Il existe dans la psyché québécoise un paradoxe troublant, presque schizophrénique. D’un côté, nous affirmons haut et fort que le français est le socle de notre identité collective. Nous multiplions les lois, les règlements, les campagnes et les amendes pour protéger notre langue contre l’envahissement de l’anglais. De l’autre, nous restons étrangement indifférents à l’échec chronique de notre propre système scolaire à transmettre correctement cette langue aux générations futures.
Le constat, énoncé une fois de plus par Patrick Lagacé, n’est pas nouveau. Depuis des décennies, les résultats des épreuves ministérielles de français stagnent à un niveau inacceptable. Moins de 70 % des élèves de cinquième secondaire réussissent l’examen d’écriture, et cette donnée, qui devrait être un signal d’alarme national, s’éteint dans l’indifférence générale dès le lendemain de sa publication.
Une contradiction nationale
Comment expliquer ce paradoxe ? Comment un peuple qui a lutté bec et ongles pour préserver sa langue contre les pressions de l’Église, du conquérant britannique, d’Ottawa et de la mondialisation peut-il se montrer si négligent lorsqu’il s’agit d’enseigner correctement le français à ses propres enfants ?
La réponse tient à une confusion entre la langue comme symbole et la langue comme compétence réelle. Nous avons sacralisé le français comme emblème identitaire, au point de le transformer en drapeau ou en slogan. Nous avons oublié qu’une langue ne vit pas dans les lois mais dans la bouche, la plume et la pensée de ceux qui la parlent.
Il est relativement simple d’imposer une affiche en français sur une devanture de magasin. Il est infiniment plus exigeant de garantir que chaque élève québécois sache écrire un texte clair, lire un roman avec compréhension, ou débattre dans un français solide. Le politique a choisi la voie la plus facile : la réglementation symbolique. L’éducation, elle, reste orpheline d’un projet national.
Les symptômes du déclin
Les symptômes sont visibles, documentés, répétés année après année.
- Stagnation des résultats : le taux de réussite à l’épreuve d’écriture demeure sous la barre des 70 % dans le réseau public, sans progression notable depuis plus d’une décennie.
- Analphabétisme fonctionnel : des enquêtes révèlent que certains diplômés du secondaire sont incapables de lire et de comprendre un texte complexe.
- Baisse du niveau au cégep : les professeurs de littérature dénoncent la nécessité de refaire, au collégial, le travail de base qui aurait dû être accompli au primaire et au secondaire.
- Inégalités croissantes : les écarts entre le privé et le public s’élargissent, notamment par l’usage inégal des outils technologiques et la qualité de l’encadrement.
Ces faits ne sont pas des anecdotes. Ils représentent un diagnostic de faillite systémique. Et pourtant, ils n’entraînent pas d’indignation durable, encore moins de plan de redressement.
Les causes profondes
Pourquoi cette désinvolture ?
- Le court-termisme politique : défendre la langue par des lois d’affichage produit des gains symboliques rapides, visibles et politiquement payants. Améliorer l’enseignement du français exige un effort long, patient, coûteux, dont les résultats ne se verront qu’après dix ou quinze ans. Les gouvernements successifs ont choisi le chemin de moindre résistance.
- La dilution des responsabilités : quand un élève échoue, on blâme tour à tour les professeurs, les parents, le ministère, les commissions scolaires ou les technologies. L’absence de reddition de comptes claire empêche toute réforme en profondeur.
- La banalisation de l’échec : à force de voir les mêmes statistiques se répéter chaque année, la société québécoise s’est habituée à l’idée que moins de 7 élèves sur 10 maîtriseront correctement le français à la fin du secondaire. Cet échec collectif s’est normalisé.
- La dépendance aux béquilles technologiques : l’usage croissant des correcteurs automatiques masque la faiblesse réelle des compétences linguistiques. Les élèves, et parfois les enseignants eux-mêmes, en viennent à croire que savoir écrire n’est plus essentiel dans un monde numérique.
Le traitement : un plan de redressement national
Si le français était vraiment important, nous agirions comme nous l’avons fait pour protéger la langue dans l’espace public : avec rigueur, avec constance, avec un sens aigu de l’urgence.
Un plan de redressement devrait reposer sur quatre piliers :
1. Rétablir l’exigence
Le premier geste consiste à cesser de tolérer l’échec. La réussite en français écrit et oral doit devenir une condition non négociable d’obtention du diplôme secondaire. Comme on exige un permis de conduire pour prendre la route, on doit exiger la maîtrise du français pour obtenir un diplôme.
2. Recentrer l’enseignement
L’école québécoise doit remettre au cœur de ses priorités la lecture, l’écriture et la culture. Moins de gadgets pédagogiques, moins de réformes superficielles, plus de temps consacré à lire des œuvres, à écrire des textes longs, à corriger les fautes et à comprendre la grammaire.
3. Soutenir les enseignants
Aucun plan ne réussira sans un appui massif au corps enseignant. Cela implique une formation continue sérieuse en didactique du français, un allègement des tâches périphériques et une revalorisation salariale. Le professeur doit redevenir l’artisan central de la transmission linguistique.
4. Mettre en place une reddition de comptes
Chaque école, chaque centre de services scolaire doit publier annuellement ses résultats en français. Ces données doivent être comparables, transparentes et liées à des objectifs précis d’amélioration. Le ministère doit établir des cibles claires et des mécanismes de suivi contraignants.
Un suivi implacable
Comme pour la langue dans l’espace public, la clé réside dans la constance. Une campagne ponctuelle ne suffira pas. Il faut instaurer un rapport annuel sur la maîtrise du français, présenté publiquement comme un état de santé de la nation. Chaque stagnation, chaque recul doit être traité comme un scandale, au même titre qu’un hôpital qui laisserait mourir ses patients par négligence.
Car la langue est un service essentiel. Elle est le véhicule de la pensée, de la cohésion sociale, de la démocratie. Un peuple incapable d’écrire correctement dans sa langue perd non seulement sa fierté, mais aussi sa capacité de débattre, de créer, de se gouverner.
La souveraineté au bout de la langue
Derrière ce diagnostic se cache un enjeu politique fondamental. Tant que nous laisserons notre système éducatif produire des générations incapables de manier correctement le français, nous affaiblirons la légitimité même de notre projet national.
Le français n’est pas seulement un outil de communication. C’est la charpente invisible qui relie chaque Québécois à sa collectivité. C’est par lui que nous pensons notre avenir, que nous rédigeons nos lois, que nous exprimons nos rêves. Une indépendance sans maîtrise du français serait une coquille vide.
Chaque vote pour exiger de l’école québécoise une véritable maîtrise du français doit être pensé comme un vote OUI à l’indépendance. Parce qu’un peuple qui ne maîtrise pas sa langue ne pourra jamais maîtriser son destin.
Conclusion : l’urgence d’agir
Si le français était vraiment important, nous aurions déjà déclenché un plan Marshall de redressement linguistique. Nous aurions placé la lecture et l’écriture au centre du curriculum, mobilisé les enseignants comme des alliés stratégiques, exigé des résultats mesurables et refusé de banaliser l’échec.
Si le français était vraiment important, chaque statistique de stagnation ferait la une des journaux pendant des semaines, chaque recul entraînerait un débat national, chaque gouvernement serait jugé à l’aune de sa capacité à élever le niveau.
Si le français était vraiment important, nous ne laisserions pas nos enfants sortir de l’école après douze ans sans savoir distinguer « jouer » de « joué ».
Alors la question n’est plus de savoir si le français est important. Elle est de savoir quand nous agirons comme si c’était vrai.