L’indépendance du Québec doit mériter la confiance

Pour une voie républicaine avec les Premières Nations et les Inuit

Ce texte s’adresse d’abord aux Québécois indépendantistes.

Il ne demande pas aux Premières Nations ni aux Inuit d’adhérer au projet souverainiste. Il ne prétend pas parler en leur nom. Il ne propose pas une architecture arrêtée à leur place. Il pose plutôt une exigence au mouvement souverainiste québécois : si le Québec réclame pour lui-même la reconnaissance politique, la maîtrise de ses décisions et le respect de sa volonté démocratique, il doit se montrer capable de reconnaître, avec autant de sérieux, les nations qui réclament aussi la maîtrise de leur avenir.

Toute relation réelle devra se discuter avec les autorités, institutions, instances communautaires et porteurs de légitimité reconnus par les nations concernées, selon leurs propres procédures, leurs propres priorités et leurs propres façons de décider.

C’est le point de départ. Sans ça, le « nation à nation » ne vaut pas grand-chose.

Ne pas transformer les nations autochtones en argument

Le débat sur l’indépendance du Québec tombe souvent dans un mauvais réflexe : traiter les Premières Nations et les Inuit comme un argument dans une partie entre Québec et Ottawa.

Pour certains fédéralistes, les nations autochtones servent à faire peur au Québec : l’indépendance deviendrait automatiquement une menace, comme si le Canada actuel représentait naturellement la justice, la réparation et le respect des peuples autochtones.

Pour certains souverainistes, le réflexe inverse existe : on répond trop vite, on cherche à neutraliser l’objection, on affirme que « ça se réglera », puis on revient au duel Québec-Canada comme si la relation avec les nations autochtones formait un dossier secondaire.

Ces deux réflexes manquent le réel.

Les Premières Nations et les Inuit ne constituent pas un bloc uniforme. Elles ne forment pas une variable d’ajustement dans le débat constitutionnel québécois. Elles ont leurs histoires, leurs langues, leurs territoires, leurs droits, leurs institutions, leurs mémoires, leurs blessures, leurs priorités et leurs procédures politiques.

Elles n’ont pas à servir de caution au souverainisme québécois. Elles n’ont pas non plus à servir de bouclier moral au fédéralisme canadien.

Une position républicaine sérieuse commence donc par une phrase simple : le Québec peut défendre sa propre liberté politique sans nier celle des nations autochtones. Il peut vouloir sortir d’un cadre fédéral qui limite ses pouvoirs tout en refusant de reproduire, envers d’autres peuples, la logique qu’il conteste pour lui-même.

L’indépendance ne règle pas tout. Elle oblige davantage.

Le souverainisme québécois gagne en crédibilité lorsqu’il cesse de présenter l’indépendance comme une solution magique. L’indépendance ne transformerait pas automatiquement l’État québécois en État juste, efficace et respectueux. Elle donnerait au Québec des leviers plus complets. Elle augmenterait donc aussi sa responsabilité.

C’est une distinction fondamentale.

Un Québec indépendant aurait davantage de pouvoirs sur ses lois, sa fiscalité, ses relations internationales, ses frontières civiques, ses politiques d’immigration, ses infrastructures, ses données, sa langue commune, son développement territorial et sa capacité d’exécution.

Mais plus de pouvoirs signifie aussi plus d’obligations. Un État qui réclame la maîtrise de son avenir doit prouver qu’il sait exercer cette maîtrise sans écraser celle des autres.

Sur le territoire québécois, plusieurs dossiers touchent directement ou indirectement les Premières Nations et les Inuit : territoire, ressources naturelles, hydroélectricité, forêts, mines, routes, logement, santé, justice, protection de la jeunesse, langues autochtones, données, archives, sécurité publique, lieux de sépulture, mémoire des pensionnats, enfants disparus ou décédés, développement économique, services publics et gouvernance locale.

Ces sujets ne supportent pas les phrases faciles.

