Aller au contenu
Comprendre les mécanismes. Retrouver les leviers. Dernières analyses →
Analyses

Le 5 octobre, le Québec ne choisit pas entre Trump et un référendum : il choisit son prochain gouvernement

10 minutes de lecture

Depuis le début de la campagne, Christine Fréchette cherche à imposer une idée simple : devant Donald Trump, les tarifs et l’incertitude économique, le Québec aurait besoin de stabilité, et cette stabilité passerait par la CAQ. Le référendum promis par le Parti Québécois deviendrait alors un risque qu’il faudrait éviter.

C’est probablement le meilleur argument dont dispose la CAQ. Il faut donc le prendre au sérieux plutôt que le caricaturer.

Mais cet argument contient aussi la faiblesse centrale de sa campagne. Le 5 octobre, les Québécois ne voteront ni sur les tarifs américains ni sur l’indépendance. Ils choisiront le gouvernement qui administrera le Québec dès le lendemain. Ils jugeront une équipe qui a gouverné pendant huit ans et une autre qui demande la permission de la remplacer.

Voilà la véritable question de l’urne.

Et sur ce terrain, le Parti Québécois possède une occasion historique.

La peur ne peut pas effacer huit années de gouvernement

La guerre commerciale avec les États-Unis est réelle. Les entreprises québécoises peuvent être frappées. Les travailleurs peuvent en subir les conséquences. Les contre-tarifs canadiens eux-mêmes peuvent faire augmenter le prix de certains intrants. Personne de sérieux ne devrait minimiser cela.

Mais reconnaître le danger ne signifie pas remettre un chèque en blanc au gouvernement sortant.

Christine Fréchette a choisi de suspendre sa campagne afin de réunir son Conseil des ministres à la veille de l’entrée en vigueur de contre-mesures canadiennes annoncées plusieurs jours auparavant. Le gouvernement du Québec peut évidemment gouverner pendant une campagne électorale. Un premier ministre ne cesse pas d’être premier ministre parce que les électeurs sont appelés aux urnes.

La question légitime est différente : qu’est-ce qui sera décidé ?

Le Conseil des ministres est précisément l’organe où le gouvernement prend les décisions relatives à l’administration de l’État et à l’application des lois. Il faut donc juger cette réunion comme une réunion de gouvernement : mesures nouvelles, entreprises visées, argent mobilisé, échéancier, critères d’accès et résultat attendu.

Si des décisions importantes en sortent, elles devront être évaluées sur leur mérite. Si rien de substantiellement nouveau n’en résulte, il deviendra parfaitement raisonnable de demander pourquoi une interruption aussi spectaculaire de la campagne était nécessaire.

C’est là que Paul St-Pierre Plamondon a intérêt à maintenir sa ligne actuelle : reconnaître la gravité des tarifs, exiger des réponses concrètes, puis revenir immédiatement au bilan de la CAQ.

Parce qu’une crise internationale ne fait pas disparaître huit années de responsabilité gouvernementale.

Le PQ commence à ressembler à un gouvernement de remplacement

La principale réussite péquiste depuis le déclenchement n’est pas une phrase-choc. C’est l’accumulation.

Le 31 août, le PQ a présenté un plan de réduction de la bureaucratie prévoyant notamment une diminution récurrente de 2,5 % des coûts de rémunération du secteur public sur trois ans, principalement par attrition, réduction volontaire du temps de travail, départs incitatifs dans certains secteurs administratifs et révision des ratios de gestion. Il propose également un Secrétariat à l’efficacité gouvernementale et un directeur parlementaire du budget rattaché à la Vérificatrice générale. Ce sont des propositions qui devront évidemment être éprouvées dans le cadre financier complet, mais elles donnent au parti une architecture de gouvernement, pas seulement une liste de griefs.

Quelques jours plus tard, PSPP a ajouté l’exemplarité au sommet : gel de la rémunération des députés, des ministres et des dirigeants de sociétés d’État jusqu’au retour à l’équilibre budgétaire, avec une loi sur l’exemplarité et l’imputabilité de l’État annoncée pour les cent premiers jours.

