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Analyses

Le Québec vieillit : mais sommes-nous prêts à devenir une société de personnes âgées ?

14 minutes de lecture

Le vieillissement de la population québécoise n’est plus une perspective lointaine. C’est une réalité qui transforme déjà notre société, notre système de santé, notre économie et nos relations entre les générations. Pourtant, sommes-nous véritablement préparés à cette transformation ? Et surtout, sommes-nous prêts à reconnaître aux personnes âgées toute la place qui leur revient ?

Une transformation démographique que nous ne pouvons plus ignorer

Le Québec vieillit. Ce constat n’a rien de nouveau, mais son ampleur mérite que nous nous y attardions sérieusement.

Selon Statistique Canada, les personnes âgées de 65 ans et plus représentaient 22,3 % de la population québécoise au 1er juillet 2026. Autrement dit, plus d’un Québécois sur cinq a désormais franchi le cap des 65 ans.

Et cette proportion continuera vraisemblablement d’augmenter au cours des prochaines décennies.

Nous assistons à une transformation démographique majeure, attribuable notamment à l’arrivée des générations du baby-boom à la retraite, à l’allongement de l’espérance de vie et à la diminution du nombre de naissances.

Pourtant, j’ai parfois l’impression que nous abordons encore le vieillissement comme s’il s’agissait d’une difficulté passagère qu’il suffirait de gérer avec quelques programmes supplémentaires et de nouvelles enveloppes budgétaires.

Or, nous ne traversons pas une crise temporaire. Nous entrons dans une nouvelle réalité démographique qui exige une adaptation profonde de nos institutions, de nos politiques publiques et de notre façon de concevoir la place des personnes âgées dans la société.

Il ne suffit plus de reconnaître que le Québec vieillit. Il faut maintenant se demander quel genre de société nous souhaitons devenir.

Un système de santé conçu pour une autre époque

La première question qui me vient à l’esprit concerne évidemment notre système de santé.

Pendant des décennies, nous avons construit un réseau principalement organisé autour du traitement des maladies, des consultations médicales et des soins hospitaliers.

Ce modèle demeure indispensable, mais il répond imparfaitement aux besoins d’une population vieillissante.

Avec l’âge, les problèmes de santé peuvent devenir plus nombreux et plus complexes. Certaines personnes doivent composer avec plusieurs maladies chroniques, une mobilité réduite ou une perte progressive d’autonomie.

Ces situations exigent souvent un accompagnement continu plutôt que des interventions ponctuelles.

Pourtant, notre système demeure largement centré sur les établissements.

Nous consacrons des ressources considérables aux hôpitaux et aux centres d’hébergement, alors que de nombreuses personnes âgées souhaitent simplement continuer à vivre dans leur maison, leur appartement ou leur communauté aussi longtemps que possible.

Ce souhait me paraît parfaitement légitime.

Vieillir ne devrait pas signifier automatiquement perdre son environnement familier, ses habitudes et son indépendance.

Le Commissaire à la santé et au bien-être du Québec révélait d’ailleurs que le système public ne répondait, en 2023, qu’à 10,7 % des besoins évalués de services de longue durée à domicile.

Cette donnée, bien qu’elle concerne une mesure précise des besoins et non l’ensemble des soins, illustre l’ampleur du défi.

À mon avis, nous devons revoir notre manière d’organiser les services.

Il faut miser davantage sur la prévention, les soins de proximité, les visites à domicile, la réadaptation et l’accompagnement des personnes dont l’autonomie commence à diminuer.

L’objectif ne devrait pas être uniquement de prolonger la vie, mais de permettre aux gens de vivre ces années supplémentaires dans les meilleures conditions possibles.

Et cela suppose aussi de soutenir convenablement les travailleurs et travailleuses qui prennent soin de nos aînés.

La retraite n’est pas un fardeau pour la société

Un autre aspect du vieillissement m’interpelle particulièrement : la manière dont nous parlons des retraités.

Dans les discussions économiques, les personnes âgées sont souvent présentées sous l’angle des dépenses qu’elles occasionnent.

On évoque les coûts des soins de santé, les régimes de retraite, les pensions publiques et la diminution du nombre de travailleurs disponibles.

Ces préoccupations sont réelles et méritent d’être prises au sérieux.

