Le Parti québécois se trouve aujourd’hui dans une position qu’il n’a pas occupée depuis longtemps : celle d’un parti qui ne cherche plus seulement à revenir dans la course, mais qui doit désormais convaincre qu’il est prêt à prendre le pouvoir.
Les plus récents sondages placent encore le PQ à 29 %, devant une Coalition avenir Québec autour de 23 à 24 %. Ce n’est pas une majorité populaire, encore moins une majorité parlementaire garantie. Mais c’est assez pour changer complètement la nature de la campagne.
Le PQ n’est plus seulement jugé sur ses idées. Il est jugé comme gouvernement potentiel.
Et c’est probablement là que se jouera l’élection.
Pendant plusieurs années, le défi péquiste consistait à redevenir pertinent. Ensuite, il a fallu convaincre qu’il pouvait gagner. Cette étape est pratiquement franchie. La prochaine est plus difficile : persuader les Québécois que le changement proposé par Paul St-Pierre Plamondon est non seulement souhaitable, mais sécuritaire, prévisible et compétent.
Autrement dit, le PQ doit maintenant passer du statut d’alternative politique à celui de gouvernement attendu.
La CAQ a trouvé son meilleur angle : la peur du référendum
Christine Fréchette semble avoir compris où se trouve sa meilleure chance de renverser la campagne.
Elle ne peut pas facilement faire campagne sur le bilan de huit années de gouvernement caquiste. Elle doit donc déplacer le choix.
Au lieu de demander : « Êtes-vous satisfaits du gouvernement actuel? », elle veut que l’électeur se demande : « Est-ce vraiment le moment d’avoir un référendum? »
Sa déclaration selon laquelle il s’agirait du « pire moment des 50 dernières années » pour lancer une démarche référendaire n’est pas accidentelle. Elle résume probablement le cadre que la CAQ cherchera à imposer jusqu’au jour du scrutin :
Trump, guerre commerciale, incertitude économique, donc stabilité canadienne.
C’est politiquement intelligent.
Mais c’est aussi une confusion qu’il faut refuser.
Le 5 octobre, les Québécois ne voteront pas Oui ou Non à l’indépendance. Ils choisiront le gouvernement qui dirigera le Québec.
Un référendum serait une deuxième décision.
Cette distinction n’est ni juridique ni rhétorique : elle est démocratique.
On peut vouloir remplacer la CAQ sans avoir déjà décidé comment on voterait dans un éventuel référendum. On peut considérer Paul St-Pierre Plamondon comme le meilleur candidat pour diriger le gouvernement et souhaiter entendre les arguments sur l’avenir politique du Québec avant de faire son choix final.
L’élection détermine qui gouverne.
Le référendum détermine le statut politique du Québec.
La CAQ a intérêt à fusionner les deux parce que cela lui permet d’éviter une question plus inconfortable : après huit années de pouvoir, mérite-t-elle encore un autre mandat?
Le PQ a raison de ramener la campagne au gouvernement
Les annonces des derniers jours indiquent que le PQ commence à comprendre cette bataille.
Le logement en est un excellent exemple.
La difficulté d’accéder à la propriété n’est plus un problème marginal touchant seulement Montréal ou quelques jeunes ménages. Elle modifie désormais profondément la trajectoire économique d’une génération.
Des Québécois ayant des emplois stables, des études, deux revenus et des économies découvrent qu’ils n’arrivent quand même pas à acheter une première propriété.
Le plan présenté par le PQ cherche à agir simultanément sur l’aide aux premiers acheteurs, l’offre résidentielle et la pression exercée sur cette offre.
C’est la bonne manière de poser le problème.
L’immigration temporaire fait partie de l’équation démographique, mais elle ne doit jamais devenir un bouc émissaire. La responsabilité appartient aux gouvernements qui déterminent les seuils, la capacité d’accueil, le rythme de construction et les infrastructures disponibles.