Ce geste ne rétablira évidemment pas les finances publiques à lui seul. Ce n’est pas son intérêt principal.

Son intérêt est politique et institutionnel : avant de demander des efforts aux contribuables, aux fonctionnaires ou aux organismes publics, ceux qui dirigent l’État doivent accepter que leur propre rémunération soit liée à la discipline qu’ils réclament.

C’est un principe facile à comprendre.

Le PQ avait d’ailleurs combattu la hausse de rémunération des députés en 2023 et ses élus avaient choisi d’en redistribuer une partie. Il faut cependant être exact : le gel proposé aujourd’hui n’annule pas rétroactivement cette hausse. Le dire franchement renforce davantage la crédibilité péquiste que de chercher une échappatoire.

Même logique sur le coût de la vie.

Le PQ propose de reprendre les 100 millions de dollars annuels que la CAQ voulait consacrer à une réduction ciblée de TVQ sur certains produits alimentaires pour les affecter plutôt à l’aide et à la sécurité alimentaires. On peut débattre de l’allocation optimale de cette somme, mais la comparaison devient immédiatement intelligible : même argent public, deux usages différents, deux résultats à mesurer.

C’est exactement ainsi qu’un parti d’opposition devient crédible pour gouverner : il ne dit plus seulement que le gouvernement dépense mal. Il montre ce qu’il ferait autrement avec le même dollar.

La culture révèle aussi quelque chose de plus profond

L’annonce culturelle de dimanche pourrait paraître secondaire dans une campagne dominée par l’économie, la santé et les tarifs. Ce serait une erreur.

Le PQ propose notamment une formule culturelle « 2 pour 1 » pour les 25 ans et moins, un projet pilote avant généralisation, 8 millions par année pour l’achat de livres scolaires, le rétablissement de la gratuité des musées le premier dimanche du mois, un financement protégé pour les sorties culturelles scolaires et un soutien accru aux artistes. Il veut aussi remettre davantage de culture québécoise dans le programme scolaire et accroître sa présence sur les grandes plateformes numériques.

Le plus important est cependant le public auquel PSPP rattache cette culture commune : les jeunes francophones, anglophones et néo-Québécois.

Voilà le nationalisme québécois qui peut gagner.

Pas une nation définie par l’origine. Pas une culture enfermée dans la nostalgie. Une communauté politique où l’on peut arriver de partout, parler français comme langue commune, connaître les mêmes œuvres, les mêmes références, la même histoire et construire ensemble la suite.

Le Québec n’a aucune chance de rivaliser par le volume avec l’industrie culturelle américaine. Il peut cependant choisir de donner à sa propre culture les institutions, l’argent, l’école et la visibilité nécessaires pour qu’elle reste vivante.

C’est une politique nationale au sens véritable du terme.

L’indépendance doit découler de la compétence, pas la remplacer

Le piège le plus dangereux pour le PQ serait maintenant de permettre à ses adversaires de fusionner quatre décisions différentes.

Voter pour le Parti Québécois n’est pas voter Oui.

Élire un gouvernement péquiste n’est pas le résultat d’un référendum.

Tenir une consultation n’est pas gagner cette consultation.

Et gagner un référendum ne dispense pas de préparer correctement la transition.

Le propre discours actuel du PQ gagne lorsqu’il maintient ces étapes distinctes.

Le 5 octobre, la demande adressée à la population doit être beaucoup plus simple : confiez-nous le gouvernement du Québec et jugez-nous sur notre capacité à gouverner.

Ensuite, un gouvernement qui aura démontré qu’il peut administrer sérieusement les finances, améliorer les services, protéger la culture française et défendre les intérêts économiques du Québec sera infiniment mieux placé pour convaincre la population qu’il peut aussi exercer les pouvoirs d’un État complet.

C’est là que l’indépendance cesse d’être une abstraction.

