Québec numérique : le vrai pouvoir, c’est l’architecture — pas le ministre

1. Le symptôme : un État numérique en dérive

Depuis vingt ans, les projets informatiques gouvernementaux du Québec se suivent et se ressemblent : retards, dépassements de coûts, sous-traitance excessive, perte de contrôle. Qu’il s’agisse de SAAQclic, du Dossier Santé Québec ou du portail Mon Espace, chaque génération de ministres promet de “corriger les dérives” — sans jamais toucher au cœur du problème.

En août, un document confidentiel révélé par Radio-Canada montrait que le nouveau ministre de la Cybersécurité et du Numérique, Gilles Bélanger, souhaite aller plus loin que ses prédécesseurs. Il demande une loi lui accordant le pouvoir de résilier des contrats ou d’arrêter des projets informatiques lorsque les coûts et les délais explosent.
Actuellement, il ne peut qu’en recommander la suspension.

À première vue, la demande semble légitime. Quand 25 projets publics dépassent déjà leur budget et 65 accusent du retard, il y a de quoi exiger des leviers réels. L’expert Steve Waterhouse, ancien sous-ministre adjoint à la cybersécurité, appuie d’ailleurs cette idée : “Si la gouvernance continue de fonctionner au cas par cas, on fera une commission d’enquête par année.”
Difficile de le contredire.

Mais ce que Bélanger propose, c’est une solution hiérarchique à un problème systémique.
Et c’est là que le bât blesse.


2. Le piège du pouvoir vertical

Le réflexe du pouvoir politique, quand un système dysfonctionne, est presque toujours le même : centraliser.
Créer un “ministre responsable”, donner des pouvoirs d’intervention, puis espérer que la discipline administrative fera le reste.

Or, dans le domaine du numérique, cette logique pyramidalement bureaucratique est précisément ce qui empêche l’État d’être agile.
Les projets informatiques gouvernementaux sont complexes, interdépendants et évolutifs. Les contrôler par décret revient à gérer une centrale électrique avec un marteau.

Si on accorde au ministre le pouvoir d’arrêter des projets, on crée :

  • un risque politique, car chaque intervention pourrait être interprétée comme un geste partisan;
  • un risque juridique, car les fournisseurs pourraient poursuivre l’État pour rupture abusive;
  • un risque organisationnel, car les ministères craindront d’innover par peur d’être “coupés” en cours de route.

Bref : le pouvoir d’arrêter ne crée pas la compétence de bien gérer.
Il ne règle pas le problème de fond : l’absence d’une architecture de gouvernance numérique intégrée.


3. Le vrai besoin : un “NOC gouvernemental”

Les grandes infrastructures critiques — électricité, télécommunications, transport aérien — sont surveillées en temps réel par des centres d’opérations (NOC, Network Operations Center).
L’État québécois devrait s’en inspirer.

Plutôt que de confier à un ministre le rôle de juge et bourreau, on pourrait établir un NOC gouvernemental du numérique, chargé de superviser en continu tous les projets technologiques publics.
Ses fonctions seraient à la fois techniques, analytiques et décisionnelles.

Les quatre niveaux d’intervention du NOC :

  1. Surveillance automatique : chaque projet dépose ses données (budget, délais, livrables) dans une plateforme de suivi.
    Dès qu’un indicateur dépasse un seuil, une alerte est générée.
  2. Audit externe obligatoire : une équipe indépendante évalue la situation et propose un plan de redressement.
  3. Suspension temporaire du financement : tant que le plan n’est pas validé, le flux budgétaire est gelé.
  4. Arbitrage inter-ministériel : si le problème persiste, une instance technique tranche la décision de poursuite, refonte ou arrêt.

Résultat : aucune décision arbitraire, aucune guerre de territoire.
Le système s’autorégule par des règles claires, déclenchées par la donnée, pas par la politique.


4. Les projets comme des “actifs logiciels vivants”

Un autre changement de paradigme s’impose : cesser de traiter les projets informatiques comme des chantiers finis.
Un système numérique n’est jamais “achevé”. Il évolue, se corrige, s’adapte.

Chaque projet devrait donc être défini comme un actif logiciel vivant, doté :

  • d’un identifiant unique (ex. DSQ-v3.1);
  • d’un historique de versions publiques;
  • d’un contrat de performance basé sur des jalons livrables, pas sur une enveloppe globale.

