Le discours Fréchette : l’autonomie parle comme une nation, mais pense encore comme une province

Le discours d’ouverture de Christine Fréchette est un discours habile. Il est rythmé, structuré, politiquement prudent. Il nomme de vrais problèmes : le coût de la vie, la crise du logement, l’itinérance, les PME frappées par les tarifs américains, la dépendance économique envers les États-Unis, la fragilité du français, la pression migratoire, l’effacement de la culture québécoise sur les plateformes numériques, la représentation des régions et la nécessité d’une constitution québécoise. Sur le papier, tout y est. Mais justement, tout y est peut-être trop bien rangé. Le discours donne l’impression d’un État qui reprend les choses en main. En réalité, il révèle surtout un gouvernement qui emprunte les mots de la nation sans assumer jusqu’au bout les pouvoirs qu’une nation exige. Le texte s’inscrit dans le discours d’ouverture présenté à l’Assemblée nationale, après les travaux et dépôts parlementaires de la journée.

La phrase centrale de Mme Fréchette est simple : le Québec doit prendre son avenir en main. Cette formule peut sembler forte. Elle l’est. Mais elle pose aussitôt la vraie question : avec quelles mains? Un peuple ne prend pas son avenir en main avec des demi-pouvoirs, des clauses à renouveler, des demandes à Ottawa, des politiques internationales sans pleine compétence internationale, une constitution subordonnée et des leviers économiques encore dépendants d’un cadre qui le dépasse. Prendre son avenir en main, ce n’est pas mieux administrer une province. C’est posséder les moyens complets de décider.

La première ministre commence par le coût de la vie. Elle annonce le remboursement d’une part importante de la taxe de bienvenue pour les premiers acheteurs, jusqu’à 5 875 dollars, et présente cette mesure comme un appui aux jeunes ménages qui veulent devenir propriétaires. L’image est efficace : un jeune couple, Rosie et William, devient propriétaire, mais se retrouve immédiatement écrasé par les dépenses. Le récit touche juste parce qu’il met un visage sur une réalité connue : la promesse de propriété qui était accessible aux générations précédentes devient hors de portée pour une grande partie de la jeunesse.

Mais un remboursement ponctuel ne corrige pas une structure. Ça aide certains ménages à franchir une marche. Ça ne change pas l’escalier. Le vrai problème n’est pas seulement la taxe de bienvenue. Le vrai problème, c’est la hausse du prix des maisons, la rareté de l’offre, la spéculation foncière, l’endettement massif des jeunes ménages, l’écart entre les revenus et les actifs, et la concentration du patrimoine immobilier. Le gouvernement soulage une partie du coût d’entrée, mais il ne reprend pas le contrôle de la mécanique qui rend la propriété inaccessible.

Même logique pour les services de garde. La conversion de 5 000 places non subventionnées en places subventionnées est une bonne mesure. Elle donne de l’air aux familles. Elle permet à des parents de retourner au travail. Mais elle révèle aussi une faiblesse plus profonde : le Québec, qui a bâti l’un des modèles de garderies les plus structurants en Amérique du Nord, doit encore réparer un système qui aurait dû garantir depuis longtemps une place accessible et abordable à chaque famille. La garderie n’est pas un service périphérique. C’est une infrastructure sociale. Elle touche à l’égalité des chances, à l’émancipation des femmes, à la participation au marché du travail et à la natalité. Quand ce système flanche, ce ne sont pas seulement des parents qui attendent. C’est la capacité d’organisation collective du Québec qui recule.

Sur le logement et l’itinérance, Mme Fréchette reconnaît que les deux crises se nourrissent mutuellement. Elle annonce des mesures législatives pour accorder plus de pouvoirs aux villes afin d’accélérer la construction de logements abordables. Le terrain est juste. La question est celle des leviers. Mais quels pouvoirs? Sur le zonage? Sur l’expropriation? Sur les délais d’autorisation? Sur la fiscalité foncière? Sur la spéculation? Sur le financement du logement social? Sans réponse claire, la formule demeure incomplète.

