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Analyses

À deux semaines du vote, le vrai test n’est plus le changement : c’est la capacité de gouverner

10 minutes de lecture

À deux semaines du vote, le vrai test n’est plus le changement : c’est la capacité de gouverner

À mesure que l’élection du 5 octobre approche, la campagne québécoise change de nature.

Les premières semaines ont surtout servi à installer les chefs, à multiplier les annonces et à imposer quelques grands récits : changement de gouvernement, stabilité économique, coût de la vie, référendum, taille de l’État, logement, santé.

Cette étape tire à sa fin.

La question devient maintenant plus exigeante : si l’un de ces partis formait le gouvernement dans quinze jours, serait-il capable de transformer ses promesses en décisions exécutables ?

C’est probablement le meilleur critère à appliquer aux cinq formations dans la dernière partie de la campagne.

Parce qu’une plateforme peut dire où l’on veut aller. Gouverner exige de savoir qui décide, avec quel argent, par quel mécanisme, dans quel délai et selon quel résultat mesurable.

Et c’est particulièrement vrai pour le Parti québécois.

Le PQ n’est plus seulement testé comme parti d’opposition

La situation actuelle place le PQ dans une position particulière.

La projection Qc125 du 20 septembre le situe à 28,7 % du vote et 52 sièges, avec une fourchette très large de 35 à 73. Le seuil de majorité est de 64 sièges. (Qc125)

Cette projection ne constitue évidemment pas un résultat électoral. Elle montre toutefois quelque chose d’important : dans le scénario central du modèle, le PQ serait aujourd’hui le parti comptant le plus de députés.

Cela change nécessairement la façon dont ses propositions doivent être examinées.

Un parti qui se trouve loin du pouvoir peut longtemps défendre une orientation générale. Un parti qui pourrait réellement administrer l’État doit répondre à une autre série de questions.

Comment ?

Combien ?

Avec qui ?

En combien de temps ?

Et qu’arrive-t-il si les économies ou les revenus promis ne se matérialisent pas exactement comme prévu ?

C’est le passage de la crédibilité politique à la crédibilité d’exécution.

Le premier test : les 1,6 milliard d’économies

Le PQ propose de réduire de 2,5 % sur trois ans les coûts de rémunération du secteur public et parapublic. Le parti chiffre l’économie récurrente à environ 1,6 milliard de dollars par année à terme et à 4,7 milliards sur un mandat. Il dit vouloir prioriser la réduction des processus administratifs, des normes, de la réglementation et de certaines couches de bureaucratie. (Parti Québécois)

L’objectif est parfaitement compréhensible.

Mais la prochaine étape devrait être beaucoup plus précise.

Une économie administrative véritable devrait pouvoir être décrite ainsi :

fonction éliminée → tâche éliminée ou automatisée → nombre d’équivalents temps plein concernés → économie réalisée → service protégé ou amélioré.

Sans cette chaîne, il reste toujours un risque : abolir un poste administratif sans abolir la tâche.

Dans ce cas, la bureaucratie ne disparaît pas. Elle est simplement transférée vers une infirmière, un enseignant, un professionnel ou un gestionnaire qui doit désormais effectuer davantage de paperasse.

Le débat sur « l’austérité » ne devrait donc pas se limiter à savoir si le mot est juste ou exagéré.

Le vrai test est fonctionnel.

Le PQ peut-il démontrer que les dépenses qu’il veut réduire sont suffisamment dissociables des services pour obtenir 1,6 milliard d’économies récurrentes sans détériorer l’accès aux soins, aux écoles ou aux autres services ?

S’il peut produire cette démonstration, l’accusation de compression généralisée perd une partie de sa force.

S’il ne peut pas, ses adversaires auront une question légitime à poursuivre.

Et le prochain gouvernement devra économiser de toute façon

Il faut également replacer ce débat dans son contexte.

Les finances publiques sont déjà sous pression avant même d’ajouter les programmes électoraux.

