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Analyses

Le Québec vieillit, mais nos services publics sont-ils prêts ?

9 minutes de lecture

Le Québec vieillit. On le sait depuis longtemps. Les démographes nous préviennent depuis des décennies, les gouvernements multiplient les plans d’action et les ministres promettent régulièrement de mieux répondre aux besoins des personnes âgées.

Mais les chiffres publiés aujourd’hui par l’Institut de la statistique du Québec devraient nous obliger à regarder cette réalité autrement.

Dans 11 des 17 régions administratives, les personnes de 65 ans et plus sont maintenant plus nombreuses que les jeunes de moins de 20 ans.

En Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, elles représentent déjà 32 % de la population. Le Bas-Saint-Laurent, la Mauricie et le Saguenay–Lac-Saint-Jean affichent également des proportions particulièrement élevées.

Ce ne sont pas simplement des statistiques. Elles annoncent une transformation profonde de nos besoins collectifs, de notre organisation territoriale et de la manière dont l’État devra fournir ses services.

Et la question mérite d’être posée franchement : est-ce que nos institutions sont réellement organisées pour le Québec qui s’en vient ?

Un changement démographique qui ne date pas d’hier

Je trouve toujours étonnant d’entendre parler du vieillissement comme s’il s’agissait d’une crise imprévisible.

Les générations nombreuses nées après la Seconde Guerre mondiale ne sont pas apparues hier. Leur progression dans les différents groupes d’âge était largement prévisible.

Les gouvernements successifs disposaient donc de suffisamment d’informations pour planifier les services, les infrastructures et les besoins en personnel.

Il faut reconnaître que des mesures ont été prises. Le précédent gouvernement avait notamment adopté un plan d’action sur le vieillissement couvrant la période 2024-2029, avec des objectifs en matière de soutien à domicile, de logement et de participation sociale.

Mais l’existence d’un plan ne garantit pas sa réalisation.

C’est précisément ce qu’il faut maintenant mesurer.

En 2025, les personnes de 65 ans et plus représentaient 21,7 % de la population québécoise, comparativement à 20,6 % pour les moins de 20 ans.

Nous avons franchi un seuil démographique important. Pourtant, une partie de notre organisation des services publics repose encore sur des modèles qui ne répondent pas nécessairement aux nouvelles réalités territoriales.

Le problème n’est pas que la population vieillisse.

Le problème serait de continuer à gouverner comme si elle ne vieillissait pas.

Vieillir en région n’est pas la même chose que vieillir à Montréal

C’est ici que les moyennes provinciales deviennent insuffisantes.

Une personne âgée qui habite près d’un grand centre hospitalier n’affronte pas nécessairement les mêmes difficultés qu’une personne vivant dans une petite municipalité éloignée.

Les distances, la disponibilité du transport, l’accès aux professionnels et la présence de services communautaires peuvent changer complètement la situation.

Dans certaines localités, se rendre à un rendez-vous médical peut nécessiter une organisation considérable. Lorsque la conduite automobile n’est plus possible, la question du transport devient directement liée à l’autonomie.

Il ne suffit donc pas de promettre davantage de soins.

Il faut déterminer où ils seront offerts, par qui, avec quels moyens et dans quels délais.

Un financement calculé principalement en fonction du nombre d’habitants risque de mal refléter les coûts particuliers des territoires moins densément peuplés.

Desservir une population dispersée exige souvent davantage de déplacements et une organisation différente du travail.

L’équité territoriale ne consiste pas nécessairement à dépenser exactement la même somme par personne partout.

Elle consiste à donner aux citoyens des possibilités raisonnablement comparables d’obtenir les services dont ils ont besoin.

Cette distinction devrait guider les prochaines décisions du gouvernement.

Le maintien à domicile : une promesse qui devra devenir mesurable

Pendant la campagne électorale de septembre, Paul St-Pierre Plamondon a présenté un engagement important : augmenter de 50 % le budget consacré aux soins à domicile.

Le Parti Québécois a également proposé une aide financière de 10 000 $ pour faciliter la transformation d’une résidence en maison intergénérationnelle, ainsi qu’une bonification annuelle de 10 millions de dollars du Programme d’adaptation de domicile.

Ces propositions répondent à un besoin réel.

Permettre aux personnes de demeurer chez elles aussi longtemps que leur état de santé et leurs conditions de vie le permettent constitue une orientation défendable, autant sur le plan humain que sur celui de l’organisation des soins.

Mais il faut maintenant passer des engagements électoraux aux résultats.

Une augmentation budgétaire ne garantit pas automatiquement une augmentation proportionnelle des services.

Encore faut-il disposer du personnel nécessaire, organiser les déplacements, assurer la coordination des soins et éviter que les démarches administratives absorbent une partie des ressources supplémentaires.

Le gouvernement péquiste vient d’arriver au pouvoir. Il serait injuste de lui attribuer les difficultés accumulées avant son élection.

Mais cette distinction ne lui donne pas un délai illimité pour agir.

Son engagement devra se traduire par un calendrier, des crédits budgétaires identifiables et des indicateurs publics permettant de suivre les progrès dans chaque région.