Un Québec indépendant ne pourrait pas simplement dire : « Ottawa n’est plus là, donc nous décidons. » Une telle réponse remplacerait une tutelle par une autre. Elle affaiblirait moralement le projet indépendantiste et donnerait des armes à ceux qui veulent présenter toute souveraineté québécoise comme une menace.

La bonne voie dit autre chose : l’indépendance du Québec doit ouvrir une relation plus claire, plus responsable et plus négociée avec les nations autochtones, pas déplacer le centre de décision d’Ottawa vers Québec sans changer les pratiques.

Le Québec doit déjà faire mieux là où il détient des leviers

Il faut nommer Ottawa sans s’y cacher.

Le régime canadien porte une responsabilité historique et institutionnelle majeure dans la dépossession, les politiques d’assimilation, les pensionnats, les conflits de compétence, les retards de services, les sous-financements et les rapports de pouvoir imposés aux peuples autochtones. Le Canada ne peut pas se présenter comme arbitre moral neutre dans une histoire qu’il a lui-même largement structurée.

Mais cette vérité ne donne pas au Québec un certificat d’innocence.

Les nations autochtones ne jugeront pas un projet québécois seulement selon ce qu’il dit du Canada. Elles le jugeront aussi selon ce que le Québec fait déjà là où il détient des responsabilités.

Quand Québec possède un levier sur un projet de territoire, une réforme de services, une décision administrative, une donnée, un contrat, une consultation, une politique de santé, une intervention en protection de la jeunesse, un développement énergétique, une route, une forêt ou une mine, il doit répondre de ses propres pratiques.

Le Québec ne peut pas demander aux nations autochtones de faire confiance à une promesse abstraite. Il doit démontrer, dossier par dossier, que sa manière de décider change réellement : information en amont, accès aux documents, reconnaissance des désaccords, consultation avant décision, engagements écrits, échéanciers, recours, suivi public et capacité de corriger ce qui ne fonctionne pas.

C’est ici que le souverainisme devient vérifiable.

Dire que l’indépendance permettra de faire mieux ne suffit pas. Il faut déjà faire mieux lorsque les leviers existent.

Le nation à nation doit changer la décision

Le vocabulaire politique peut devenir dangereux lorsqu’il remplace l’action. « Dialogue », « partenariat », « reconnaissance », « réconciliation », « nation à nation » : ces mots peuvent porter une vraie valeur. Mais ils peuvent aussi servir à éviter les questions difficiles.

Qui décide réellement?
Qui reçoit les documents?
Qui choisit le calendrier?
Qui peut modifier le projet?
Qui contrôle les études, les cartes, les données, les archives et les budgets?
Qui signe?
Qui rend des comptes?
Qui dispose d’un recours si l’engagement n’est pas respecté?
Qui paie le prix humain et territorial d’une mauvaise décision?

Voilà le vrai test.

Une consultation tenue après une décision ne construit pas une relation de confiance. Une annonce sans budget, sans responsable, sans calendrier, sans mécanisme de suivi et sans possibilité de révision ne règle rien. Un partenariat où un seul gouvernement conserve tout le dernier mot mérite d’être regardé avec prudence.

Le nation à nation n’a de valeur que s’il change la manière de décider.

Ça ne signifie pas que chaque désaccord disparaîtra. Ça ne signifie pas que le Québec devra dire oui à tout. Ça signifie plutôt que les conflits devront passer par des procédures dignes, explicites et vérifiables : interlocuteurs reconnus, documents partagés, désaccords écrits, droits protégés, responsabilités nommées, mécanismes de révision et suivi public lorsque possible.

La reconnaissance ne remplace pas l’exécution. Une relation sérieuse se mesure aux engagements tenus.

Nommer les nations, respecter les différences

Il faut aussi corriger une paresse de langage. Parler « des Autochtones » comme d’un bloc uniforme écrase la réalité.

Au Québec, les nations autochtones reconnues comprennent notamment les Abénakis, les Anishinabeg/Algonquins, les Atikamekw, les Cris/Eeyou, les Hurons-Wendat, les Innus, les Inuit, les Wolastoqiyik Wahsipekuk, les Mi’gmaq, les Mohawks/Kanien’kehá:ka et les Naskapis.