Une politique sérieuse doit donc agir sur les deux côtés de l’équation : combien de personnes une société accueille, et combien de logements elle construit.
C’est un débat de capacité gouvernementale, pas de provenance des individus.
Les maisons des aînés illustrent le problème de l’État québécois
Le dossier des maisons des aînés est encore plus révélateur.
Le concept avait une intention légitime : créer des milieux de vie plus humains et moins institutionnels que les anciens CHSLD.
Il serait malhonnête de nier cette qualité.
Mais les résultats imposent maintenant une autre question : combien coûte cette politique et combien de nouvelles capacités produit-elle réellement ?
Lorsque des chambres construites à très grand coût restent inutilisées faute de personnel pendant que des milliers de Québécois attendent un hébergement ou demeurent à l’hôpital faute d’alternative, on ne peut plus mesurer le succès simplement au nombre de bâtiments inaugurés.
Un édifice n’est pas un service.
Une chambre vide ne soigne personne.
C’est pourquoi le choix péquiste d’accorder davantage de ressources au soutien à domicile possède une logique politique importante.
Il ne s’agit pas d’abandonner les personnes qui nécessitent un hébergement lourd. Il s’agit de remettre l’autonomie au centre du système et de se demander où chaque dollar produit le plus de qualité de vie.
C’est précisément le genre de décision qu’un parti aspirant au pouvoir doit savoir expliquer.
L’agriculture permet au PQ de démontrer qu’il veut gouverner tout le Québec
L’engagement de 450 millions de dollars sur quatre ans envers le secteur agricole poursuit la même logique.
L’agriculture québécoise affronte simultanément les changements climatiques, le coût des intrants, les conflits commerciaux, la concurrence internationale, le renouvellement des générations et la pression sur les terres.
Ce n’est pas seulement une question sectorielle.
C’est une question de territoire, de sécurité alimentaire et de capacité productive.
Le débat autour du projet de TGV Alto le montre bien.
Les producteurs qui risquent de voir leurs terres touchées ne devraient pas simplement être consultés lorsque les grandes décisions ont déjà été prises. Il faut mesurer les conséquences, comparer les tracés, protéger les terres agricoles et démontrer la valeur réelle du projet.
Le Québec ne devrait pas choisir entre immobilisme et développement.
Il devrait exiger un développement qui respecte ses propres priorités.
Voilà une différence fondamentale entre gouverner et simplement administrer des décisions prises ailleurs.
La guerre commerciale révèle la vraie question nationale
C’est probablement dans le dossier commercial que la distinction entre la CAQ et le PQ devient la plus intéressante.
Christine Fréchette dit faire confiance à Mark Carney pour respecter les lignes rouges du Québec.
Paul St-Pierre Plamondon dit qu’il collaborera avec Ottawa.
Cette clarification est importante.
Un gouvernement péquiste n’aurait aucun intérêt à provoquer artificiellement des conflits avec le gouvernement fédéral. Lorsque la collaboration sert les intérêts du Québec, elle doit avoir lieu.
Mais collaboration et dépendance ne sont pas synonymes.
Dans une guerre commerciale, Washington décide de sa politique américaine. Ottawa contrôle les principaux pouvoirs commerciaux de l’État canadien. Québec peut soutenir ses entreprises, modifier certaines règles d’approvisionnement public, investir, diversifier ses marchés et faire pression.
Mais il ne possède pas le dernier mot dans la négociation commerciale internationale du Canada.
Voilà la vraie question de l’indépendance.
Pas savoir si Donald Trump deviendrait gentil avec un Québec souverain.
Évidemment que non.
L’indépendance ne supprime pas les rapports de force.
Elle détermine qui les affronte au nom du Québec.
C’est la différence entre subir une tempête et prétendre qu’on peut abolir la météo. La souveraineté ne promet pas l’absence de tempêtes; elle donne le gouvernail.
