Le 29 septembre 2025, la ministre de l’Économie du Québec, Christine Fréchette, a annoncé en grande pompe un nouvel investissement étranger qui, en apparence, semble marquer une victoire pour l’économie québécoise. Le géant japonais Hitachi Énergie injectera 270 millions de dollars pour agrandir son usine de transformateurs de grande puissance à Varennes, en Montérégie. Québec, de son côté, met 16 millions de fonds publics sur la table et cède un bloc d’électricité de 15 mégawatts (MW). Ottawa y va de son chèque de 10 millions supplémentaires. Le projet devrait tripler la capacité de production de l’usine et créer 500 emplois d’ici 2034.
Voilà pour l’annonce officielle, relayée par des photos léchées, des discours enthousiastes et des promesses de retombées économiques. Mais derrière la façade, l’affaire Hitachi révèle un problème structurel profond : le Québec, faute de souveraineté industrielle et politique, finance sa propre dépendance.
Le vernis des « bonnes nouvelles »
Carla Vicente, directrice générale de Hitachi Énergie Canada, a présenté l’agrandissement comme une étape essentielle vers la résilience énergétique du Québec. Selon elle, les transformateurs produits à Varennes permettront d’intégrer davantage d’énergies renouvelables, de soutenir l’aluminium, l’acier, les centres de données et le transport. Un discours parfaitement rodé : emploi, transition énergétique, compétitivité.
La ministre Fréchette a insisté sur la sécurité énergétique et précisé que les 15 MW accordés à Hitachi ne provenaient pas du bloc de 354 MW libéré par l’abandon de Northvolt. Manière de calmer d’avance les critiques qui auraient vu là une contradiction dans la gestion de nos ressources énergétiques.
Mais dans l’équation, on oublie deux faits fondamentaux. Premièrement, Hydro-Québec achète déjà la majorité de ses transformateurs de grande puissance à l’usine de Varennes, désormais sous contrôle japonais. Deuxièmement, c’est cette même usine qui, en 2020, est passée des mains d’ABB (groupe suédo-suisse) à Hitachi, en même temps qu’Hydro-Québec cédait ses propres activités d’essais haute tension. Autrement dit : ce que l’État québécois possédait et contrôlait autrefois a été privatisé, puis remis entre les mains d’intérêts étrangers.
La spirale des subventions
L’annonce de 270 M$ s’ajoute à un historique déjà lourd en fonds publics. En 2024, Hitachi avait promis 140 M$ pour moderniser l’usine. Québec avait alors octroyé un prêt pardonnable de 30 M$, Ottawa une subvention directe de 30 M$. Déjà, le financement public représentait plus de 40 % du coût du projet.
Un an plus tard, voici que Québec et Ottawa repartent à la caisse : 16 M$ ici, 10 M$ là-bas, plus l’allocation énergétique de 15 MW qui, elle aussi, a une valeur stratégique et financière considérable. Quand on additionne les aides publiques directes et indirectes (subventions, prêts pardonnables, blocs énergétiques), Hitachi aura bénéficié de plus de 76 M$ de soutien québécois et de 40 M$ d’Ottawa en deux ans, en plus de conditions préférentielles en énergie.
Autrement dit : on socialise les risques et on privatise les profits.
La dépendance énergétique comme angle mort
L’argument officiel veut que les transformateurs produits à Varennes renforcent la sécurité énergétique du Québec. Mais cette sécurité est fragile dès lors que l’unique usine d’Amérique du Nord capable de fabriquer de tels équipements stratégiques est entre les mains d’une multinationale étrangère.
C’est un paradoxe criant : l’État québécois subventionne généreusement un acteur qui contrôle une infrastructure critique… dont nous dépendons déjà. Si, demain, Hitachi décidait de réduire la cadence, de réorienter la production ou de prioriser ses autres marchés, le Québec serait pieds et poings liés.
Cette situation illustre le cœur du problème : tant que le Québec reste une province, il ne peut imposer une logique de souveraineté industrielle. Il est réduit à offrir subventions et blocs énergétiques pour « attirer » des investissements étrangers, même quand ces investissements consistent à consolider des positions déjà acquises.
Ottawa, garant de la dépendance
L’annonce de Justin Carney (premier ministre fédéral) d’ajouter 10 M$ à la mise renforce ce schéma. Depuis des années, Ottawa joue la carte de la dépendance structurelle du Québec : il finance des filières stratégiques (batteries, aluminium, haute tension) à condition que leur contrôle ultime demeure étranger.