Ces nations n’ont pas toutes la même histoire politique, territoriale, juridique et institutionnelle. Certaines réalités passent par des traités ou des conventions. D’autres par des revendications territoriales, des ententes administratives, des institutions locales, des gouvernements régionaux, des autorités traditionnelles, des conseils, des organisations de femmes, des aînés, des familles, des porteurs de savoirs territoriaux ou des structures propres à chaque nation.

Un État québécois sérieux ne devrait donc pas commencer par demander : « Quelle est la position des Autochtones? »

Il devrait demander : de quelle nation parle-t-on? Quelle autorité ou quels porteurs de légitimité doivent être reconnus dans ce dossier? Quel territoire se trouve concerné? Quels droits, ententes, mémoires ou revendications s’appliquent? Quelles procédures cette nation juge-t-elle légitimes? Quels documents doivent être partagés avant de discuter? Quel ordre de gouvernement détient quel levier? Quelle partie du problème vient d’Ottawa, de Québec, d’une municipalité, d’une entreprise, d’un tribunal ou d’un organisme administratif?

Cette précision ne ralentit pas la politique. Elle empêche les mauvaises décisions.

Une loi de mise en œuvre après un Oui devrait prévoir une relation distincte

Si le peuple québécois votait Oui à l’indépendance, le Québec devrait agir avec ordre : faire certifier le résultat, adopter une loi québécoise de mise en œuvre, établir un mandat de négociation, maintenir la continuité des services, inviter Ottawa à négocier, documenter les réponses fédérales et rendre lisible la transition.

Mais cette démarche ne devrait pas se réduire à un tête-à-tête Québec-Ottawa.

Une loi de mise en œuvre sérieuse devrait prévoir une relation distincte avec les Premières Nations et les Inuit. Elle ne devrait pas prétendre régler unilatéralement les droits, les territoires, les institutions ou les statuts politiques autochtones. Elle devrait plutôt créer une obligation claire de négociation, de continuité, de protection des droits existants et de mécanismes propres avec les nations concernées.

Elle devrait reconnaître que la transition politique du Québec touche des droits, des ententes, des services, des territoires, des responsabilités administratives et des relations qui ne peuvent pas être traités après coup.

Il ne s’agit pas d’écrire d’avance le résultat de négociations qui devront avoir lieu avec les nations concernées. Il s’agit d’éviter l’improvisation, le vide juridique, la méfiance et le vieux réflexe qui consiste à décider au centre avant d’inviter les autres à réagir.

Un Québec qui veut devenir pleinement responsable doit planifier cette responsabilité dès le départ.

Ni tutelle canadienne, ni centralisme québécois

La voie républicaine québécoise doit refuser deux impasses.

La première impasse consiste à laisser le fédéralisme canadien se présenter comme protecteur naturel des peuples autochtones contre le Québec. Cette posture efface trop facilement l’histoire réelle du Canada, les politiques d’assimilation, les pensionnats, les retards de services, les conflits de compétence et les structures qui ont longtemps limité la pleine capacité décisionnelle des nations autochtones.

La deuxième impasse consisterait, pour des souverainistes québécois, à répondre par un centralisme national : puisque le Québec deviendrait l’État, Québec déciderait seul.

Ce serait une erreur profonde.

La voie juste ne passe ni par la tutelle canadienne ni par un centralisme québécois. Elle passe par une coexistence politique négociée, où le Québec assume sa propre liberté nationale sans nier les droits, les institutions et les mémoires politiques des nations autochtones.

Cette coexistence ne doit pas devenir une belle phrase. Elle doit se traduire en mécanismes : reconnaissance des interlocuteurs, protection des droits existants, accès aux documents, calendrier de négociation, suivi des engagements, recours, transparence budgétaire, responsabilité ministérielle, clauses de révision, mécanismes communs sur les territoires et les ressources lorsque nécessaire, et continuité des services pendant toute transition politique.

Un peuple qui reprend ses leviers doit apprendre à mieux les partager lorsque ces leviers touchent les droits d’autres peuples.