Mais le PQ doit maintenant réussir son propre test de compétence
Tout cela ne dispense pas Paul St-Pierre Plamondon de ses propres responsabilités.
Son incapacité récente à donner le budget du ministère de la Santé a été un mauvais moment.
Il ne faut ni le dramatiser ni le nier.
Un chef qui veut devenir premier ministre doit maîtriser les grands ordres de grandeur de l’État.
Le budget de la Santé en fait évidemment partie.
Une erreur ponctuelle se corrige. Une série d’erreurs deviendrait un problème.
Cette distinction est importante parce que la campagne va maintenant entrer dans une phase où les électeurs regarderont moins la direction générale et davantage les détails.
Combien coûte la promesse ?
Qui l’exécute ?
À quelle date ?
Avec quel argent ?
Quel programme disparaît ?
Quel résultat doit être mesuré ?
C’est précisément pourquoi le cadre financier du PQ sera si important.
Le PCQ a placé la barre sur le chiffrage
Éric Duhaime a marqué un point en publiant un cadre financier extrêmement détaillé.
Le document contient de vraies hypothèses, de vraies simulations et de nombreuses mesures chiffrées.
Il serait ridicule de le balayer comme un exercice amateur.
Mais sa faiblesse est ailleurs.
Plusieurs milliards d’économies et de revenus prévus reposent sur des effets anticipés : croissance découlant de la déréglementation, gains provenant du commerce interprovincial, économies numériques, intelligence artificielle, restructuration de programmes.
Ces effets peuvent exister.
Mais ils ne possèdent pas tous le même degré de certitude.
Une dépense abolie est une chose.
Une économie qui sera identifiée après un examen de programme en est une autre.
Un gain de croissance économique projeté en est une troisième.
Les trois peuvent être légitimes.
Ils ne devraient simplement pas être confondus.
Le PQ doit donc résister à la tentation de répondre au PCQ par un document encore plus spectaculaire.
Il devrait faire mieux : publier un cadre plus prudent.
Un cadre dans lequel une économie identifiée est clairement distinguée d’une hypothèse.
Un cadre où les risques sont exposés.
Un cadre où les promesses tiennent même si la croissance économique est moins forte que prévu.
Voilà comment on gagne la bataille de la confiance.
La majorité ne se gagnera probablement pas avec une nouvelle grande promesse
Le PQ possède aujourd’hui un avantage réel.
Mais il lui manque encore quelques sièges pour transformer cet avantage en majorité solide.
Ces sièges ne seront probablement pas gagnés avec une proposition spectaculaire de dernière minute.
Ils seront gagnés lorsque des électeurs hésitants pourront se dire :
« Je ne suis peut-être pas encore indépendantiste, mais je lui fais confiance pour gouverner. »
C’est probablement la phrase la plus importante de cette campagne.
Parce que l’indépendance elle-même dépend de cette confiance.
On ne convaincra pas durablement une majorité de Québécois de confier tous les pouvoirs d’un État souverain à leur gouvernement si cette majorité doute d’abord de sa capacité à administrer correctement ceux qu’il possède déjà.
La démonstration doit donc commencer maintenant.
Logement.
Santé.
Agriculture.
Aînés.
Économie.
Finances publiques.
État efficace.
À chaque problème, une responsabilité.
À chaque promesse, un coût.
À chaque coût, une source de financement.
À chaque mesure, un résultat attendu.
C’est ainsi qu’un parti devient un gouvernement.
Et c’est ainsi qu’un gouvernement peut éventuellement convaincre un peuple qu’il est capable de devenir un pays.
Le PQ mène actuellement.
Mais la prochaine étape est plus importante que l’avance elle-même.
Il doit montrer qu’un gouvernement péquiste ne serait pas un saut dans l’inconnu.
Il serait un changement préparé.
Un gouvernement compétent.
Un État plus responsable.
Et, ultimement, un Québec suffisamment sûr de sa capacité à se gouverner pour choisir lui-même jusqu’où il veut aller.