Combien de personnes recevront davantage de services ? Combien d’heures supplémentaires seront réellement offertes ? Les délais d’attente diminueront-ils ?

Voilà les questions auxquelles il faudra répondre.

Les personnes âgées ne sont pas seulement des bénéficiaires de services

Il faut également éviter un autre piège : présenter le vieillissement uniquement comme un fardeau pour les finances publiques.

Les personnes âgées ne forment pas un groupe uniforme.

Plusieurs demeurent actives, autonomes, engagées dans leur communauté et présentes sur le marché du travail.

Le portrait publié aujourd’hui par l’Institut de la statistique du Québec indique d’ailleurs que le taux d’emploi des personnes de 55 à 64 ans a augmenté de plus de 12 points de pourcentage entre 2011 et 2025, pour atteindre environ 64 %.

C’est une évolution importante.

Les personnes retraitées contribuent également à la vie communautaire, à l’entraide familiale et au fonctionnement de nombreux organismes.

Le vieillissement entraîne donc des besoins supplémentaires, mais il ne signifie pas automatiquement une perte de contribution sociale.

La véritable responsabilité de l’État consiste à reconnaître cette diversité.

Une personne autonome n’a pas les mêmes besoins qu’une personne atteinte d’une maladie invalidante. Une personne vivant seule ne bénéficie pas du même réseau de soutien qu’une autre entourée de sa famille.

Une politique sérieuse doit tenir compte de ces différences plutôt que de considérer tous les citoyens de 65 ans et plus comme une catégorie administrative homogène.

Les municipalités ne peuvent pas tout absorber

On parle souvent du rôle du gouvernement provincial, mais le vieillissement transforme aussi les responsabilités quotidiennes des municipalités.

Les trottoirs, le déneigement, les transports collectifs, l’aménagement des logements et l’accessibilité des bâtiments deviennent des éléments déterminants de la qualité de vie.

Dans une petite municipalité, la fermeture d’un commerce, la disparition d’un service ou la réduction d’un trajet de transport peuvent avoir des conséquences disproportionnées pour les personnes qui ne conduisent plus.

Or, les municipalités disposent de ressources financières et humaines très inégales.

On ne peut pas leur transférer indéfiniment de nouvelles responsabilités sans leur donner les moyens de les exercer.

Le gouvernement devra donc travailler avec les MRC et les administrations locales pour établir des priorités territoriales réalistes.

Il devra également soutenir les organismes communautaires et les entreprises d’économie sociale qui participent déjà au maintien à domicile.

Ces partenaires jouent un rôle important, mais ils ne devraient pas servir de prétexte à un désengagement de l’État.

La responsabilité publique demeure entière, même lorsque les services sont offerts par différents organismes.

Le véritable test du nouveau gouvernement

Le vieillissement représente l’un des grands défis de gouvernance des prochaines années.

Il touche la santé, l’habitation, le transport, l’aménagement du territoire, les finances publiques et la disponibilité de la main-d’œuvre.

Aucun ministère ne peut régler seul une transformation de cette ampleur.

Le gouvernement de Paul St-Pierre Plamondon devra donc démontrer qu’il peut dépasser les interventions sectorielles et établir une véritable stratégie adaptée aux réalités régionales.

Cela signifie notamment de répartir les ressources selon les besoins, de mesurer les résultats et de publier des données suffisamment détaillées pour que les citoyens puissent juger des progrès.

Il faudra aussi accepter une réalité moins confortable : certaines solutions coûteront cher.

Mais l’inaction comporte également des coûts, qu’il s’agisse de pressions supplémentaires sur les établissements de santé, de déplacements évitables ou d’une perte d’autonomie qui aurait pu être retardée.

Ces coûts doivent être évalués sérieusement, sans prétendre que toute dépense en maintien à domicile produit automatiquement une économie.

Le débat budgétaire mérite mieux que des slogans.

Pour ma part, je considère que le véritable indicateur de réussite sera assez simple.

Une personne âgée vivant en Gaspésie, au Bas-Saint-Laurent ou en Mauricie doit pouvoir compter sur des services adaptés à sa situation, sans être systématiquement désavantagée par son code postal.

Nous ne pourrons pas éliminer toutes les différences entre les régions. Mais nous pouvons décider de ne pas les laisser devenir des inégalités permanentes d’accès aux services essentiels.

Les chiffres publiés aujourd’hui ne constituent pas une surprise démographique.

Ils constituent un rappel de responsabilité.

Le Québec vieillit depuis longtemps. Ce qui reste à démontrer, c’est notre capacité politique à adapter l’État à cette réalité.

Le nouveau gouvernement a maintenant l’occasion de faire de cette transformation autre chose qu’une succession de promesses et de plans d’action.

Il devra prouver que les services suivent les besoins réels de la population.

Parce qu’au bout du compte, la question n’est pas seulement de savoir combien de Québécois auront 65 ans ou plus dans dix ou vingt ans.

La véritable question consiste à savoir dans quelles conditions ils pourront vivre, et si l’État québécois aura pris les décisions nécessaires pendant qu’il était encore temps.

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Jean-Christophe Gagnon

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