L’itinérance n’est pas seulement un problème d’hébergement. C’est le résultat d’un enchaînement : loyers trop élevés, revenus insuffisants, services publics fragilisés, santé mentale mal suivie, dépendances mal prises en charge, sorties d’institutions mal accompagnées, manque de logements sociaux avec soutien communautaire. Quand l’État ne coordonne plus assez tôt, la rue devient le dernier guichet. Le Québec n’a pas besoin d’un État qui arrive à la fin du processus avec une annonce de plus. Il a besoin d’un État qui loge, soigne, coordonne, prévient et réinsère.

Le bloc économique du discours est probablement le plus révélateur. Mme Fréchette reconnaît que le Québec est trop dépendant des États-Unis. Elle parle des tarifs américains sur l’acier, l’aluminium et le bois d’œuvre. Elle annonce une baisse d’impôt pour les PME, un allègement administratif, une stratégie d’achat québécois dans les marchés publics et une politique internationale axée sur la défense des intérêts du Québec. Là encore, le diagnostic touche juste. Une économie trop dépendante d’un seul marché devient vulnérable à une décision étrangère. Le Québec peut produire, exporter, innover, mais si l’accès à ses principaux marchés dépend d’un pouvoir politique extérieur, sa prospérité reste conditionnelle.

C’est ici que le discours atteint sa contradiction la plus nette. La première ministre affirme que personne n’est mieux placé que le gouvernement du Québec pour parler au nom des Québécois sur la scène internationale. Elle a raison. Mais alors pourquoi le Québec doit-il encore passer par Ottawa lorsque vient le temps de négocier les accords qui déterminent une partie de son avenir économique? Pourquoi doit-il nommer une émissaire pour influencer une négociation dont il n’est pas pleinement maître? Pourquoi une nation qui produit, exporte, transforme et subit directement les tarifs doit-elle se contenter d’être représentée par un autre État dans les négociations décisives?

Tant que le Québec n’est pas souverain, il plaide. Il ne signe pas entièrement. Il influence. Il ne décide pas jusqu’au bout.

Hydro-Québec occupe ensuite une place centrale. Mme Fréchette présente l’énergie comme le point de jonction entre économie et environnement. Elle parle de doubler la production d’électricité d’ici 2050, d’investir 200 milliards, de développer l’hydroélectricité, l’éolien, le solaire, l’efficacité et la sobriété énergétique. Cette partie du discours est importante, car elle touche à l’un des plus grands leviers dont dispose le Québec. Hydro-Québec n’est pas seulement une société d’État. C’est un instrument de puissance collective.

Mais une stratégie énergétique n’a de sens que si elle répond à une question de propriété politique : qui décide des usages de cette énergie? Servira-t-elle d’abord à enrichir le Québec, à électrifier ses entreprises, à consolider ses régions, à réduire ses dépendances, à bâtir une industrie nationale? Ou deviendra-t-elle une réserve de mégawatts au service d’intérêts extérieurs, de grands clients, de logiques continentales et de décisions prises loin des territoires qui en assument les coûts?

L’énergie peut devenir un levier de souveraineté économique. Elle peut aussi devenir une ressource captée. Tout dépend du cadre politique.

Le discours aborde ensuite les services. En santé, la première ministre promet un million d’heures supplémentaires en soutien à domicile et des projets-pilotes de salles d’attente virtuelles. En éducation, elle annonce que le budget des services aux élèves sera protégé de toute future compression. En sécurité intérieure, elle veut réformer la loi P-38. En matière de violence faite aux femmes, elle annonce un projet de loi inspiré de la loi de Clare pour permettre aux femmes de savoir si leur conjoint a un passé violent lorsqu’il existe un risque sérieux ou immédiat.