Une population vieillissante exerce effectivement des pressions sur les finances publiques et sur la main-d’œuvre. Le financement des services doit être planifié avec rigueur et tenir compte de l’évolution démographique.

Mais je trouve réducteur de considérer les retraités principalement comme une charge économique.

Pendant plusieurs décennies, ces personnes ont travaillé, payé des impôts, élevé des familles, contribué aux services publics et participé au développement du Québec.

Elles ont construit des entreprises, enseigné dans nos écoles, soigné nos malades, entretenu nos infrastructures et assuré le fonctionnement de nos institutions.

La retraite ne fait pas disparaître cette contribution.

Elle marque simplement une nouvelle étape de l’existence.

D’ailleurs, de nombreuses personnes continuent à travailler après 65 ans, que ce soit par nécessité financière, par intérêt personnel ou par désir de demeurer actives.

D’autres offrent leur temps à des organismes communautaires, accompagnent des proches, participent à la vie municipale ou soutiennent leurs enfants et petits-enfants.

L’Institut de la statistique du Québec soulignait, dans son portrait des personnes aînées publié en 2023, que les heures annuelles de bénévolat effectuées par celles-ci représentaient l’équivalent de 131 400 emplois à temps plein.

Cette contribution, rarement comptabilisée dans les grands indicateurs économiques, représente pourtant une richesse collective considérable.

Nous devrions apprendre à mesurer autrement la valeur d’une personne dans notre société.

La contribution humaine ne se limite pas à un salaire, à une déclaration de revenus ou à une participation au marché du travail.

Le droit de vieillir sans perdre sa dignité

La dignité devrait constituer le principe fondamental de toute politique concernant les personnes âgées.

Malheureusement, elle demeure parfois davantage une intention qu’une réalité.

Une personne qui avance en âge ne perd ni son intelligence, ni sa personnalité, ni son droit de prendre des décisions concernant sa propre vie.

Pourtant, il arrive qu’on s’adresse aux aînés comme s’ils étaient devenus incapables de comprendre leur situation.

On décide pour eux, on organise leur quotidien et on établit leurs besoins sans toujours prendre suffisamment le temps de les écouter.

Cette attitude peut découler de bonnes intentions, mais elle demeure problématique.

Protéger une personne ne devrait jamais signifier lui retirer inutilement sa capacité de choisir.

L’autonomie ne se résume pas à pouvoir se déplacer ou accomplir certaines tâches sans assistance. Elle comprend également le droit de décider, de participer et de conserver une maîtrise sur les aspects importants de son existence.

Il faut aussi reconnaître que les personnes âgées ne forment pas un groupe homogène.

Certaines sont actives, autonomes et en excellente santé à 85 ans. D’autres vivent des limitations importantes beaucoup plus tôt.

Certaines disposent de revenus confortables, alors que d’autres éprouvent des difficultés à payer leur logement, leur alimentation ou leurs médicaments.

Les besoins diffèrent considérablement d’une personne à l’autre.

C’est pourquoi les politiques publiques doivent être suffisamment souples pour respecter cette diversité.

La dignité suppose également de lutter contre la négligence et la maltraitance.

Selon une enquête de l’Institut de la statistique du Québec, environ 7 % des personnes de 65 ans et plus vivant à domicile ont déclaré avoir subi une forme de maltraitance en 2025.

Ce chiffre devrait nous préoccuper.

Une société ne peut pas prétendre respecter ses aînés si elle tolère que certains d’entre eux vivent dans la peur, l’isolement ou la dépendance envers des personnes qui abusent de leur confiance.

La solitude, un problème que les statistiques ne racontent pas entièrement

Le vieillissement soulève également une question souvent moins visible : celle de la solitude.

Avec les années, les réseaux sociaux peuvent se transformer. Des amis disparaissent, un conjoint décède, les enfants vivent parfois loin et les occasions de rencontres deviennent moins fréquentes.

Une personne peut alors se retrouver progressivement isolée, même lorsqu’elle habite dans une ville densément peuplée.

Cet isolement peut avoir des conséquences importantes sur le bien-être psychologique et physique.

Mais il serait injuste de présenter toutes les personnes âgées comme des individus solitaires.

Beaucoup entretiennent une vie sociale riche, participent à des activités culturelles, voyagent et développent de nouveaux intérêts.