Ce que les souverainistes doivent comprendre

Cette exigence ne diminue pas le projet indépendantiste. Elle le rend plus fort.

Un souverainisme qui traite les nations autochtones comme un obstacle se fragilise lui-même. Il confirme les pires caricatures de ses adversaires. Il donne l’image d’un projet qui veut seulement changer le détenteur du pouvoir, sans changer la manière de l’exercer.

À l’inverse, un souverainisme capable de parler clairement de droits, de territoires, d’institutions, de procédures, d’engagements et de responsabilités devient plus crédible. Il montre qu’il ne cherche pas seulement à gagner un référendum, mais à bâtir un État capable de durer.

La souveraineté du Québec ne doit pas reproduire les angles morts du fédéralisme canadien. Elle doit offrir une façon plus responsable d’habiter le territoire, avec les nations qui y vivent, qui y exercent des droits et qui y portent des mémoires plus anciennes que le régime canadien actuel.

Cette phrase devrait guider toute doctrine indépendantiste sérieuse : le Québec ne peut pas demander pour lui-même la maîtrise de son avenir tout en restant flou sur la maîtrise que les autres nations réclament pour le leur.

Ce que les nations autochtones n’ont pas à accepter

Il faut le dire clairement : les Premières Nations et les Inuit n’ont pas à accorder leur confiance au Québec parce que le Québec affirme de bonnes intentions.

La confiance ne se décrète pas. Elle se mérite.

Elle se mérite par la constance, la traçabilité, l’accès aux documents, la reconnaissance des désaccords, le respect des procédures propres, la protection des droits, la clarté budgétaire, la parole tenue et la capacité de corriger.

Un Québec souverainiste qui demande à être reconnu comme peuple politique doit accepter que les nations autochtones lui demandent des preuves, pas seulement des principes.

C’est légitime.

Un projet républicain mature ne devrait pas craindre cette exigence. Il devrait y voir une condition de sérieux.

Le vrai test : avant la décision, pas après

Tout le monde peut se dire ouvert au dialogue lorsque la décision reste lointaine. Le vrai test commence avant la décision.

Avant un projet minier.
Avant une route.
Avant une réforme de la protection de la jeunesse.
Avant une base de données.
Avant une entente territoriale.
Avant un barrage.
Avant une ligne de transport.
Avant une politique de santé.
Avant une décision touchant les langues, les archives, les enfants, les familles, les lieux de mémoire ou les ressources.

C’est avant qu’il faut informer. Avant qu’il faut partager les documents. Avant qu’il faut reconnaître les interlocuteurs. Avant qu’il faut demander quelle procédure paraît légitime. Avant qu’il faut déterminer ce qui peut être modifié. Avant qu’il faut écrire les désaccords.

Consulter après avoir décidé revient à demander une approbation. Discuter avant la décision reconnaît une capacité politique réelle.

Si le Québec veut être pris au sérieux comme nation, il doit prendre au sérieux les nations avec lesquelles il partage le territoire.

Conclusion : une indépendance digne de confiance

L’indépendance du Québec ne devrait pas chercher à remplacer une domination par une autre. Elle devrait permettre au peuple québécois de reprendre les leviers qui lui manquent, tout en construisant une relation plus claire, plus responsable et plus vérifiable avec les Premières Nations et les Inuit.

Ça demande de la fermeté envers Ottawa. Mais ça demande aussi de la rigueur envers nous-mêmes.

La liberté politique du Québec ne vaudra pas seulement par le transfert des pouvoirs. Elle vaudra par la manière dont ces pouvoirs seront exercés.

Un Québec républicain digne de ce nom devra prouver qu’il peut décider sans écraser, négocier sans instrumentaliser, reconnaître sans absorber, et gouverner sans reproduire les angles morts du régime qu’il veut quitter.

Le Québec doit parler comme une nation. Il doit écouter comme un État responsable. Et il doit agir comme un partenaire dont la parole peut être vérifiée.

C’est à cette condition que l’indépendance pourra devenir autre chose qu’un changement de statut : une manière plus juste et plus adulte d’habiter ce territoire commun.

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