Plusieurs de ces mesures sont défendables. Mais le fil demeure le même : on agit souvent à la surface d’un système épuisé. Le soutien à domicile est nécessaire, mais il faut une véritable capacité de maintien à domicile, pas seulement des heures ajoutées à un réseau déjà fragilisé. Les salles d’attente virtuelles peuvent améliorer l’accès, mais elles ne remplacent pas une première ligne forte. Protéger les budgets des services aux élèves est indispensable, mais pourquoi faut-il annoncer que l’essentiel ne sera pas coupé? Réformer P-38 peut être nécessaire dans certains cas graves, mais la contrainte ne doit pas devenir le substitut d’un système de santé mentale qui soigne trop tard. Informer une femme du passé violent de son conjoint peut sauver des vies, mais l’information doit venir avec une sortie réelle : hébergement, sécurité, accompagnement, justice rapide, soutien financier et coordination des services.

Un État fort ne se définit pas seulement par sa capacité d’intervenir quand le danger éclate. Il se définit par sa capacité d’empêcher la chute.

Puis arrive la section identitaire. C’est le cœur politique du discours. Mme Fréchette annonce le renouvellement de la clause dérogatoire pour protéger la loi 96. Elle veut appliquer la loi 101 à la formation professionnelle et à la formation aux adultes. Elle rouvre le Programme de l’expérience québécoise pour deux ans. Elle demande à Ottawa de mieux répartir les demandeurs d’asile et de rembourser les coûts assumés par Québec. Elle promet de répondre au rapport sur l’avenir de l’audiovisuel pour renforcer la présence des contenus québécois et francophones sur les plateformes numériques. Elle annonce enfin la volonté de doter le Québec d’une constitution afin d’accroître son autonomie au sein de la fédération canadienne. Ces éléments figurent au cœur des priorités présentées dans la suite du discours.

Sur la langue, il faut être clair : protéger la loi 96 est nécessaire. Étendre la loi 101 à la formation professionnelle et à la formation aux adultes est nécessaire. Le français n’est pas un symbole décoratif. Il est l’infrastructure commune de notre vie publique. Il permet au peuple québécois de travailler, d’étudier, de délibérer, de transmettre, de s’intégrer et de faire société.

Mais si le Québec doit constamment blinder ses lois linguistiques contre des contestations, ça prouve une chose : sa normalité nationale n’est pas reconnue dans le cadre canadien. Une nation normale n’a pas à renouveler périodiquement une clause d’exception pour protéger sa langue commune. Elle inscrit cette langue au cœur de son ordre constitutionnel et la fait respecter par ses propres institutions.

Même chose pour l’immigration. Mme Fréchette dit que les Québécois sont accueillants, mais que leur capacité d’accueil est limitée par la langue, la culture et les finances publiques. Elle a raison. Accueillir sérieusement, ce n’est pas ouvrir des volumes sans capacité suffisante de francisation, de logement, d’école, de santé, de reconnaissance des compétences et d’intégration au travail. Mais la question revient toujours : qui contrôle réellement les seuils, les catégories, les demandeurs d’asile, les coûts et les pouvoirs d’intégration?

Quand Québec doit aller à Ottawa demander une meilleure répartition des demandeurs d’asile et le remboursement de dépenses assumées par le gouvernement québécois, le rapport de pouvoir est évident. Ottawa décide une partie du cadre. Québec absorbe une partie des conséquences. On appelle ça un partenariat. Mais un partenariat où l’un décide et l’autre paie n’est pas un partenariat équilibré. C’est une dépendance administrée.

Sur la culture, le constat est juste. Les géants numériques rendent les contenus québécois moins visibles. Nos jeunes ne rencontrent plus naturellement notre culture dans les mêmes lieux qu’avant. Netflix, Disney et les plateformes mondiales n’ont pas besoin d’interdire le Québec pour l’affaiblir. Il leur suffit de l’enfouir dans l’abondance. Dans le monde numérique, l’invisibilité est une forme de domination.

