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Analyses

Le prochain sondage sera plus important que les chroniques de débat

9 minutes de lecture

Depuis deux jours, les chroniqueurs québécois racontent la campagne à travers les débats des chefs. C’est normal. Un débat télévisé produit des images fortes, des phrases qui frappent, des erreurs faciles à isoler et, surtout, un récit immédiatement compréhensible : qui a attaqué, qui a résisté, qui a paru hésitant, qui a semblé rassurant. Mais ce récit médiatique a une limite fondamentale. Il décrit ce qui s’est passé devant les caméras et la manière dont des observateurs professionnels l’ont interprété. Il ne nous dit pas encore ce que l’électorat en a fait.

Voilà pourquoi le prochain véritable sondage d’intentions de vote sera plus important que toutes les chroniques publiées depuis mardi soir.

Le premier Face-à-Face a fourni un signal clair, mais partiel. Dans le sondage éclair Léger–Le Journal–TVA réalisé immédiatement après le débat auprès de 1171 répondants, 38 % ont désigné Paul St-Pierre Plamondon comme celui ayant offert la meilleure performance, contre 15 % pour Christine Fréchette, 14 % pour Éric Duhaime, 11 % pour Charles Milliard et 10 % pour Ruba Ghazal. Jean-Marc Léger a lui-même donné la bonne clé de lecture : il s’agissait d’une impression de débat, et il restait à voir si cette impression se transformerait en intentions de vote.

Toute la prudence nécessaire tient dans cette distinction.

Gagner une impression n’est pas nécessairement gagner un vote.

Un électeur peut trouver qu’un chef a offert la meilleure prestation tout en continuant d’appuyer un autre parti. Il peut apprécier le calme d’un candidat sans adhérer à son programme. Il peut croire qu’un adversaire a connu une mauvaise soirée sans modifier son choix. À l’inverse, quelqu’un qui n’a même pas regardé le débat peut en subir indirectement les effets le lendemain, à travers les manchettes, les extraits vidéo, les conversations au travail et les réseaux sociaux.

Ce dernier phénomène n’est pas qu’une intuition. Dans une étude devenue classique sur les débats de l’élection fédérale canadienne de 1988, les politologues André Blais et M. Martin Boyer ont montré que mesurer l’effet d’un débat est beaucoup plus complexe que simplement comparer ceux qui l’ont regardé et ceux qui ne l’ont pas regardé. Leur analyse concluait que les effets pouvaient se diffuser indirectement par les médias et les conversations, et qu’une lecture sérieuse exigeait d’observer l’évolution des intentions de vote dans le temps.

C’est précisément là où nous en sommes.

Les chroniques publiées après les deux débats ne racontent d’ailleurs pas toutes exactement la même histoire. Certains textes ont insisté sur le fait que Paul St-Pierre Plamondon avait été davantage attaqué mercredi soir. Le résumé de l’actualité électorale de la nuit souligne effectivement que plusieurs attaques se sont concentrées sur lui lors du débat de Noovo, tandis que Christine Fréchette a reconnu des « erreurs » de la CAQ et a elle-même été ramenée au bilan de son gouvernement.

D’autres chroniqueurs ont plutôt mis l’accent sur la manière dont PSPP a reçu ces attaques. Certains l’ont décrit comme calme, posé et moins facile à déstabiliser qu’on aurait pu s’y attendre. D’autres ont jugé Christine Fréchette trop insistante sur le référendum ou moins efficace qu’elle ne l’aurait souhaité dans son offensive. Ce sont des observations légitimes. Elles peuvent même être très fines. Mais elles restent des interprétations de performance.

Une campagne électorale ne se déroule pas dans une salle de rédaction.

Elle se déroule dans la tête de millions d’électeurs qui ne regardent pas nécessairement les mêmes choses, n’accordent pas la même importance aux mêmes enjeux et ne tirent pas les mêmes conclusions d’un échange.

Prenons le référendum. Une chronique peut estimer que Christine Fréchette en parle trop. Une autre peut juger qu’elle a raison d’en faire un enjeu central. Une troisième peut trouver que PSPP répond bien à la question. Aucune de ces trois analyses ne permet, à elle seule, de savoir si des électeurs jusque-là indécis se sont rapprochés ou éloignés du PQ, de la CAQ ou du PLQ.

Même chose pour le cadre financier du Parti québécois. Éric Duhaime et Ruba Ghazal ont attaqué PSPP sur ses économies projetées, sur la réduction de la masse salariale de l’État et sur les hypothèses de son cadre financier. Un journaliste peut juger que PSPP a bien répondu. Un autre peut considérer que certaines réponses sont restées insuffisantes. Mais le véritable enjeu électoral est ailleurs : des électeurs qui hésitaient sur la compétence économique du PQ ont-ils été rassurés ou inquiétés ?

Le sondage post-débat permettra de commencer à le voir.

Il faudra toutefois résister à une deuxième tentation : traiter un seul sondage comme un verdict définitif.

Un sondage mesure une photographie, pas un destin.