Le véritable problème concerne celles et ceux qui souhaitent maintenir des contacts sociaux, mais qui n’en ont plus les moyens.

Le manque de transport, les difficultés financières, les limitations physiques et l’éloignement des services peuvent transformer une situation temporaire en isolement durable.

Nos municipalités ont ici un rôle essentiel à jouer.

Des quartiers accessibles, des transports collectifs adaptés, des bibliothèques, des centres communautaires et des espaces publics accueillants contribuent directement à la qualité de vie des personnes âgées.

Ces aménagements profitent d’ailleurs à toute la population.

Une ville dans laquelle une personne de 85 ans peut se déplacer facilement est généralement aussi une ville plus agréable pour les familles, les enfants et les personnes vivant avec un handicap.

Une société qui valorise insuffisamment l’expérience

Je crois que notre société entretient une relation contradictoire avec le vieillissement.

D’un côté, nous célébrons les progrès de la médecine qui permettent de vivre plus longtemps.

De l’autre, nous accordons une importance considérable à la jeunesse, à la rapidité, à la nouveauté et à la performance.

L’expérience accumulée au fil des décennies semble parfois perdre de sa valeur simplement parce qu’elle appartient à une génération précédente.

Pourtant, les personnes âgées possèdent souvent une connaissance précieuse de notre histoire, de nos institutions et des transformations sociales qu’a connues le Québec.

Elles ont traversé des périodes de changements économiques, politiques et culturels majeurs.

Elles ont connu le Québec d’avant la Révolution tranquille, l’expansion de l’État québécois, les grandes transformations du monde du travail et l’arrivée des technologies numériques.

Cette mémoire collective mérite d’être transmise.

Bien entendu, l’âge ne garantit pas automatiquement la sagesse, pas plus que la jeunesse ne signifie un manque de jugement.

Chaque génération possède ses forces, ses expériences et ses angles morts.

Mais une société qui cesse d’écouter ses aînés risque de perdre une partie de sa mémoire et de répéter inutilement certaines erreurs.

J’aimerais que nous développions davantage d’occasions de dialogue entre les générations.

Des programmes de mentorat, des activités intergénérationnelles et des initiatives communautaires pourraient permettre aux jeunes et aux moins jeunes de partager leurs connaissances.

Les personnes âgées pourraient transmettre leur expérience professionnelle ou personnelle, tandis que les jeunes contribueraient notamment à faciliter l’appropriation des nouvelles technologies.

Ce dialogue devrait reposer sur la réciprocité plutôt que sur l’idée qu’une génération aurait tout à enseigner à l’autre.

Les proches aidants ne peuvent pas tout assumer

Il est impossible de parler du vieillissement sans aborder le rôle des proches aidants.

Selon une enquête québécoise réalisée en 2024-2025, environ 27 % des personnes âgées de 15 ans et plus agissent comme proches aidantes. La majorité de ces personnes soutiennent au moins une personne âgée de 65 ans ou plus.

Derrière ces chiffres se trouvent des conjoints, des enfants, des frères, des sœurs et des amis qui consacrent une partie importante de leur temps à accompagner une personne ayant besoin d’aide.

Leur contribution est essentielle.

Mais elle peut aussi devenir épuisante.

Certains doivent concilier un emploi, leurs responsabilités familiales et les soins apportés à un parent vieillissant.

D’autres, eux-mêmes à la retraite, prennent soin d’un conjoint dont l’état de santé se détériore.

Il faut reconnaître leur engagement sans considérer leur disponibilité comme illimitée.

Le soutien aux proches aidants doit comprendre des services de répit, de l’accompagnement professionnel, de l’information accessible et une aide financière adaptée lorsque cela s’avère nécessaire.

Une société qui compte sur la solidarité familiale doit aussi assumer sa propre part de responsabilité.

Adapter nos milieux de vie, et pas seulement nos institutions

Nous parlons beaucoup des hôpitaux et des centres d’hébergement, mais beaucoup moins des maisons, des appartements et des quartiers dans lesquels les gens souhaitent vieillir.

Pourtant, l’environnement quotidien influence directement l’autonomie.

Un logement situé au troisième étage d’un immeuble sans ascenseur peut devenir difficile d’accès. Des escaliers, une salle de bain mal adaptée ou l’absence de services de proximité peuvent limiter progressivement les déplacements.

