La question revient sans cesse, parce qu’elle touche le nerf de l’époque : est-ce la faute des ultra-riches si la classe moyenne et la classe pauvre ont tant de misère aujourd’hui? Ou faut-il plutôt regarder du côté de l’austérité gouvernementale, de la mauvaise répartition des budgets et de l’affaiblissement des services publics?
La réponse honnête exige de refuser les raccourcis. Ce n’est pas une cause unique. Ce n’est ni seulement « la faute des riches », ni seulement « la faute de l’État ». Le problème vient d’un enchaînement plus profond : la richesse se concentre vers le haut, l’État corrige de moins en moins bien les déséquilibres, et les budgets publics servent trop souvent à faire tenir des structures coûteuses plutôt qu’à renforcer directement la capacité de vivre du monde ordinaire.
Il faut d’abord distinguer la responsabilité morale et la responsabilité structurelle.
Un riche n’est pas coupable de la misère des autres simplement parce qu’il possède davantage. Une société libre peut reconnaître l’effort, l’entreprise, l’innovation, le risque et l’accumulation légitime. Mais quand la richesse devient si concentrée qu’elle permet à une minorité d’influencer les règles du jeu, la question cesse d’être morale. Elle devient politique.
Car la richesse n’est pas seulement un chiffre dans un compte bancaire. Elle devient un pouvoir d’orientation. Elle permet d’acheter des actifs, de capter la rareté, de peser sur l’immobilier, de financer des réseaux d’influence, d’accéder aux décideurs, de façonner les priorités publiques et de se protéger mieux que les autres contre les crises.
À partir de ce moment, le problème n’est plus qu’il existe des gens très riches. Le problème est que les règles peuvent finir par protéger la rente plus efficacement qu’elles ne protègent le travail.
C’est ici que l’État entre en scène.
Un État solide devrait corriger les déséquilibres les plus dangereux. Il devrait garantir des services publics accessibles, construire ou soutenir assez de logements abordables, encadrer les marchés essentiels, protéger le pouvoir d’achat, assurer une fiscalité juste et empêcher que la richesse commune soit aspirée par des mécanismes opaques, improductifs ou parasitaires.
Mais lorsque l’État recule, comprime, fragmente ou délègue trop, il ne disparaît pas vraiment. Il déplace simplement la facture.
La classe moyenne paie alors deux fois. Elle paie une première fois par ses impôts. Puis elle paie une deuxième fois lorsque le réseau public ne répond plus assez vite : frais privés, assurances, services parallèles, tutorat, cliniques, transport, logement trop cher, temps perdu, épuisement familial.
La classe pauvre, elle, ne peut pas absorber ce transfert. Elle n’a pas la marge. Quand le loyer monte, quand l’épicerie explose, quand l’accès aux soins se complique, quand le transport devient coûteux, elle ne réorganise pas son portefeuille. Elle coupe dans l’essentiel. Elle s’endette. Elle dépend de l’aide. Elle s’efface.
Le logement révèle brutalement ce mécanisme.
Tant que le logement est traité comme une marchandise ordinaire, la rareté devient une occasion de profit. Quand l’offre abordable ne suit pas, quand l’État ne construit pas assez, quand la spéculation est tolérée, quand les municipalités ralentissent ou compliquent les projets, quand les investisseurs transforment le besoin de se loger en actif de rendement, le résultat est prévisible : le toit devient une pompe à revenus.
Et quand le toit devient une pompe à revenus, tout le reste se dérègle. Le salaire qui suffisait hier ne suffit plus aujourd’hui. La famille qui pouvait épargner ne fait que survivre. Le jeune qui voulait s’établir reste coincé. Le travailleur qui croyait avancer fait du surplace. C’est là que la classe moyenne découvre qu’elle n’est pas protégée par son statut. Elle est seulement plus lente à tomber.
Il faut donc sortir du faux débat.
Dire « c’est la faute des ultra-riches » est trop simple si l’on parle des personnes. Mais dire que la concentration de richesse, les échappatoires fiscales, la financiarisation du logement, l’influence du grand capital et la captation des actifs n’ont rien à voir avec la misère actuelle serait une naïveté.
Dire « c’est la faute de l’austérité » est aussi incomplet. L’austérité explique l’affaiblissement des protections collectives, mais elle n’explique pas à elle seule pourquoi les gains économiques montent si fortement vers le haut.
Le cœur du problème est le déséquilibre des leviers.
Qui fixe les règles fiscales? Qui contrôle le logement? Qui profite de la rareté? Qui oriente les investissements? Qui décide des priorités budgétaires? Qui bénéficie des dépenses publiques? Qui paie quand l’État échoue? Qui peut se retirer dans le privé? Qui reste pris dans le système abîmé?
Voilà la vraie grille d’analyse.
Une société peut dépenser beaucoup et mal. Elle peut annoncer des milliards, créer des programmes, multiplier les plans, produire des communiqués et ne pas changer grand-chose à la vie réelle des citoyens. Si l’argent se perd dans la bureaucratie, les mégastructures, la sous-traitance, les consultants, les agences privées, les systèmes informatiques mal gouvernés et les mesures temporaires, le budget devient un théâtre de gestion plutôt qu’un levier de transformation.
La question n’est donc pas seulement : combien l’État dépense-t-il?
La question est : quel pouvoir réel cette dépense redonne-t-elle au peuple?
Un dollar public devrait réduire une dépendance, renforcer un service, protéger un besoin essentiel, augmenter la capacité d’action d’une famille, d’un quartier, d’une région ou d’une nation. S’il ne fait que nourrir des intermédiaires, réparer tardivement des dégâts prévisibles ou maintenir une structure inefficace, il devient une dépense sans souveraineté.
Pour le Québec, l’enjeu est encore plus profond. Notre marge de manœuvre est limitée par un cadre fiscal, monétaire, commercial et constitutionnel qui ne nous donne pas tous les leviers d’un État complet. Nous pouvons gérer beaucoup de conséquences, mais nous ne contrôlons pas toujours les causes. Nous pouvons annoncer des politiques sociales, mais une partie des règles économiques, fiscales, migratoires, financières et commerciales qui façonnent le réel nous échappe.
C’est pourquoi la question sociale rejoint la question nationale.
La pauvreté n’est pas seulement un problème de compassion. La classe moyenne étranglée n’est pas seulement un problème de pouvoir d’achat. Ce sont des signes de dépossession collective. Quand une société ne contrôle pas assez ses leviers, elle finit par demander aux citoyens d’encaisser les contradictions qu’elle ne peut pas résoudre.
Il ne s’agit donc pas de haïr les riches ni de défendre aveuglément l’État.
Il s’agit de reconstruire un État capable de reprendre le dessus sur la rente, de réorienter les budgets vers les besoins réels, de protéger le logement, de soutenir les salaires, de réduire les dépendances privées et de rendre les services publics assez forts pour redevenir une garantie commune.
Le problème n’est pas qu’il y ait des riches.
Le problème est qu’un système peut devenir assez déséquilibré pour protéger les patrimoines mieux que les personnes, les actifs mieux que les familles, les rendements mieux que le travail, les structures mieux que les services, les annonces mieux que les résultats.
Tant que la richesse montera vers le haut et que l’État se contentera de gérer les dégâts en bas, la classe moyenne s’épuisera et la classe pauvre s’enfoncera.
Ce n’est pas une fatalité économique.
C’est une architecture politique.
Et une architecture politique peut être reconstruite, à condition de poser la seule question qui compte vraiment :
Qui décide, avec quels leviers, au bénéfice de qui, et à quel coût pour le Québec?