Dans son analyse du rapport préélectoral 2026, la Vérificatrice générale estime qu’au moins 2 milliards de dollars d’efforts budgétaires devront être réalisés en 2027-2028 et au moins 3 milliards en 2028-2029. Elle ajoute qu’un écart de 1,85 milliard pourrait également devoir être résorbé cette dernière année. (Vérificateur général du Québec)

Elle considère les prévisions gouvernementales plausibles, mais souligne que leur réalisation exigera notamment la réduction ou la fin du financement de certaines activités et de certains programmes. Son mandat ne permettait cependant pas de déterminer l’effet futur de cette trajectoire sur la qualité ou la quantité des services. (Vérificateur général du Québec)

Cela change la bonne question électorale.

Le choix n’est pas entre un parti qui ferait des choix budgétaires difficiles et quatre autres qui pourraient les éviter complètement.

Chaque parti doit expliquer comment il absorbera cette contrainte.

La CAQ maintient un retour à l’équilibre en 2029-2030 et chiffre ses nouveaux engagements électoraux à 9,2 milliards sur la période 2026-2030. (Coalition Avenir Québec)

Le PLQ vise également l’équilibre en 2029-2030 tout en annonçant près de 12 milliards d’investissements dans ses priorités. (Parti libéral du Québec)

Le PCQ prévoit lui aussi le retour à l’équilibre en 2029-2030, mais avec une réduction beaucoup plus prononcée du rôle et des dépenses de l’État. (Parti conservateur du Canada Québec)

Québec solidaire choisit une trajectoire différente, en proposant davantage de dépenses publiques financées notamment par de nouvelles recettes et une fiscalité accrue pour les contribuables les plus fortunés. (Québec solidaire)

Le « mur budgétaire » ne disparaît donc pas selon le gagnant. Ce sont les moyens de le franchir qui changent.

Le deuxième test : que vient après Santé Québec?

Le même problème d’exécution apparaît en santé.

Le PQ promet d’abolir Santé Québec, de décentraliser davantage les décisions et de réinvestir les économies dans les soins directs, les CLSC et la diminution des listes d’attente. (Parti Québécois)

C’est une orientation politique claire.

Mais l’organigramme du lendemain doit encore être davantage détaillé.

Santé Québec n’est pas seulement un logo et un siège social. L’organisation exerce aujourd’hui des responsabilités concrètes dans le fonctionnement du réseau.

Si elle disparaît, certaines fonctions peuvent effectivement être éliminées.

D’autres devront nécessairement être transférées.

Qui devient l’employeur ?

Qui négocie les conventions ?

Qui administre les systèmes informatiques ?

Qui coordonne les achats nationaux ?

Qui gère les données ?

Qui arbitre entre deux régions ?

Quels pouvoirs retournent aux établissements ?

Lesquels restent au ministère ?

Et combien coûtera la transition elle-même ?

Ce sont des questions auxquelles le PQ peut répondre sans abandonner son engagement.

Au contraire, plus son modèle de remplacement sera précis, plus son projet pourra être évalué sur ses mérites plutôt que sur la seule crainte d’une nouvelle restructuration.

L’abolition d’une structure n’est pas nécessairement une nouvelle réforme bureaucratique interminable.

Mais il faut montrer pourquoi.

La CAQ : l’expérience doit elle aussi passer le test

Christine Fréchette utilise de plus en plus l’expérience gouvernementale comme argument.

Il est légitime.

Diriger un ministère ou un gouvernement permet d’acquérir une connaissance de l’appareil d’État qu’un chef n’ayant jamais gouverné ne possède pas directement.

Mais l’expérience comporte son propre test.

Un parti au pouvoir depuis 2018 ne peut pas seulement demander qu’on reconnaisse son expérience. Il doit aussi permettre qu’on mesure les résultats obtenus grâce à cette expérience.

Qc125 illustre actuellement le niveau d’incertitude entourant la CAQ : le modèle lui attribue 21 sièges, mais avec une fourchette allant de 2 à 39. Plusieurs circonscriptions détenues par le parti sont maintenant classées comme pivots contre le PQ, notamment Montarville, Richmond, Beauharnois, Louis-Hébert, Chambly et Groulx. (Qc125)

Dans la région de Québec, la pression vient plutôt du PCQ. Beauce-Nord, Beauce-Sud, Bellechasse et La Peltrie sont classées conservatrices solides, tandis que Chauveau et Portneuf sont considérées comme probables pour le PCQ. (Qc125)

Voilà pourquoi l’expérience n’est pas une conclusion.

