La crise du « double emploi » dans le réseau de la santé n’est pas un simple conflit administratif. Elle révèle à quel point notre système public, sous l’effet de la centralisation, s’est éloigné de sa mission première : soigner et protéger. Derrière les chiffres, ce sont des milliers de familles, des soignants à bout de souffle et des usagers inquiets qui sont pris dans l’étau d’une logique bureaucratique sans âme. Le Québec se retrouve encore une fois prisonnier d’un carcan imposé d’en haut.
Un symptôme visible d’un malaise plus profond
Depuis décembre 2024, Santé Québec est devenu l’employeur unique du réseau public. Cette réforme, présentée comme une simplification, a en réalité créé un casse-tête sans précédent. Plus de 4400 employés se retrouvent aujourd’hui en « double emploi » : deux postes, deux établissements, deux horaires qui, mis ensemble, dépassent parfois le temps complet.
Or, loin d’être un « luxe », ce cumul est pour beaucoup une nécessité vitale. Prenons le cas de Lahcene Lehchili, agent administratif de 54 ans. Père de quatre enfants, il travaille le jour dans un CHSLD de 7 h à 15 h, puis enchaîne dans un autre établissement de 15 h 30 à 22 h 30. Ses deux postes ne sont pas un choix de confort, mais un moyen de garder un toit sur la tête de sa famille. Lui enlever un de ses emplois, c’est le condamner à vendre sa maison et à replonger dans la précarité.
La bureaucratie, elle, répond froidement : la Loi sur les normes du travail interdit de dépasser un temps complet, donc il faut choisir. Pas un mot sur l’impact humain. Pas un chiffre clair sur le nombre exact d’employés concernés, ni sur les départements et régions les plus touchés. Même les syndicats avouent naviguer dans le brouillard.
Le vrai visage de la centralisation
Cette situation illustre un phénomène récurrent : chaque fois que l’État québécois se laisse imposer un modèle d’uniformité, il se coupe de la réalité du terrain. Santé Québec devait simplifier. En vérité, il a rigidifié. Les marges de manœuvre locales sont disparues, avalées par un mastodonte administratif qui applique des normes comme on coche des cases, sans considération pour les personnes ni pour les besoins spécifiques de chaque région.
Loin de renforcer notre système, cette centralisation le fragilise. Car que se passera-t-il le 30 novembre, lorsque des milliers de postes seront abandonnés de force ? Le président de la FSSS-CSN, Réjean Leclerc, craint que beaucoup de ces postes soient tout simplement abolis, dans un contexte d’austérité où chaque heure résiduelle risque de disparaître au lieu d’être réaffectée. Moins de postes, moins de services, plus de pression sur les équipes restantes : la recette parfaite pour un effondrement accéléré.
Ce n’est pas pour le luxe, c’est pour survivre
Il faut briser un mythe : ceux qui cumulent deux postes ne sont pas des profiteurs. Ce sont des gens ordinaires, souvent épuisés, qui multiplient les quarts pour nourrir leur famille, payer leur hypothèque, assurer une stabilité minimale. Les infirmières, les préposés, les agents administratifs, tous témoignent de la même réalité : leurs deux emplois ne sont pas un caprice, mais une stratégie de survie dans un contexte où le coût de la vie explose.
Interdire ce cumul au nom d’une « conformité légale », sans proposer de solution alternative, c’est condamner ces travailleurs à l’endettement, voire à la faillite personnelle. C’est aussi mépriser leur contribution. Car ces « doubles employés » assurent une continuité de service que personne d’autre ne veut ou ne peut prendre en charge. Leur retirer ce droit, c’est fragiliser tout le réseau.
La souveraineté comme contre-proposition
Un Québec indépendant n’aurait pas à subir ces logiques venues d’Ottawa ou copiées de ses codes uniformes. Nous pourrions bâtir une architecture du travail adaptée à nos besoins, ancrée dans notre réalité.
Premièrement, nous pourrions reconnaître la pluri-activité comme un levier, et non comme une faute. Oui, un travailleur peut occuper deux postes tant que les conditions de santé et de sécurité sont respectées. La flexibilité doit remplacer la rigidité.
Deuxièmement, il nous faut un contrat social décentralisé. Dans les Laurentides, les besoins en main-d’œuvre ne sont pas ceux de Montréal. Un établissement local devrait pouvoir adapter ses règles de dotation et de cumul selon la réalité du terrain, sans devoir obtenir l’aval d’une tour centrale à Québec.
Troisièmement, la souveraineté numérique doit être mobilisée. Un registre en temps réel des postes, des disponibilités et des charges de travail permettrait aux employés de gérer leurs heures avec transparence et efficacité, tout en offrant à l’employeur une vision claire. Ce n’est pas la technologie qui manque, mais la volonté d’en faire un outil d’autonomie plutôt qu’un instrument de contrôle.
Enfin, nous devons traiter la stabilité économique des soignants comme un enjeu de sécurité nationale. Quand un travailleur perd sa maison parce qu’un règlement aveugle lui coupe son revenu, c’est tout le tissu social qui se fragilise. Un Québec souverain verrait la sécurité des familles comme une priorité stratégique, au même titre que la protection de nos infrastructures ou de notre territoire.
Leviers opérationnels
Pour sortir de l’impasse, un plan concret s’impose :
- Moratoire immédiat sur la suppression forcée des postes, le temps d’évaluer l’impact réel sur les services et les employés.
- Table de négociation d’urgence dans les 30 jours, réunissant syndicats, gestionnaires locaux et représentants des travailleurs, afin de définir un modèle québécois de gestion du cumul.
- Déploiement d’un registre numérique transparent dans l’année, afin que chaque employé et chaque établissement sache exactement où se trouvent les postes vacants et les disponibilités.
- Indicateurs clairs à suivre : taux de postes vacants par région, revenus nets des employés touchés, continuité des services aux usagers.
Ce ne sont pas des slogans, ce sont des mécanismes de survie pour le réseau.
L’horizon politique : du PQ au OUI
Chaque crise dans notre système public doit être lue pour ce qu’elle est : une démonstration que le Québec ne peut plus se contenter d’un État provincial sous tutelle. Tant que nous sommes soumis aux règles fédérales et aux logiques de centralisation, nous serons condamnés à bricoler, à réagir et à subir.
Un vote pour le Parti Québécois n’est pas seulement un vote pour « gérer mieux ». C’est un vote pour préparer la bascule vers le OUI, c’est-à-dire pour donner au Québec les moyens de réécrire ses règles, de protéger ses travailleurs et d’assurer la continuité de ses services. L’indépendance n’est pas un rêve abstrait, c’est la condition pratique pour empêcher que des milliers de familles se retrouvent dans la rue à cause d’un règlement mal conçu.
Conclusion : sortir de l’impuissance
Le 30 novembre prochain, des milliers d’employés du réseau devront choisir entre deux emplois qui les maintiennent à flot. Certains perdront leur maison, d’autres verront leur revenu s’effondrer, et tous auront le sentiment d’être sacrifiés sur l’autel de la bureaucratie.
Il n’y a pas de fatalité. Il y a un choix politique. Soit nous continuons à subir un système centralisé, conçu pour la conformité plutôt que pour l’efficacité humaine. Soit nous assumons notre souveraineté, et nous bâtissons un modèle québécois de santé, souple, décentralisé et protecteur.
L’affaire du double emploi n’est qu’un symptôme, mais elle résume tout : un Québec dépendant est un Québec impuissant. Un Québec souverain, lui, a les moyens d’agir, de protéger et de bâtir. Voilà l’enjeu véritable.