de lui pour agir. Elle ne demande pas de transformer les Canadiens en adversaires moraux. Elle demande de constater que le Québec ne contrôle pas pleinement ses leviers. Et quand un peuple ne contrôle pas ses leviers, ses droits deviennent conditionnels, ses politiques deviennent négociées, ses urgences deviennent retardées.
C’est exactement ce que le discours souverainiste doit rendre visible : le problème n’est pas psychologique, il est institutionnel. Le Québec peut être pacifique, ouvert, généreux, moderne, mais s’il ne possède pas l’ensemble de ses pouvoirs, il demeure forcé de composer avec une structure qui ne répond pas d’abord à lui.
C’est aussi pourquoi l’attaque de Boulerice contre le « national conservatisme » mérite d’être recadrée.
Dans l’entrevue, il associe ce virage à la Charte des valeurs, au PQ, puis à certaines déclarations de la CAQ sur l’immigration. Il refuse un discours qu’il juge stigmatisant et affirme que la crise du logement ne doit pas être attribuée aux réfugiés ou aux immigrants, mais à des décennies de sous-investissement dans le logement social.
Il y a dans cette réponse un piège classique : confondre la gestion nationale des seuils, des capacités d’accueil, de la langue commune et des infrastructures avec une accusation morale contre les personnes immigrantes. C’est précisément ce cadrage qui empêche une partie de la gauche de comprendre le Québec réel.
Le problème n’est pas de « blâmer » des individus. Le problème est de savoir si l’État québécois possède les moyens de planifier correctement son développement. Combien de personnes peut-on accueillir dignement? Où vont-elles se loger? Dans quelle langue se fera l’intégration? Quels services publics peuvent suivre? Qui finance? Qui décide? Ottawa? Québec? Les marchés? Les municipalités déjà étranglées? Les organismes de première ligne?
Réduire ces questions à une opposition entre ouverture et fermeture, entre compassion et exclusion, c’est esquiver le cœur du sujet. Un peuple qui n’a pas la maîtrise complète de son immigration, de sa langue, de son logement, de sa fiscalité et de ses infrastructures ne peut pas garantir une intégration digne. Il subit des flux, puis demande aux citoyens, aux écoles, aux hôpitaux, aux quartiers et aux organismes de première ligne d’absorber les conséquences.
La vraie générosité politique n’est pas de nier les limites. C’est d’organiser les capacités.
C’est ici que le souverainisme doit reprendre l’avantage intellectuel. Il ne doit pas accepter d’être enfermé dans le procès moral que lui tend une certaine gauche. Il doit répondre par les mécanismes. Une politique nationale sérieuse ne consiste pas à désigner des boucs émissaires. Elle consiste à aligner les décisions, les moyens et les responsabilités. Le Québec ne peut pas être tenu responsable de tout s’il ne contrôle pas tout. Et s’il veut accueillir correctement, loger correctement, franciser correctement, soigner correctement, il doit posséder les leviers correspondants.
Québec solidaire comprend une partie de ça, mais n’en tire pas toutes les conséquences. Il veut plus de justice, mais il hésite souvent devant l’autorité politique nécessaire pour la rendre possible. Il veut plus de démocratie, mais il se méfie de la discipline. Il veut plus de souveraineté, mais il la place dans un système de priorités concurrentes. Il veut rassembler, mais il parle parfois comme si le peuple devait d’abord entrer dans le vocabulaire militant avant d’être jugé fréquentable.
Le défi de Boulerice sera donc immense.
S’il apporte à QS son expérience syndicale, son contact terrain, son sens de la communication et sa capacité à parler simplement, il peut aider le parti à sortir d’une certaine bulle. Mais s’il se contente d’ajouter son nom à une coalition de causes déjà saturée, il ne changera pas grand-chose. Il deviendra une figure rassurante dans une structure qui demeure hésitante.
La question n’est pas de savoir si Alexandre Boulerice est sympathique. Il l’est. La question n’est pas non plus de savoir s’il connaît le terrain. Il le connaît. La vraie question est la suivante : peut-il aider QS à passer de la sensibilité militante à la capacité d’État?
Pour l’instant, rien ne le prouve.
Et pendant que QS tente de résoudre cette équation, le PQ occupe un espace plus net : celui de la maîtrise nationale. Il n’a pas besoin d’être parfait pour être central. Il doit seulement rappeler une chose que les autres partis évitent ou diluent : sans souveraineté, le Québec administre des contraintes; avec la souveraineté, il peut décider de ses fins.
La gauche peut parler de logement. Elle doit alors parler de fiscalité, de territoire, d’immigration, de municipalités, d’infrastructures et de pouvoir. Elle peut parler de climat. Elle doit alors parler d’énergie, d’économie, de transport, d’industrie et d’État. Elle peut parler de justice sociale. Elle doit alors parler de richesse captée ici, de décisions prises ici, de programmes conçus ici. Elle peut parler de langue. Elle doit alors cesser de traiter le français comme un symbole fragile et le reconnaître comme l’infrastructure commune de la vie publique québécoise.
Tout ramène au même point : les valeurs ne suffisent pas. Il faut les leviers.
Alexandre Boulerice arrive chez Québec solidaire avec un bon instinct politique : il sait que la gauche doit cesser de tirer dans toutes les directions. Mais son propre parti devra accepter la conséquence de ce diagnostic. On ne bâtit pas une force politique avec 48 priorités. On la bâtit avec une idée maîtresse, des leviers identifiés, une discipline de message et une capacité à rassurer sans s’affadir.
Le Québec n’a pas besoin d’un autre parti qui rêve à voix haute. Il a besoin d’une force qui sait transformer le rêve en pouvoir.
Et sur ce terrain, la question demeure ouverte pour Québec solidaire. Pour le mouvement souverainiste, elle ne l’est pas : un peuple ne devient pas libre parce qu’il accumule les causes. Il devient libre quand il reprend le contrôle de ce qui détermine sa vie collective.