Sa valeur dépendra d’abord de ses dates de terrain. Pour mesurer correctement l’effet possible des deux débats, il faudra privilégier une enquête réalisée entièrement après mercredi soir. Un sondage dont la moitié des répondants aurait été interrogée avant Noovo mélangerait deux moments politiques différents. Il faudrait ensuite regarder la taille de l’échantillon, la méthode employée et les écarts entre plusieurs maisons plutôt que de chercher immédiatement le chiffre le plus spectaculaire.

Surtout, il faudra regarder beaucoup plus que le chiffre provincial.

Supposons, par exemple, que le PQ augmente légèrement dans l’ensemble du Québec. Cela pourrait signifier plusieurs choses très différentes selon la provenance du mouvement. Un déplacement chez les francophones aurait une signification différente d’un gain concentré chez des électeurs déjà très favorables. Une progression dans certaines régions où plusieurs circonscriptions sont disputées ne produirait pas les mêmes conséquences qu’une hausse concentrée là où le parti domine déjà.

Même principe pour Christine Fréchette. Une variation limitée du niveau provincial pourrait cacher une amélioration de son image personnelle, une consolidation d’anciens électeurs caquistes ou, au contraire, une poursuite de l’érosion dans certains groupes. Les débats peuvent agir sur plusieurs étages à la fois : appréciation du chef, confiance économique, perception de compétence, volonté de changement, degré d’inquiétude devant certaines propositions.

Il faudra donc examiner ensemble les intentions de vote, l’image des chefs, les mouvements parmi les électeurs indécis et, lorsque les données le permettent, les différences régionales et linguistiques.

Le prochain sondage aura une autre utilité : départager les récits médiatiques concurrents.

Depuis mercredi soir, deux interprétations peuvent raisonnablement coexister.

La première dit : PSPP avait connu un premier débat favorable, puis le deuxième l’a davantage placé sur la défensive. Ses adversaires ont trouvé des vulnérabilités plus précises : référendum, dépenses, taille de l’État, Santé Québec. Dans cette lecture, le premier élan pourrait avoir été ralenti.

La seconde dit : PSPP a été davantage attaqué précisément parce qu’il occupait une position centrale dans la campagne, et il a résisté sans incident majeur. Dans cette lecture, le deuxième débat n’aurait pas annulé l’impression laissée au premier et aurait même pu renforcer son image de candidat capable de soutenir la pression.

Les deux récits sont plausibles.

Mais ils ne peuvent pas être départagés par le nombre de chroniques publiées en faveur de l’un ou l’autre.

C’est l’électorat qui tranchera la question — et le premier instrument disponible pour le mesurer sera le sondage.

La même prudence doit s’appliquer au fameux « momentum ». C’est probablement l’un des mots les plus utilisés et les moins précisément définis en politique. On peut avoir un momentum médiatique sans gagner d’électeurs. On peut obtenir une série de bonnes manchettes tandis que les intentions de vote restent stables. À l’inverse, un déplacement électoral peut commencer discrètement, sans produire immédiatement de récit spectaculaire.

Le sondage éclair de mardi montre quelque chose de réel : parmi les répondants interrogés, PSPP a été beaucoup plus souvent identifié que ses adversaires comme ayant offert la meilleure performance. Il serait excessif de nier l’importance de ce résultat. Mais il serait tout aussi excessif d’en déduire automatiquement une progression du PQ.

C’est exactement pour cette raison que le prochain sondage comptera davantage.

S’il montre une stabilité générale, nous saurons que les débats ont surtout consolidé les impressions existantes plutôt que bouleversé la course.

S’il montre des mouvements significatifs et qu’ils se reproduisent dans une deuxième enquête indépendante, nous aurons alors un indice beaucoup plus sérieux d’un véritable effet de campagne.

S’il produit un résultat complètement différent des autres maisons de sondage, il faudra au contraire attendre avant de bâtir une nouvelle théorie de la course.

Au moment d’écrire ces lignes, les sources consultées recensent encore surtout les analyses du débat Noovo et le sondage éclair du premier affrontement; elles ne montrent pas encore une mesure d’intentions de vote réalisée entièrement après les deux débats.

C’est pourquoi la meilleure discipline, aujourd’hui, consiste à ne pas confondre trois choses : ce que nous avons vu, ce que les chroniqueurs en pensent et ce que les électeurs décideront d’en retenir.

Les débats comptent. Les chroniqueurs aussi. Ils repèrent les contradictions, les changements de ton, les arguments qui frappent et les faiblesses qui risquent de revenir. Ils contribuent même à prolonger l’effet d’un débat auprès des gens qui ne l’ont pas regardé directement, phénomène déjà observé dans la recherche électorale.

Mais leur verdict n’est pas le verdict de l’électorat.

Après deux soirées remplies de « gagnants », de « perdants », de « coups encaissés » et de « nouveaux élans », la campagne entre maintenant dans une phase plus intéressante.

Nous allons enfin pouvoir mesurer ce qui a bougé.

Et peut-être découvrir que la soirée que les commentateurs jugeaient décisive ne l’était pas tant que ça — ou, au contraire, qu’un changement d’attitude devant quelques centaines de milliers de téléspectateurs a commencé à se diffuser bien au-delà du studio.

Le prochain sondage ne nous dira pas qui gouvernera le Québec.

Mais il nous dira quelque chose de beaucoup plus utile que la chronique du jour : si les débats ont réellement changé la campagne.

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Jean-Christophe Gagnon

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