Le Québec ne doit pas seulement financer : il doit maîtriser

Le Québec entre dans une période électorale où chaque parti voudra montrer qu’il « agit ». Il y aura des annonces, des enveloppes, des programmes, des engagements sectoriels, des promesses de soulagement. Tout ça comptera. Mais tout ça ne suffira pas.

Car la question décisive n’est pas seulement : combien met-on sur la table?

La vraie question : quel pouvoir durable construit-on avec cet argent?

Ce lundi 11 mai 2026, l’actualité québécoise donne une image assez nette du moment politique. Québec solidaire pousse l’idée d’une taxe sur les grandes fortunes et d’un réseau d’épiceries publiques. Le gouvernement annonce des aides aux festivals, aux événements touristiques, aux régions, aux victimes d’infractions criminelles. Dans les nouvelles locales, on parle d’infrastructures routières abîmées, d’entreprises agricoles en difficulté, d’arbres plantés en ville, de sécurité publique, de familles sous pression.

À première vue, ça ressemble à une mosaïque dispersée. En réalité, un même fil traverse tout : le Québec cherche de l’oxygène, mais il n’a pas encore reconstruit tous ses poumons.

On peut taxer davantage. On peut subventionner davantage. On peut annoncer davantage. Mais si l’État ne reprend pas la maîtrise des circuits essentiels — alimentation, logement, énergie, transport, données, langue, immigration, santé, culture, production locale — il restera condamné à compenser des déséquilibres qu’il ne contrôle pas.

C’est ici que la politique commence vraiment.

Une taxe sur la fortune peut avoir une logique redistributive. Des appuis aux festivals peuvent soutenir la vitalité culturelle et touristique des régions. Une aide aux victimes peut renforcer l’accès à la justice. Un rachat dans le secteur serricole peut préserver une capacité de production alimentaire. Mais chaque mesure doit passer le même test : réduit-elle une dépendance? Renforce-t-elle un levier québécois? Augmente-t-elle la capacité d’action du peuple québécois?

Sinon, on finance le mouvement sans reprendre la direction.

Le Québec a trop souvent fonctionné comme ça : on ajoute un programme pour corriger un effet, puis un autre pour amortir un coût, puis un autre pour répondre à une urgence. À la fin, l’État dépense beaucoup, les citoyens respirent à peine, et les structures qui produisent la pression restent debout.

Ça donne un gouvernement gestionnaire, non un État stratège.

Le cas de l’alimentation illustre bien le problème. Quand des serres importantes se retrouvent au bord du gouffre, on ne parle pas seulement d’une entreprise privée en difficulté. On parle de sécurité alimentaire, de production locale, de dépendance aux importations, d’énergie, de main-d’œuvre, de prix au consommateur et de souveraineté économique. Le prix d’une tomate ne relève pas seulement du marché. Il dépend d’un système complet : financement, terres, énergie, transport, distribution, concurrence étrangère, politiques agricoles, accès au capital.

Même logique pour les festivals. Les événements ne sont pas seulement des moments de divertissement. Ils font vivre des régions, occupent l’espace public, soutiennent des artistes, attirent des visiteurs, renforcent l’appartenance. Mais là encore, l’enjeu dépasse le chèque. Un État qui soutient la culture doit aussi se demander : qui contrôle les lieux, les plateformes, la découvrabilité, les données, les revenus, les infrastructures, la transmission?

Sans ça, la culture québécoise reçoit de l’aide, mais demeure vulnérable.

La même mécanique vaut pour les routes. Des ornières sur les autoroutes ne représentent pas seulement un désagrément pour automobilistes impatients. Elles révèlent l’état d’un patrimoine collectif. Une route qui se dégrade, c’est une facture reportée, un risque accru, une économie moins fluide, une preuve matérielle que l’entretien du territoire demande plus que des annonces ponctuelles. Un pays se reconnaît aussi à la manière dont il entretient ce qui relie ses villes, ses villages, ses régions.

L’État québécois doit cesser de se percevoir comme un distributeur de programmes. Il doit redevenir l’architecte d’une capacité collective.

La différence paraît mince. Elle ne l’est pas.

Distribuer, c’est répondre à une pression. Construire, c’est réduire la pression à la source.

Distribuer, c’est gérer le manque. Construire, c’est reprendre le levier qui produit l’abondance.

Distribuer, c’est dire : voici une aide. Construire, c’est dire : voici une capacité que nous ne perdrons plus.

Dans une campagne électorale, les partis seront tentés de multiplier les engagements visibles. C’est normal. Mais les Québécois devront juger autrement. Une promesse vaut moins par son montant que par le pouvoir qu’elle crée. Une mesure sociale vaut moins par son intention que par sa capacité réelle à changer la condition des gens. Une politique économique vaut moins par son vocabulaire que par les dépendances qu’elle réduit.

Le Québec n’a pas besoin d’un catalogue. Il a besoin d’une charpente.

Cette charpente repose sur une idée simple : chaque dollar public doit travailler deux fois. Une première fois pour répondre au besoin immédiat. Une seconde fois pour renforcer un levier durable du Québec.

Aider une famille, oui. Mais aussi rendre le logement, les services de garde, le transport et les revenus moins fragiles.

Soutenir une entreprise agricole, oui. Mais aussi renforcer la production locale, la transformation ici, la distribution ici, la résilience alimentaire ici.

Financer un événement culturel, oui. Mais aussi consolider les artistes, les lieux, les réseaux régionaux, la langue française, la mémoire commune.

Réparer une route, oui. Mais aussi planifier l’entretien, réduire les retards, protéger les chaînes logistiques, relier le territoire au lieu de le subir.

Voilà le cœur du débat politique à venir : non pas gauche contre droite dans un théâtre usé, mais gestion de la dépendance contre reprise de maîtrise.

Le Québec peut choisir de demeurer une administration qui amortit les chocs. Ou il peut devenir un sujet politique qui organise ses forces.

Cette distinction devrait guider toute revue de presse, toute analyse électorale, toute proposition publique. Car les nouvelles du jour ne parlent pas seulement de dépenses, de partis ou de programmes. Elles parlent d’un peuple qui sent que les coûts montent, que les services craquent, que les dépendances s’accumulent, que les décisions se prennent trop souvent ailleurs, trop tard, ou sans vision d’ensemble.

La réponse ne viendra pas d’une indignation de plus. Elle viendra d’une méthode.

Nommer le problème. Identifier le levier. Mesurer le coût. Reprendre la décision. Construire la capacité.

Le Québec n’a pas à choisir entre solidarité et maîtrise. Sans maîtrise, la solidarité devient une promesse vulnérable. Sans solidarité, la maîtrise devient un privilège réservé à quelques-uns. Un État national digne de ce nom doit tenir les deux : protéger les siens et contrôler les leviers qui rendent cette protection possible.

La formule à retenir pourrait tenir en une phrase :

Un Québec qui finance sans maîtriser paie deux fois : une fois pour survivre, une fois pour rester dépendant.

Le prochain choix politique ne portera donc pas seulement sur les montants annoncés. Il portera sur la nature même de l’État québécois.

Un État qui compense.

Ou un État qui reprend la main.