L’annonce de 2019 sur l’accélération de 15 000 logements sociaux et abordables n’était pas une avancée anodine. C’était une opération de rattrapage.
Le gouvernement du Québec annonçait alors 260 millions de dollars pour accélérer la réalisation de 15 000 logements sociaux et abordables dans le cadre d’AccèsLogis Québec. La ministre Andrée Laforest parlait elle-même de corriger « l’inaction du passé ». Le mot disait tout : on ne lançait pas une grande stratégie d’État; on tentait de réparer un retard déjà accumulé.
Sept ans plus tard, le constat demeure brutal. AccèsLogis Québec, lancé en 1997, a été remplacé en 2022 par le Programme d’habitation abordable Québec. Autrement dit, l’outil central du logement social et communautaire a dû être abandonné, puis remplacé, parce que le modèle ne suivait plus la réalité.
Le problème n’a donc pas disparu. Il a changé de nom.
Le logement social n’a pas décroché par hasard
La crise du logement social ne tombe pas du ciel. Elle vient d’un désalignement profond entre les besoins réels et les outils publics disponibles.
Les coûts de construction ont augmenté. Les terrains coûtent plus cher. Les taux d’intérêt ont pesé lourd. Les municipalités ont dû composer avec leurs propres limites financières. Les organismes communautaires ont porté des projets de plus en plus complexes, souvent sans prévisibilité suffisante. Pendant ce temps, la demande explosait sous l’effet combiné de la croissance démographique, du vieillissement, de la précarisation du marché locatif et de la rareté des logements réellement abordables.
Quand les paramètres financiers ne suivent plus la réalité économique, les projets stagnent. Les organismes s’épuisent. Les délais s’allongent. Le marché privé occupe l’espace laissé vacant. Et les ménages paient le prix : loyers trop élevés, logements trop petits, quartiers devenus inaccessibles, familles forcées de s’éloigner.
Le logement social n’a pas décroché parce que le besoin manquait. Il a décroché parce que la capacité publique de produire assez vite, assez bien et assez durablement n’a pas suivi.
AccèsLogis a été remplacé, mais le rattrapage continue
Le remplacement d’AccèsLogis par le Programme d’habitation abordable Québec aurait pu marquer une vraie rupture. En pratique, il confirme surtout que le Québec a dû rebâtir sa mécanique pendant que la crise empirait.
Le PHAQ fonctionne encore avec des appels, des banques de projets, des sélections liées aux disponibilités budgétaires et des montages financiers complexes. Selon les règles modifiées en 2025, la SHQ sélectionne des projets au minimum trois fois par année, selon les budgets disponibles. La subvention de base demeure plafonnée, et une contribution municipale minimale équivalant à 40 % de la subvention de base de la SHQ est exigée.
Ça révèle une tension centrale : on parle d’un besoin massif, continu, prévisible, mais on le traite encore trop souvent par cycles, enveloppes, appels de projets et arbitrages ponctuels.
Un État qui maîtrise pleinement le logement ne devrait pas attendre que les projets deviennent impossibles à financer pour ajuster ses règles. Il devrait maintenir une capacité permanente de production, avec des cibles, des terrains, du financement, des organismes soutenus, des données fiables et une planification liée aux besoins des ménages.
Le budget 2026-2027 montre l’ampleur du décalage
Le budget 2026-2027 prévoit 740,9 millions de dollars sur trois ans pour soutenir l’accès au logement : 209 millions pour construire 1 000 logements abordables, 259,5 millions pour sécuriser l’accès à un toit aux ménages vulnérables, et 272,4 millions pour adapter et rénover le parc de logements.
Ces sommes ne sont pas négligeables. Mais la comparaison frappe.
En 2019, on parlait d’accélérer 15 000 logements sociaux et abordables.
En 2026, on annonce 1 000 logements abordables supplémentaires sur trois ans.
Le passage du grand rattrapage annoncé à la production limitée illustre une incapacité structurelle : le Québec sait que le logement constitue une infrastructure sociale majeure, mais il continue de le financer comme une série d’opérations de compensation.
Pendant ce temps, les besoins ne reculent pas. Ils se déplacent. Ils s’accumulent. Ils changent de visage.
Une personne seule ne trouve plus de loyer raisonnable. Une famille reporte un deuxième enfant parce que le logement manque. Une personne âgée reste dans un logement mal adapté. Un jeune ménage quitte son quartier. Un travailleur essentiel habite trop loin de son emploi. Un organisme communautaire passe plus de temps à boucler un montage financier qu’à loger du monde.
Voilà le coût réel du retard.
Le marché se détend parfois, mais pas pour les logements abordables
Certains indicateurs peuvent donner l’impression que le marché locatif respire davantage. Mais il faut regarder où se crée l’offre.
La SCHL notait qu’en 2025, dans la région métropolitaine de Québec, le marché locatif s’était assoupli, notamment par l’arrivée de nouveaux logements. Mais elle précisait aussi que les logements récents affichent souvent les loyers les plus chers, avec des taux d’inoccupation plus élevés, tandis que les logements sous la médiane demeurent beaucoup moins disponibles. Elle ajoutait que les loyers à Québec avaient atteint un niveau record, avec une hausse de 6,4 %, et une hausse de 10 % pour les locataires ayant changé de logement.
Voilà le cœur du problème : construire plus ne suffit pas si ce qui se construit ne correspond pas au revenu réel des ménages.
Un marché peut afficher plus d’unités libres tout en demeurant invivable pour ceux qui cherchent un logement à prix humain. Les logements chers peuvent rester disponibles, pendant que les logements accessibles disparaissent. Le taux d’inoccupation global peut remonter, mais la crise demeure entière pour les ménages qui ne peuvent pas payer 1 800, 2 000 ou 2 300 dollars par mois.
