Le premier ministre François Legault s’est lancé dans une opération à haut risque politique en annonçant publiquement qu’il s’attendait à congédier « quelques PDG » dans les réseaux de la santé et de l’éducation. À première vue, l’annonce semble traduire une volonté de fermeté : responsabiliser les dirigeants publics, rappeler que l’administration ne doit pas devenir un poids mort pour les services à la population et montrer que l’État agit comme un employeur exigeant. Mais derrière la formule-choc, plusieurs failles apparaissent.
L’art du bouc émissaire
En ciblant directement les PDG des CISSS, des CIUSSS et des centres de services scolaires, le premier ministre construit un récit où les « mauvais gestionnaires » deviennent responsables des insatisfactions populaires. Le calcul est clair : détourner l’attention des ratés structurels et concentrer la colère sur une poignée de visages.
C’est une stratégie politique classique. Dans le privé, on renvoie un PDG quand les résultats ne suivent pas. Dans le public, la comparaison est beaucoup moins pertinente : les CISSS et CIUSSS sont des bureaucraties tentaculaires fusionnées de force au fil des réformes Barrette et cie, où la marge de manœuvre des dirigeants est étouffée par les contraintes légales, syndicales et budgétaires. Faire croire qu’un simple changement de patron transformera la machine relève plus du théâtre que de la gestion.
L’administration contre les services?
Legault répète que son gouvernement ne coupe pas dans les services, mais uniquement dans l’administration. Le slogan est séduisant : qui veut défendre la « bureaucratie » contre les besoins criants des patients et des élèves? Mais sur le terrain, la ligne est loin d’être claire. Quand un gestionnaire supprime un poste de soutien administratif, le médecin ou l’enseignant doit absorber une partie de la paperasse. Quand on réduit les équipes de gestion intermédiaire, les délais de décision s’allongent. Le mur bureaucratique change simplement de forme.
Le vrai dilemme est ailleurs : le Québec est prisonnier d’une mécanique où la centralisation produit une administration hypertrophiée, et où les services manquent malgré tout de moyens. Le gouvernement, en s’attaquant à « quelques PDG », ne s’attaque pas à cette logique de fond.
Santé Québec et la tentation du contrôle
La mention particulière de « Santé Québec », nouvel organisme créé pour superviser l’ensemble du réseau, est révélatrice. Legault souligne qu’il y a « plus de marge de manœuvre » pour congédier un dirigeant dans cet organisme que dans d’autres structures où la sécurité d’emploi domine. Autrement dit, le gouvernement s’est donné un nouvel outil pour exercer un contrôle direct et rapide.
Ce glissement soulève deux questions. Premièrement, à quoi sert réellement Santé Québec ? Est-ce un outil de pilotage stratégique, ou un instrument politique pour démontrer de la fermeté en ciblant quelques dirigeants jugés « inefficaces » ? Deuxièmement, ce pouvoir accru de congédier risque-t-il d’augmenter la politisation du réseau, où les hauts postes dépendront moins de leur expertise et davantage de leur capacité à suivre la ligne gouvernementale ?
Une coalition fragile en arrière-plan
Au-delà du dossier santé-éducation, l’entrevue a révélé une autre dimension : François Legault s’accroche à son poste en partie pour maintenir l’unité de sa propre coalition politique. La CAQ est une formation artificielle, née du mariage de libéraux orphelins et de nationalistes fatigués. Maintenir ensemble une aile économique et une aile identitaire est un exercice d’équilibriste. En annonçant un « ménage » dans la haute administration publique, Legault tente de se donner une posture de chef ferme et pragmatique, capable de plaire aux deux camps : aux gestionnaires du privé qui veulent plus d’efficacité, et aux nationalistes qui exigent des résultats visibles dans les services publics.
Mais cette stratégie repose sur un fil fragile. Congédier quelques PDG peut donner un électrochoc médiatique. Cela ne résout en rien les contradictions internes de son parti ni les failles structurelles des réseaux publics.