Mais la découvrabilité culturelle exige des pouvoirs. Il faut réglementer, taxer, imposer des obligations, structurer les catalogues, financer la production, soutenir la diffusion, agir sur les algorithmes, imposer la présence du français. Or, une grande partie de ces leviers relève encore du cadre fédéral ou international. Le Québec peut agir, mais pas toujours avec toute la force d’un État complet.

La conclusion du discours, enfin, tourne autour de la constitution québécoise. C’est ici que Mme Fréchette dit la limite de son propre projet. Elle veut une constitution pour accroître l’autonomie du Québec au sein de la fédération canadienne. Elle affirme qu’une constitution est la loi des lois. Elle dit qu’elle permet de rassembler une nation, de protéger son identité, ses valeurs et ses institutions démocratiques.

Mais une constitution placée sous une autre constitution peut-elle vraiment être la loi des lois?

Si la constitution québécoise demeure subordonnée à la Constitution canadienne, elle pourra affirmer des principes, clarifier des valeurs, organiser certaines institutions. Elle pourra être utile. Mais dès qu’elle entrera en conflit avec l’ordre supérieur canadien, c’est cet ordre supérieur qui prévaudra. Elle sera donc une loi importante, peut-être symboliquement forte, mais politiquement incomplète.

Une vraie constitution n’est pas seulement un texte. C’est un acte de souveraineté populaire. C’est le moment où un peuple se reconnaît comme sujet constituant et dit : voici les règles que nous nous donnons à nous-mêmes, par nous-mêmes et pour nous-mêmes.

Le mot révélateur du discours n’est donc pas « constitution ». C’est « au sein ».

Au sein de la fédération canadienne, le Québec peut demander plus d’espace. Il peut renouveler des clauses. Il peut inscrire des principes. Il peut réclamer des remboursements. Il peut négocier des marges. Il peut défendre certains acquis. Mais au sein de la fédération canadienne, le Québec ne devient jamais pleinement maître de lui-même.

C’est toute la limite de l’autonomisme. Il parle de nation, mais il accepte un cadre où la nation n’est pas souveraine. Il parle de volonté populaire, mais il laisse cette volonté sous surveillance constitutionnelle. Il parle de culture, mais sans tous les leviers culturels. Il parle de langue, mais avec des protections temporaires. Il parle d’immigration, mais avec des pouvoirs incomplets. Il parle d’économie, mais dans un cadre commercial signé par un autre État. Il parle de constitution, mais sans acte constituant complet.

Le discours Fréchette n’est donc pas vide. Il est même révélateur parce qu’il prouve que le Québec ne peut plus parler sérieusement de son avenir sans parler comme une nation. Même un gouvernement autonomiste doit aujourd’hui employer le vocabulaire de la maîtrise, de l’identité, de la langue, de la culture, de la capacité d’accueil, de la représentation régionale et de la constitution. La nation québécoise s’impose dans le langage politique.

Mais le langage ne suffit pas.

Le Québec n’a pas seulement besoin d’un nouveau souffle. Il a besoin de ses pleins poumons.

Il n’a pas besoin d’une autonomie mieux décorée. Il a besoin d’une maîtrise complète.

Il n’a pas besoin d’une constitution provinciale qui confirme sa place dans un ordre supérieur. Il a besoin d’une constitution nationale qui exprime la souveraineté du peuple québécois.

Il n’a pas besoin de demander sans cesse plus de place dans la maison d’un autre. Il doit construire sa propre maison.

La souveraineté n’est pas un retour en arrière. Elle est la conséquence logique de tout ce que Mme Fréchette vient elle-même de reconnaître. Si le Québec doit protéger sa langue, défendre ses PME, accueillir selon sa capacité, faire rayonner sa culture, renforcer ses régions, parler au monde, contrôler son énergie, soutenir ses services publics et se doter d’une constitution, alors il doit posséder les pouvoirs complets qui correspondent à ces ambitions.

Le discours de Mme Fréchette dit : prenons notre avenir en main.

La réponse souverainiste est simple : alors cessons de garder notre avenir dans les mains d’un autre.