Le dernier sondage Léger–Le Journal–TVA contient un signal plus important que la simple avance du Parti québécois : la campagne électorale semble changer de terrain.
Depuis le début de la campagne, l’avance du PQ sur la CAQ auprès des francophones est passée de 8 à 13 points. Le changement le plus notable touche toutefois les électeurs de 55 ans et plus. Christine Fréchette y trouvait jusqu’ici l’un de ses principaux points d’appui; Léger mesure maintenant le PQ devant dans ce groupe.
Ce déplacement compte parce qu’il touche directement l’un des ressorts centraux de la campagne caquiste : la stabilité.
Une formation au pouvoir peut difficilement se contenter de conserver son niveau national lorsque ses appuis se fragilisent dans les groupes qui constituaient ses assises. Selon Léger, environ les deux tiers des répondants souhaitent maintenant qu’un autre parti forme le gouvernement.
PSPP gagne aussi sur le terrain du leadership
Le mouvement ne concerne pas seulement les partis.
Paul St-Pierre Plamondon gagne quatre points à la question du meilleur premier ministre et recueille désormais l’appui de plus du quart des répondants à cette question. Il est également celui que les répondants désignent maintenant comme menant la meilleure campagne.
Un autre sondage, réalisé séparément par Pallas Data le 19 septembre, montre une évolution comparable : PSPP y obtient 29 % comme meilleur premier ministre, contre 19 % pour Charles Milliard et 16 % pour Christine Fréchette. Les méthodologies étant différentes, les chiffres ne doivent pas être fusionnés, mais la direction observée est similaire.
Surtout, les enjeux prioritaires se déplacent
C’est probablement l’élément le plus instructif du nouveau Léger.
La réduction du coût de la vie et l’amélioration des services publics prennent davantage de place dans les préoccupations des électeurs que la guerre tarifaire avec les États-Unis ou la perspective d’un référendum.
Autrement dit, la campagne semble progressivement quitter le terrain des grands risques hypothétiques pour revenir aux problèmes immédiatement ressentis : ce qu’il reste dans le portefeuille, l’accès aux soins et la qualité des services financés par les contribuables.
C’est un déplacement important parce qu’il modifie la nature même du débat. Une campagne dominée par Donald Trump, les tarifs ou la question référendaire n’obéit pas aux mêmes critères qu’une campagne centrée sur le coût de la vie et le fonctionnement de l’État.
Un deuxième mouvement apparaît dans Québec
La dynamique n’est toutefois pas uniforme.
Dans la grande région de Québec, Léger place Éric Duhaime en tête. Pallas mesure également une implantation importante du PCQ dans cette région : 31 % dans sa plus récente vague, contre 29 % au PQ et 25 % à la CAQ.
Le portrait national masque donc au moins deux mouvements simultanés : une progression relative du PQ dans plusieurs segments de l’électorat et une concurrence conservatrice particulièrement forte autour de Québec.
Une majorité demeure une projection, pas un résultat
Selon la projection Route127 citée par le Journal de Québec, le PQ se situerait à deux sièges de la majorité. La même projection place Christine Fréchette et Bernard Drainville dans des courses difficiles.
Il faut cependant distinguer clairement une projection électorale d’un sondage de circonscription. Une projection applique des données disponibles à un modèle; elle ne mesure pas directement les intentions de vote dans chacun des comtés concernés.
Même prudence pour le sondage Léger lui-même : l’enquête a été menée en ligne du 18 au 21 septembre auprès de 1001 adultes québécois recrutés dans le panel LEO. Puisqu’il s’agit d’un panel web, une marge d’erreur probabiliste ne peut être calculée; Léger indique qu’un échantillon probabiliste de taille comparable aurait une marge maximale d’environ ±3,1 points, 19 fois sur 20.
Le véritable enseignement n’est donc pas qu’une élection serait déjà décidée.
C’est que plusieurs indicateurs qui évoluaient séparément commencent maintenant à raconter la même histoire : le rapport de force chez les francophones se déplace, l’avantage de la CAQ chez les électeurs plus âgés s’érode, PSPP progresse sur la mesure du leadership et les préoccupations économiques et les services publics reprennent le centre de la campagne.
À deux semaines du scrutin, c’est ce déplacement du terrain électoral — davantage que n’importe quelle projection de sièges — qui mérite d’être surveillé.