Le cas Hitachi s’ajoute à une liste de dossiers similaires : Northvolt, Rio Tinto, Alcoa. Le message est clair : le Québec doit rester un fournisseur captif de ressources, d’énergie et de main-d’œuvre qualifiée, mais sans jamais contrôler les leviers industriels décisifs.
Le mythe des emplois
L’annonce d’Hitachi évoque la création de 500 emplois d’ici 2034. D’ici 2034. C’est-à-dire dans neuf ans. Une éternité à l’échelle politique, une promesse impossible à vérifier pour le citoyen ordinaire.
Entre-temps, les subventions sont bien réelles, les blocs énergétiques cédés tout de suite, et les profits rapatriés hors du Québec dès les premiers contrats livrés. Quant aux emplois, rien ne garantit qu’ils seront stables, syndiqués ou même localisés à long terme, puisque rien n’empêche Hitachi de restructurer à sa guise.
Le coût invisible : l’électricité
Accorder 15 MW à Hitachi n’est pas une décision neutre. Dans un contexte où Hydro-Québec peine à répondre à la demande croissante, chaque bloc d’électricité cédé à une multinationale est un bloc de moins pour nos PME, nos hôpitaux, nos écoles, nos centres de recherche.
Le Québec se prive ainsi de leviers pour ses propres projets collectifs. Cette électricité, qui devrait servir d’abord à nos besoins publics et nationaux, devient un instrument de négociation pour attirer des entreprises étrangères.
La pédagogie du scandale
Ce dossier doit servir d’exemple pédagogique. L’indépendance n’est pas une idée abstraite : elle est la condition nécessaire pour mettre fin à ce cercle vicieux où le Québec finance sa propre dépendance.
Dans un Québec indépendant, une annonce comme celle d’Hitachi aurait suivi un tout autre scénario. Le gouvernement aurait exigé, en contrepartie d’une aide publique, une prise de participation dans l’usine. Ou, mieux encore, il aurait planifié la création d’une filière nationale de production de transformateurs, sous contrôle public et coopératif, afin de garantir une souveraineté industrielle réelle.
Les leçons de Northvolt
La ministre Fréchette a tenu à préciser que le bloc de 15 MW ne provenait pas du lot de 354 MW libéré par l’échec de Northvolt. Mais cette précision est révélatrice : le spectre de Northvolt plane toujours. Ce mégaprojet, qui devait incarner l’avenir énergétique du Québec, s’est effondré malgré les milliards promis.
Et que fait Québec, sitôt la brèche ouverte ? Il réinjecte des blocs énergétiques et des subventions dans un autre projet étranger, sans jamais réfléchir à une stratégie nationale de contrôle. L’effet est le même : nous cédons nos ressources, nos finances et nos leviers à des intérêts qui ne nous appartiennent pas.
La vraie sécurité énergétique
La sécurité énergétique du Québec ne passe pas par des chèques à Tokyo ou Zurich. Elle passe par la maîtrise de nos infrastructures, la planification souveraine de nos ressources et l’appropriation collective des filières stratégiques.
Chaque dollar versé à Hitachi est un dollar qui ne va pas dans la formation d’ingénieurs québécois, dans la création de PME locales, dans le financement d’un institut de recherche public sur les technologies haute tension. Chaque mégawatt cédé est un mégawatt de moins pour les projets collectifs qui pourraient, eux, être intégralement québécois.
Conclusion : transformer la colère en votes
L’affaire Hitachi à Varennes illustre parfaitement la mécanique de la dépendance. Elle doit être expliquée, détaillée, vulgarisée. Les citoyens doivent comprendre que derrière les rubans coupés et les sourires officiels, le Québec finance sa propre impuissance.
C’est pourquoi chaque scandale industriel de ce type doit être converti en levier politique. Un vote pour le Parti Québécois ne doit pas seulement être perçu comme un choix de bon gouvernement, mais comme un vote pour le OUI à l’indépendance. Parce qu’au fond, la question est simple : voulons-nous continuer à financer notre dépendance ou voulons-nous reprendre le contrôle ?
Un Québec indépendant, maître de ses ressources, n’aurait pas besoin de supplier Hitachi pour des emplois hypothétiques. Il bâtirait sa propre filière, financerait ses propres usines, et garantirait que chaque dollar public serve le bien commun.
Voilà l’alternative réelle. Voilà le chemin de la liberté.