Le problème des structures
Il faut revenir à la racine. Les fusions massives d’hôpitaux, de centres de services sociaux et d’écoles ont créé des mastodontes administratifs où la proximité avec le terrain a été sacrifiée. Les directeurs généraux doivent gérer des territoires immenses, des milliers d’employés et des centaines de dossiers. La distance avec les patients, les élèves et le personnel de première ligne est gigantesque.
Dans ce contexte, demander à ces dirigeants de « couper dans l’administration sans toucher aux services » relève souvent de l’illusion. L’administration, hypertrophiée par le modèle même imposé par l’État québécois, est devenue indissociable des services. Congédier un PDG, c’est déplacer le problème, pas le résoudre.
La communication comme arme
Il faut aussi voir l’opération Legault comme une manœuvre de communication. Après des mois de critiques sur la gestion de la santé (urgences saturées, listes d’attente, manque criant de personnel) et de l’éducation (classes surchargées, pénurie d’enseignants, infrastructures vétustes), le gouvernement devait produire un geste fort. Rien de plus spectaculaire que de « couper des têtes ».
Mais l’effet d’annonce ne dure qu’un temps. Les citoyens jugeront sur leur expérience concrète : le temps d’attente aux urgences, le nombre d’heures de suppléance dans les classes, la disponibilité des services spécialisés. Si la situation ne s’améliore pas, le sacrifice de quelques dirigeants apparaîtra vite comme une diversion.
Le cœur du problème : le financement et les leviers
Ce qui demeure absent du discours de Legault, c’est le constat que le Québec ne contrôle pas pleinement les leviers financiers et institutionnels pour transformer ses réseaux. La santé et l’éducation absorbent plus de 70 % du budget provincial. Or, une partie de ce budget dépend directement des transferts fédéraux, eux-mêmes conditionnés aux priorités d’Ottawa. Tant que le Québec reste arrimé à ce carcan, il se trouve obligé de bricoler à la marge plutôt que de refondre en profondeur.
Les PDG des CISSS et des CIUSSS deviennent ainsi les fusibles d’un système qui ne leur appartient même pas complètement. Leur rôle est d’administrer la pénurie et de distribuer la rareté. Les pointer du doigt revient à accuser l’intendant d’un navire dont la coque est trouée à la construction.
Un signal électoral
Enfin, l’annonce de congédiements potentiels s’inscrit déjà dans la logique électorale de 2026. Legault cherche à démontrer qu’il a « la main ferme » et qu’il ne tolère pas l’inefficacité. Le pari est de rallier les électeurs frustrés par l’état des réseaux tout en évitant d’assumer la responsabilité gouvernementale.
Mais l’électeur québécois est loin d’être dupe. Il a déjà vu passer des promesses de réformes miracles, des réorganisations administratives présentées comme des sauveurs, et des blâmes jetés sur la « bureaucratie » ou les syndicats. Chaque cycle ramène le même résultat : un système toujours plus lourd, toujours plus centralisé, toujours plus éloigné des citoyens.
Conclusion : un ménage cosmétique
La sortie de François Legault aura fait les manchettes, mais elle ne change pas le fond. Les congédiements de PDG ne régleront ni les urgences bondées, ni la pénurie d’enseignants, ni les failles structurelles d’un réseau administré à distance.
L’opération s’inscrit dans une logique de communication et de survie politique plus que dans une véritable réforme. Elle met en lumière une contradiction : d’un côté, un gouvernement qui veut apparaître comme ferme et gestionnaire; de l’autre, un système public prisonnier de structures imposées, de centralisations ratées et de dépendances financières profondes.
Tant que ces dépendances ne seront pas brisées, les annonces de « ménage » resteront des gestes cosmétiques, incapables de transformer un système qui demande non pas quelques congédiements, mais une refondation complète.