Les fournisseurs seraient rémunérés à chaque jalon validé par le NOC, garantissant une traçabilité complète des engagements et une agilité contractuelle.
Ainsi, on ne gèle plus tout un projet parce qu’un module échoue : on corrige la partie fautive, sans effondrer le reste.


5. Une Autorité du numérique du Québec (ANQ)

Pour éviter les ingérences et les jeux d’influence, cette gouvernance devrait être confiée à une autorité indépendante, sous supervision de l’Assemblée nationale.
Appelons-la Autorité du numérique du Québec (ANQ).

Ses missions :

  • Certifier les appels d’offres informatiques de l’État;
  • Auditer chaque projet de plus de 5 M$ avant approbation;
  • Publier un rapport trimestriel de l’état de santé numérique du gouvernement;
  • Recommander les correctifs structurels avant qu’un projet échoue.

Ses pouvoirs :

  • émettre un avis de suspension préventive sur la base d’indicateurs objectifs;
  • imposer un plan de redressement assorti d’échéances vérifiables;
  • exiger la formation des cadres aux bonnes pratiques de gouvernance TI.

Ce serait, en quelque sorte, la “Caisse de dépôt du code” : une entité qui protège les actifs numériques de la nation.


6. Un code de conception souverain

La souveraineté numérique ne réside pas seulement dans les institutions, mais dans le code lui-même.
Chaque projet informatique public devrait respecter un Code de conception souverain, un cadre normatif imposant :

  1. Interopérabilité : tous les systèmes doivent pouvoir échanger des données avec les registres centraux du Québec.
  2. Hébergement local : aucune donnée sensible hébergée à l’extérieur du territoire.
  3. Chiffrement certifié québécois : algorithmes validés par le Centre de sécurité technologique du Québec (CSTQ).
  4. Publication de code non-sensible : pour les modules non critiques, le code source devrait être ouvert et auditable.
  5. Contrôle des dépendances : interdiction d’utiliser des librairies ou services cloud dont la gouvernance échappe à l’État.

Ces règles auraient force de règlement, pas de simple directive administrative.
Elles rendraient la souveraineté numérique du Québec opérationnelle, mesurable et irréversible.


7. Redéfinir la reddition de comptes

La dernière réforme doit être culturelle.
On doit arrêter de parler de “projets informatiques” et parler plutôt de services numériques nationaux.

Les routes, les barrages et les hôpitaux sont considérés comme des infrastructures vitales.
Pourquoi pas les systèmes qui gèrent nos dossiers médicaux, nos impôts, nos permis, notre identité numérique?

On ne “stoppe” pas un barrage mal conçu.
On en ferme la vanne défectueuse, on corrige le plan d’ingénierie, et on garde le contrôle du flux.

Le numérique devrait suivre cette logique : diagnostic, correction, résilience — pas exécution punitive.


8. Le résultat : un État intelligent, pas autoritaire

Ce modèle n’a rien de théorique. Il existe déjà dans le monde industriel :

  • chez Hydro-Québec, chaque sous-station signale automatiquement ses anomalies au centre de contrôle;
  • dans le monde bancaire, les systèmes de risque stoppent les transactions suspectes sans qu’un ministre n’appuie sur un bouton.

Pourquoi l’État québécois serait-il le seul à fonctionner encore “à la main”, en mode décret?

Un NOC gouvernemental, une Autorité du numérique et un Code souverain formeraient ensemble le noyau cybernétique d’un Québec moderne :
un système d’État qui se gouverne lui-même, selon des règles logiques, transparentes et traçables.

Ce serait la première vraie réforme structurelle depuis la Révolution tranquille.
Non pas une “loi de plus”, mais une mise à jour du firmware gouvernemental.


9. Conclusion : le pouvoir d’arrêter ne vaut rien sans le pouvoir d’anticiper

Gilles Bélanger a raison de vouloir secouer la machine.
Mais si le Québec veut devenir un État souverain numériquement, il doit cesser de penser le numérique comme un outil, et commencer à le penser comme une infrastructure vivante, dotée d’une gouvernance technique intégrée.

Le futur ne se gouverne pas à coups de veto.
Il se gouverne par architecture, transparence et résilience.

C’est à ce prix — et à ce seul prix — que le Québec pourra redevenir maître de son destin numérique.