Le Québec ne manque donc pas seulement de logements. Il manque de logements qui répondent à la vie réelle.
La vérification publique révèle aussi un problème de capacité administrative
Le rapport du Vérificateur général du Québec publié en 2025 ajoute un autre angle : l’État ne doit pas seulement financer des logements; il doit aussi savoir à qui ils profitent, selon quelles règles et avec quel suivi.
Le VGQ a constaté qu’en 2024, au moins 2 722 ménages occupaient un logement abordable alors que leur revenu dépassait les critères d’admissibilité financière. Ce nombre représentait un minimum, puisque le revenu de 11 567 ménages sur 26 664 logements abordables n’a pas pu être vérifié. Le rapport relevait aussi près de 250 ménages dont le revenu annuel dépassait les critères de plus de 60 000 dollars, dont près d’une vingtaine de plus de 200 000 dollars.
Ça ne veut pas dire qu’il faut opposer les ménages entre eux. Ça veut dire que la capacité publique doit être renforcée.
Un programme de logement abordable doit loger les bonnes personnes, au bon endroit, avec les bons critères, et avec un suivi sérieux. Sinon, l’État subventionne, mais ne maîtrise pas pleinement les effets de sa propre politique.
Le logement social n’exige pas seulement de l’argent. Il exige de l’information fiable, de la coordination, du contrôle, une exécution rapide et une responsabilité claire.
Le cadre canadien ajoute une couche de dépendance
Le logement touche directement les compétences du Québec, les municipalités, l’aménagement du territoire, la fiscalité locale, les services sociaux, l’immigration, les infrastructures et le développement régional. Pourtant, une part importante des moyens financiers et des programmes structurants passe par Ottawa.
En 2026-2027, le Québec doit recevoir 30,3 milliards de dollars au titre des principaux transferts fédéraux. Ces transferts comptent. Mais ils confirment aussi une réalité : une grande partie de la marge de manœuvre québécoise dépend d’un cadre financier décidé ailleurs, selon des priorités canadiennes, avec des cycles politiques et budgétaires qui ne correspondent pas toujours aux besoins propres du Québec.
Depuis 2025, Ottawa a aussi lancé Maisons Canada, une nouvelle agence fédérale dotée d’un investissement initial de 13 milliards de dollars sur cinq ans pour financer et construire des logements abordables.
Le problème n’est pas que l’argent fédéral n’existe pas. Le problème, c’est que le Québec doit constamment négocier son propre espace d’action dans une architecture où les leviers sont partagés, dispersés, conditionnés ou ralentis.
Le logement exige une planification intégrée : terrains, transport, écoles, services de garde, santé, immigration, main-d’œuvre, densification, fiscalité municipale, financement des organismes, construction modulaire, rénovation du parc existant, lutte à l’itinérance.
Quand ces leviers ne sont pas pleinement alignés dans le même État, on obtient ce que nous connaissons trop bien : annonces, corrections, nouveaux programmes, remplacements de programmes, appels de projets, retards, puis nouvelles annonces.
Un État complet ne rattrape pas. Il planifie.
Le logement social ne devrait pas être traité comme une dépense charitable, ni comme une soupape quand le marché échoue trop visiblement.
Il devrait être reconnu comme une infrastructure nationale.
Un logement stable, c’est ce qui permet à un enfant de rester dans son école. À une personne âgée de demeurer dans son milieu. À un travailleur de vivre près de son emploi. À une famille de respirer. À un quartier de garder sa mixité. À une nation de ne pas abandonner ses villes aux seules forces spéculatives.
Un État complet ne se contente pas de dire : « nous allons financer quelques unités ». Il se demande : combien de logements faut-il, où, pour qui, à quel prix, avec quels terrains, quels partenaires, quels délais, quels contrôles et quelle continuité sur dix ans ?
La différence entre un programme de rattrapage et une politique nationale tient là.
Le premier tente d’éteindre l’incendie.
La seconde empêche l’incendie de devenir la norme.
Le logement comme souveraineté matérielle
Le logement n’est pas seulement une affaire d’habitation. C’est une question de pouvoir réel.
Qui décide de l’usage du territoire ?
Qui capte la valeur foncière ?
Qui profite de la rareté ?
Qui peut rester dans son quartier ?
Qui doit partir ?
Qui paie quand la planification échoue ?
Tant que le logement sera traité comme un marché à corriger après coup, les ménages resteront exposés. Tant que l’État québécois n’aura pas une maîtrise plus complète de ses leviers financiers, fonciers, fiscaux, institutionnels et démographiques, chaque réponse demeurera partielle.
La crise du logement ne demande pas seulement plus d’unités. Elle demande un État capable d’agir avant que le retard devienne invivable.
Conclusion
L’annonce de 2019 devait accélérer 15 000 logements sociaux et abordables. Le programme AccèsLogis a ensuite été remplacé. Le PHAQ a été modifié. Le budget 2026-2027 ajoute 1 000 logements abordables. Le Vérificateur général révèle des lacunes de suivi. La SCHL montre que les logements chers se libèrent plus facilement que les logements réellement abordables.
La chaîne complète raconte la même histoire.
Le Québec ne manque pas de besoins connus. Il ne manque pas d’organismes compétents. Il ne manque pas de familles à loger. Il manque d’une capacité durable de planification, de financement, d’exécution et de contrôle.
Le logement social ne devrait pas être une course permanente contre le retard accumulé.
Il devrait être une fonction normale d’un État qui se respecte.
Et tant que le Québec devra réparer par à-coups ce qu’il devrait pouvoir planifier à long terme, la crise du logement restera plus qu’une crise immobilière.
Elle restera un révélateur de souveraineté incomplète.