Elle devient la question logique qui suit la démonstration de compétence : si le Québec peut assumer correctement les responsabilités qu’il possède déjà, pourquoi devrait-il renoncer volontairement aux pouvoirs qui lui manquent ?

La guerre commerciale fournit elle-même un exemple spectaculaire.

Washington décide des tarifs américains. Ottawa décide des contre-mesures canadiennes. Québec cherche ensuite à protéger ses entreprises, ses emplois et ses finances avec les leviers dont il dispose.

Il ne faut pas prétendre que l’indépendance ferait disparaître Donald Trump. Aucun pays au monde n’a ce pouvoir.

La vraie question est plutôt : lorsque survient une crise qui touche directement les intérêts économiques du Québec, qui détient le dernier mot sur sa politique commerciale ?

Voilà un débat beaucoup plus sérieux que « Canada égale sécurité, indépendance égale danger ».

Tous les pays sont confrontés aux risques internationaux. La différence est que les pays disposent normalement de l’ensemble de leurs instruments pour y répondre.

Le PQ doit éviter ses propres pièges

Aider le Parti Québécois ne signifie pas défendre chacune de ses erreurs.

Au contraire.

Les affirmations prématurées sur une possible ingérence fédérale ou les raccourcis parlant d’une « alliance CAQ-PLC » donnent aux adversaires une porte de sortie. Des questions réelles existent autour de Mission Leadership Québec et de ses relations contractuelles avec la CAQ; les autorités compétentes peuvent les examiner. Mais un soupçon n’est pas encore une preuve.

Le PQ est beaucoup plus dangereux politiquement lorsqu’il demande des documents, des décisions, des chiffres et des résultats que lorsqu’il tente de remplir lui-même les espaces encore inconnus.

Même chose pour les controverses de candidats. Une formation qui aspire au gouvernement aura 127 candidats, des milliers de militants et nécessairement quelques erreurs. Les corriger rapidement vaut mieux que de gaspiller trois jours à démontrer qu’elles ne devraient intéresser personne.

La crédibilité est un capital. Le PQ est aujourd’hui assez près du pouvoir pour ne plus pouvoir la sacrifier à une bonne journée sur les réseaux sociaux.

Le choix commence à se clarifier

Selon la projection Qc125 mise à jour le 6 septembre, une longue série de circonscriptions restent encore de véritables pivots : Abitibi-Est, Abitibi-Ouest, Blainville, Brome-Missisquoi, Charlesbourg, Côte-du-Sud, Duplessis, Les Plaines, Terrebonne, Ungava et plusieurs autres.

Cela signifie que la prochaine étape ne consiste pas à enthousiasmer davantage ceux qui sont déjà convaincus.

Elle consiste à rassurer ceux qui regardent le PQ et se demandent encore : peuvent-ils réellement gouverner ?

Chaque annonce péquiste devrait désormais répondre à cette question.

Qui décide ?

Combien ça coûte ?

Qu’est-ce qui change ?

Quand ?

Comment vérifiera-t-on que ça fonctionne ?

Et lorsque le Québec ne possède pas le pouvoir nécessaire, qui le possède à sa place ?

Si le PQ maintient cette discipline, Christine Fréchette devra éventuellement quitter son terrain préféré — le risque hypothétique d’un futur référendum — pour défendre le résultat concret de huit années de gouvernement caquiste.

C’est précisément le débat qu’elle a intérêt à éviter.

Et c’est précisément celui que le Parti Québécois doit imposer.

Le 5 octobre, le Québec n’a pas à choisir entre Donald Trump et l’indépendance.

Il doit choisir qui dirigera ses hôpitaux, ses écoles, ses finances, son économie et son administration publique dès le 6 octobre.

Le PQ gagnera s’il convainc suffisamment de Québécois d’une chose avant toutes les autres : il est prêt à gouverner.

Puis, une fois cette confiance acquise, la question nationale changera elle aussi de nature.

On ne demandera plus : « Sommes-nous capables ? »

On demandera : « Pourquoi accepterions-nous de ne pas décider nous-mêmes ?

Envoyer

Jean-Christophe Gagnon