Le gouvernement Legault vient de relancer le débat sur l’« islamisme radical ». François Legault a parlé d’« assaut », et son ministre de la Laïcité, Jean-François Roberge, appelle à se « réveiller ». Dans leur sillage, les oppositions s’échinent à clarifier le vocabulaire, certains dénonçant une exagération, d’autres appelant à nommer les choses sans tomber dans les superlatifs. Une fois encore, c’est un débat qui révèle plus sur l’usage politique des mots que sur la construction réelle de politiques publiques.
Le cas Bedford : fait réel, symbole politique
Roberge et Legault citent le cas documenté de l’école Bedford à Montréal, où des enseignants liés à une mouvance islamiste avaient introduit des pratiques incompatibles avec la laïcité : séparation des sexes en classe, interdiction faite aux filles de participer aux cours d’éducation physique, rituels religieux au sein des cours. Un rapport a confirmé ces dérives. Voilà un exemple concret d’entrisme religieux, c’est-à-dire la stratégie qui consiste à infiltrer une institution pour en infléchir la pratique et les objectifs.
Ce cas est sérieux, inquiétant et mérite une réponse ferme. Mais Legault et Roberge transforment un fait isolé en drapeau politique en parlant « d’assaut », comme si le Québec était au bord d’un embrasement généralisé. On passe du réel au symbolique : une infiltration ponctuelle devient une « invasion ». Le problème n’est pas d’avoir nommé l’islamisme radical, mais d’avoir gonflé l’ampleur du phénomène pour alimenter une posture politique.
L’usage stratégique des mots
Quand un premier ministre parle « d’assaut », il ne construit pas une politique publique. Il cherche à produire une émotion collective : inquiétude, peur, réflexe défensif. L’effet immédiat est de détourner l’attention. On ne parle plus de la santé publique qui craque, de l’éducation en crise ou de la facture énergétique qui grimpe, mais d’un ennemi intérieur. La communication politique adore ce genre de cadrage : il permet de projeter l’image d’un gouvernement vigilant et protecteur, même si les mesures concrètes sont minimes.
Roberge, lui, joue la carte du sursaut : « réveillons-nous maintenant! ». C’est le registre du combat, de l’urgence. Or, une société démocratique doit éviter de réagir par sursauts émotionnels. Elle doit agir par règles claires, appliquées de manière égale à tous, sans céder à la panique morale.
Les oppositions en contre-pied
Le Parti libéral, par la voix de Marwah Rizqy, a posé la question centrale : de quoi parle exactement le premier ministre? Quand on brandit un terme aussi chargé que « radicalisme islamiste », il faut des faits, pas des effets de manche. Or, le rapport commandé par le gouvernement lui-même sur la laïcité ne mentionne pas ce phénomène. La contradiction saute aux yeux : on crie au feu, mais on n’a pas jugé bon d’en parler dans un document officiel censé guider l’action.
Québec solidaire a joué une autre carte : élargir le débat. Guillaume Cliche-Rivard a rappelé qu’il n’y a pas que l’islamisme radical. Le masculinisme radical, par exemple, progresse aussi dans l’espace public, avec ses discours de haine et ses violences bien documentées. Pourquoi le premier ministre n’en parle-t-il pas? Ce double standard met en lumière l’usage sélectif du terme « radicalisme ».
Le Parti québécois, enfin, a adopté une position plus chirurgicale. Joël Arseneau reconnaît que l’islamisme radical existe, que l’entrisme est un fait, mais critique la dramatisation de Legault. Le PQ insiste sur la nécessité de nommer les choses clairement, sans exagérer, et surtout de proposer des solutions concrètes. Ici, le débat rejoint la ligne péquiste : lucidité sans hystérie.
Laïcité, fermeté, universalité
La laïcité n’est pas une croisade. Elle est une règle du jeu commune qui protège tout le monde : croyants, non-croyants, minorités religieuses comme majorité culturelle. Mais pour être crédible, elle doit s’appliquer fermement et universellement. Le problème n’est pas qu’on dénonce l’islamisme radical. Le problème, c’est quand on transforme ce phénomène en épouvantail pour masquer l’absence de politique cohérente.
Si le gouvernement veut réellement agir, il doit renforcer trois leviers :
- Inspection scolaire : s’assurer que toutes les écoles, publiques comme privées, respectent strictement les programmes communs et les droits des enfants, sans accommodements illégitimes.
- Encadrement des organismes : tout groupe qui cherche à infiltrer les institutions publiques pour imposer une pratique religieuse doit être sanctionné et exclu des partenariats avec l’État.
- Éducation civique : donner aux jeunes des outils pour comprendre la démocratie, la laïcité et les dangers des idéologies d’enfermement, qu’elles soient religieuses, masculinistes ou complotistes.
Pas besoin de grands discours martiaux. Juste appliquer la loi, systématiquement et sans faiblesse.
Ottawa en embuscade
Il faut aussi regarder le décor fédéral. Plus le Québec se perd dans des querelles verbales, plus Ottawa a le champ libre pour se poser en garant de la sécurité et des droits fondamentaux. C’est le piège classique : le gouvernement provincial gonfle la menace, la gère mal, et Ottawa intervient pour rappeler qu’il est le « vrai » protecteur des citoyens. Résultat : une dépendance accrue.
Le Québec doit refuser ce scénario. Il doit démontrer qu’il est capable de gérer seul, lucidement, ses enjeux de sécurité, de laïcité et de cohésion sociale. Sinon, la population finit par croire que seule la tutelle fédérale offre la stabilité.
Dérives verbales et responsabilité politique
Les superlatifs, comme « assaut », affaiblissent la crédibilité gouvernementale. Le mot choque, fait la manchette, mais il ne produit aucune solution. Pire : il installe un climat de suspicion généralisée. Chaque communauté immigrante devient potentiellement suspecte, chaque pratique religieuse banale peut être lue comme un signe d’infiltration. Ce glissement n’aide personne : il fragilise les minorités, nourrit le ressentiment et, paradoxalement, crée le terreau pour de nouvelles radicalisations.
La responsabilité politique, c’est de distinguer le fait documenté du fantasme, la menace réelle du mythe, et de calibrer les mots en conséquence. Sinon, on joue exactement le jeu des extrémistes : polariser la société, alimenter la peur et miner le vivre-ensemble.
Le vrai réveil
Le vrai réveil ne consiste pas à répéter des formules choc devant les caméras. Il consiste à bâtir un État qui a les moyens d’agir sans dépendre d’Ottawa, sans être prisonnier de la communication instantanée. Cela veut dire des institutions solides, capables de détecter et de neutraliser l’entrisme religieux ou idéologique. Cela veut dire des programmes scolaires protégés, des services publics insensibles aux pressions communautaristes, une administration capable de tenir la ligne de la laïcité avec constance.
Et cela veut dire, ultimement, que le Québec doit devenir souverain pour contrôler l’ensemble de son cadre juridique et institutionnel. Tant que les clés restent à Ottawa, la tentation existera toujours d’instrumentaliser les peurs au lieu de construire une vraie politique.
Conclusion
Oui, l’islamisme radical existe. Oui, il faut le nommer, l’identifier, le contrer. Mais non, il ne faut pas le transformer en « assaut » imaginaire pour détourner l’attention des crises que le gouvernement n’arrive pas à gérer. La laïcité exige de la clarté et de la fermeté, pas de la dramatisation.
L’État québécois doit sortir du registre des slogans et entrer dans celui de l’action souveraine. C’est la seule manière de protéger réellement nos institutions et notre vivre-ensemble. Le reste n’est que bruit, et ce bruit affaiblit le Québec au lieu de le renforcer.