Elle s’appelait Brigitte Côté. Elle avait 66 ans. Dans la nuit du 4 au 5 octobre, elle a été retrouvée inconsciente dans la gare fluviale de Sorel-Tracy, où elle aurait cherché un endroit pour se réchauffer et dormir. Elle est décédée à l’hôpital.
Une enquête doit encore établir les circonstances exactes de son décès. Il serait irresponsable d’en attribuer directement la cause au froid ou à l’absence d’hébergement sans connaître ses conclusions.
Mais une question demeure. Comment une femme de 66 ans, dans une société qui dispose des ressources du Québec, peut-elle se retrouver à chercher refuge dans un bâtiment public parce que les services destinés à l’accueillir ne peuvent pas fonctionner en permanence ?
Brigitte Côté fréquentait La Porte du Passant, un organisme qui vient en aide aux personnes en situation d’itinérance. Selon les informations rapportées, l’établissement ne dispose pas du financement nécessaire pour demeurer ouvert en tout temps.
Voilà où se situe une partie du problème.
On demande aux organismes communautaires de prendre soin de personnes qui vivent des situations de plus en plus complexes. On leur confie des responsabilités qui touchent directement la santé, la sécurité et parfois la survie. Mais on ne leur garantit pas toujours les ressources humaines et financières nécessaires pour remplir leur mission.
Les intervenants connaissent les besoins. Ils connaissent les personnes. Ils savent souvent quelles mesures seraient utiles immédiatement. Pourtant, ils doivent composer avec des budgets limités, des horaires restreints et une demande qui dépasse leurs capacités.
Ce n’est pas un manque de compassion. C’est un problème de moyens et de décisions publiques.
La tragédie de Sorel-Tracy survient dans un contexte politique particulier. Brigitte Côté est décédée le 5 octobre, jour de l’élection générale. Le gouvernement péquiste n’a été assermenté que le 21 octobre. Il serait donc absurde de lui attribuer la responsabilité des conditions qui existaient au moment du drame.
En revanche, il hérite maintenant du pouvoir d’intervenir.
Paul St-Pierre Plamondon a choisi d’assumer personnellement la responsabilité de la lutte contre l’itinérance. Il s’est engagé à réduire de moitié le phénomène d’ici 2030, avec un plan d’investissement d’un milliard de dollars sur quatre ans.
C’est un engagement considérable. Il devra être évalué à la hauteur des résultats obtenus.
Le nouveau premier ministre a réuni son Conseil des ministres dès mercredi soir pour travailler au déblocage de fonds d’urgence avant l’hiver. Cette décision donne une indication de la priorité qu’il souhaite accorder au dossier. Mais une intention politique ne réchauffe personne. Ce sont les ressources disponibles, le personnel sur place et les portes réellement ouvertes qui font la différence.
La première responsabilité doit donc être de vérifier, région par région, quels organismes risquent de réduire leurs heures d’ouverture faute de financement. Il faut identifier les besoins immédiats, soutenir les équipes existantes et assurer des solutions d’hébergement accessibles lorsque les personnes en ont besoin.
Il ne faudrait surtout pas limiter cette intervention à Montréal. L’itinérance est devenue une réalité dans plusieurs villes du Québec. Sorel-Tracy nous rappelle que les personnes vulnérables ne vivent pas uniquement dans les grands centres et que les ressources régionales doivent aussi recevoir leur juste part.
Il faudra ensuite s’attaquer aux causes profondes : le manque de logements accessibles, la pauvreté, les problèmes de santé mentale, les dépendances et les ruptures dans les réseaux de soutien.
Un refuge d’urgence peut protéger une personne pour une nuit. Il ne remplace pas un logement stable. Les deux réponses sont nécessaires, mais elles ne répondent pas au même besoin.
Le dossier exige également une certaine retenue politique. La mort de Brigitte Côté ne doit pas devenir une occasion de marquer des points contre un gouvernement qui vient d’entrer en fonction. Elle ne doit pas davantage servir à soustraire ce gouvernement aux responsabilités qu’il vient volontairement d’assumer.
Je souhaite que Paul St-Pierre Plamondon réussisse à faire reculer l’itinérance. Mais je ne lui demande pas de réussir parce qu’il dirige un gouvernement péquiste. Je lui demande de réussir parce que des milliers de personnes ont besoin de résultats.
Les sommes annoncées devront être versées. Les organismes devront pouvoir embaucher et conserver leur personnel. Les places promises devront exister réellement. Et le gouvernement devra rendre des comptes lorsque les résultats ne seront pas au rendez-vous.
Brigitte Côté avait un nom, une histoire et des gens qui se souciaient d’elle. Une intervenante de La Porte du Passant a rappelé sa douceur et son sourire. C’est aussi cela qu’il faut retenir, plutôt que de réduire cette femme à une statistique supplémentaire de l’itinérance.
Nous ne savons pas encore si un accès différent aux services aurait changé l’issue de cette nuit. Mais nous savons qu’une société doit chercher à éviter que des personnes vulnérables se retrouvent sans endroit sécuritaire où dormir.
La première mesure d’un gouvernement ne devrait pas seulement se compter en millions de dollars. Elle devrait aussi se mesurer au nombre de portes qui peuvent enfin rester ouvertes.