Elle est une pièce de preuve parmi d’autres.

La question devient : qu’a permis cette expérience ?

Quels problèmes ont été corrigés ?

Quels objectifs ont été ratés ?

Quelles politiques sont aujourd’hui modifiées ?

Et pourquoi les nouvelles mesures fonctionneraient-elles mieux ?

PLQ et PCQ : deux autres tests de gouvernement

Charles Milliard et Éric Duhaime sont confrontés au problème inverse.

Ils peuvent critiquer le bilan du gouvernement sans avoir à défendre les résultats de la CAQ.

Ils doivent cependant prouver que leurs propres modèles tiennent.

Le PLQ propose un retour à l’équilibre en 2029-2030 et affirme vouloir améliorer l’efficacité de l’État tout en investissant dans le logement, la santé, l’éducation, les infrastructures et l’économie. (Parti libéral du Québec)

Le test sera donc de démontrer comment des économies exigeantes pourront cohabiter avec près de 12 milliards de nouveaux investissements.

Le PCQ propose une transformation beaucoup plus profonde du rôle de l’État et d’importantes réductions fiscales. Son cadre financier repose donc davantage sur des compressions et sur des effets économiques attendus. (Parti conservateur du Canada Québec)

Son test n’est pas seulement idéologique.

Il est comptable : quelles dépenses peuvent réellement disparaître, à quelle vitesse et avec quels effets sur les services ?

Même principe pour Québec solidaire.

Augmenter les revenus de l’État peut permettre de financer davantage de services, mais encore faut-il que les recettes prévues soient réalistes et que les nouvelles dépenses produisent les résultats recherchés. (Québec solidaire)

Le même standard devrait être imposé à tous.

Les sièges rendent cette question encore plus importante

La projection actuelle du PQ à 52 sièges masque une grande quantité de courses très serrées.

Beauharnois, Blainville et Chambly sont notamment classées pivots PQ–CAQ. Brome-Missisquoi implique le PLQ, le PQ et la CAQ. Jean-Lesage est un pivot PQ–QS. (Qc125)

Ce sont précisément les circonscriptions où quelques milliers d’électeurs peuvent déterminer si un parti demeure dans l’opposition, forme un gouvernement minoritaire ou s’approche de la majorité.

Dans ces endroits, la différence entre « je veux du changement » et « je fais confiance à cette équipe pour gouverner » peut devenir déterminante.

Le dernier débat des chefs du 23 septembre tombe d’ailleurs directement sur cette question.

Radio-Canada l’a structuré autour de cinq thèmes : l’avenir du Québec, l’insécurité économique, le « mur budgétaire », les familles et la santé. (Centre de presse de Radio-Canada)

Ce ne sont pratiquement plus des thèmes de lancement de campagne.

Ce sont des thèmes d’exécution.

Le véritable choix des deux dernières semaines

On peut donc regarder la fin de campagne autrement.

La CAQ dira qu’elle possède l’expérience.

Le PQ dira qu’un changement de gouvernement est nécessaire.

Le PLQ présentera son propre changement dans le cadre canadien.

Le PCQ proposera une rupture plus radicale avec le modèle actuel.

QS défendra un État plus interventionniste et davantage financé.

Mais aucun de ces récits ne devrait suffire.

Le vrai test est le même pour les cinq formations :

Qui prend la décision ?

Quel pouvoir utilise-t-on ?

Quel est le coût ?

Quelle économie compense cette dépense ?

Combien de temps faudra-t-il ?

Qui sera responsable si ça ne fonctionne pas ?

Et comment les citoyens pourront-ils mesurer le résultat ?

C’est là que la campagne devient sérieuse.

À deux semaines du scrutin, les Québécois connaissent maintenant assez bien ce que les partis veulent faire.

La question qui devrait dominer les prochains jours est plus difficile :

lequel possède le plan le plus clairement exécutable pour transformer ses engagements en gouvernement réel ?

Le changement est une intention.

L’expérience est un actif.

Une plateforme est une promesse.

Mais gouverner, c’est autre chose : c’est relier une décision à un pouvoir, un budget, une responsabilité et un résultat.

À partir de maintenant, c’est cette chaîne qu’il faut demander à voir.

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Jean-Christophe Gagnon

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