Dans certaines régions, l’automobile demeure pratiquement indispensable pour faire son épicerie, consulter un médecin ou participer à des activités sociales.

Lorsque conduire devient impossible, l’autonomie peut diminuer rapidement.

Il faudra donc repenser notre façon de construire et d’aménager les milieux de vie.

Cela signifie encourager les logements accessibles, faciliter les adaptations résidentielles, améliorer les transports et développer des services à proximité des quartiers résidentiels.

Il faudra également tenir compte du pouvoir d’achat des personnes âgées.

Un logement adapté ne sert à rien si son coût dépasse les moyens des personnes auxquelles il est destiné.

Le vieillissement doit devenir une préoccupation permanente dans les décisions d’urbanisme, d’habitation et de transport.

Préparer l’avenir exige des choix collectifs

Le Québec ne part pas de zéro.

Les gouvernements successifs ont adopté diverses politiques visant à améliorer les conditions de vie des aînés, notamment en matière de soutien à domicile, de prévention, de participation sociale et de lutte contre la maltraitance.

Le plan d’action gouvernemental 2024-2029, intitulé La fierté de vieillir, prévoit d’ailleurs de nombreuses mesures touchant ces enjeux.

Mais les intentions ne suffisent pas.

Ce qui compte véritablement, ce sont les résultats obtenus dans la vie quotidienne des personnes concernées.

Les services sont-ils accessibles ? Les délais sont-ils raisonnables ? Les logements sont-ils adaptés ? Les personnes âgées peuvent-elles participer aux décisions qui les touchent ?

Et surtout, les ressources suivent-elles réellement l’évolution des besoins ?

À mon avis, le vieillissement devrait devenir une priorité transversale de nos politiques publiques, au même titre que l’éducation, l’économie ou l’environnement.

Il ne s’agit pas d’opposer les besoins des personnes âgées à ceux des jeunes générations.

Au contraire, nous avons intérêt à développer une société dans laquelle chacun pourra traverser les différentes étapes de la vie avec un niveau raisonnable de sécurité, d’autonomie et de dignité.

Les investissements que nous faisons aujourd’hui pour adapter nos collectivités bénéficieront éventuellement aux générations qui suivent.

Vieillir devrait être une étape de la vie, pas une mise à l’écart

Au fond, la question du vieillissement dépasse largement les statistiques démographiques et les considérations budgétaires.

Elle nous oblige à réfléchir à la valeur que nous accordons à la personne humaine.

Sommes-nous une société qui reconnaît principalement les individus pour leur productivité économique ? Ou sommes-nous capables de considérer qu’une personne conserve toute sa valeur, indépendamment de son âge, de son état de santé et de sa capacité à travailler ?

Je crois que cette interrogation mérite une place centrale dans notre réflexion collective.

Nous devons évidemment reconnaître les défis économiques du vieillissement. Nous devons planifier les besoins en personnel, assurer le financement des services et revoir certaines façons de faire.

Mais nous devons également éviter de transformer les personnes âgées en un problème à résoudre.

Le vieillissement de la population découle en partie d’une réussite remarquable : nous vivons plus longtemps que les générations qui nous ont précédés.

Cette longévité devrait être considérée comme une occasion de bâtir une société plus humaine, plus inclusive et mieux adaptée aux réalités de l’existence.

Je souhaite un Québec dans lequel les personnes âgées pourront continuer à participer à la vie collective, transmettre leurs connaissances, faire leurs propres choix et recevoir les soins nécessaires lorsqu’elles en auront besoin.

Un Québec où la retraite ne signifiera pas la disparition de la vie sociale, où demander de l’aide ne sera pas vécu comme une humiliation et où perdre une partie de son autonomie ne voudra pas dire perdre sa dignité.

Car nous vieillissons tous, à notre rythme et dans des circonstances différentes.

La véritable question n’est donc pas seulement de savoir si le Québec est prêt à devenir une société de personnes âgées. Elle est de savoir si nous sommes prêts à construire une société dans laquelle il fera bon vieillir.

Et cette responsabilité nous appartient collectivement, dès aujourd’hui.


Sources documentaires

Les principales données de l’article s’appuient sur ces publications officielles :

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Jean-Christophe Gagnon

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