J’aime travailler au Québec » : quand Ottawa expulse l’économie québécoise

Un parfum de sabotage

Depuis quelques mois, une crise silencieuse se répand aux quatre coins du Québec. Elle ne fait pas les manchettes comme une élection ou un scandale politique, mais elle mine profondément le tissu économique de nos villes et villages. Le resserrement brutal du Programme des travailleurs étrangers temporaires (TET) par Ottawa force des milliers d’employés déjà intégrés à quitter le territoire ou à se déplacer comme des pions à travers des régions qu’ils ne connaissent pas.
Ce dossier va bien au-delà d’un enjeu administratif : il illustre à quel point le Canada peut, en un seul décret, étrangler la main-d’œuvre du Québec et menacer son développement économique.


La nouvelle mécanique fédérale : le piège du 6 %

En 2024, Ottawa a imposé deux règles qui ont changé la donne :

  1. Un plafond de 10 % de TET rémunérés sous 34,62 $/h.
  2. Un rejet automatique des demandes dans toute région où le taux de chômage dépasse 6 %.

Cette mécanique est implacable. Dans des zones comme Montréal et Laval, où le chômage fluctue autour ou au-dessus de 6 %, il devient impossible de renouveler les permis. Des entreprises, qui fonctionnaient depuis des années avec des travailleurs saisonniers intégrés, voient soudain leur modèle exploser.

Or, le Québec a vu le nombre de TET plus que doubler en deux ans, passant de 35 030 en 2022 à 72 405 en 2024. Dans certains secteurs – agriculture, transformation, paysagement, manufacturier – ces employés ne sont pas accessoires : ils sont le cœur battant de la production.


Témoignages du terrain : la détresse des deux côtés

Philippe Provost, président de Progazon, illustre bien la crise. Sur ses chantiers de la Rive-Sud de Montréal, il estime qu’il pourrait perdre 32 % de ses employés. Non pas par mauvaise gestion, mais parce que le fédéral lui retire arbitrairement ses bras de travail.

Ces bras, ce sont aussi des visages. Jonathan Uribe Tellez, originaire de Mexico, en est à sa sixième saison au Québec. « J’aime travailler ici, j’aime la terre et les plantes », dit-il simplement. Son intégration est réussie, ses compétences sont précieuses, mais son avenir tient désormais à une règle fédérale abstraite.

Les avocats et recruteurs spécialisés parlent d’une avalanche d’appels de détresse. On relocalise des travailleurs de force vers d’autres régions, on pousse certains au travail au noir. L’un comme l’autre crée de la précarité, du stress et des pertes fiscales.


Une onde de choc en région

Contrairement à l’image parfois véhiculée, les TET ne servent pas uniquement les grandes entreprises de Montréal. Dans les villages, ils font tourner les usines, les restaurants, les écoles. Leur présence stabilise des communautés entières.

Comme le dit Julie White, PDG de Manufacturiers & Exportateurs du Québec :

« On ne peut pas faire rentrer du monde et fermer le robinet d’un coup. Ça prend de la vision. »

Mais Ottawa n’offre aucune vision : seulement un couperet statistique. Les règles de chômage qui déclenchent les refus frappent surtout en région, où l’équilibre est fragile. Dans des zones où les entreprises peinent déjà à recruter, ce resserrement risque de provoquer l’exode ou la fermeture pure et simple.


Contradictions et hypocrisie fédérales

Le paradoxe saute aux yeux : le Québec fait face à un vieillissement accéléré de sa population active, à une pénurie de main-d’œuvre chronique, et il a déjà formé et intégré des milliers de TET.
Pourtant, Ottawa vient briser cette intégration au nom d’un principe abstrait.

Le chef conservateur Pierre Poilievre est même allé plus loin en réclamant carrément l’abolition du programme des TET. Une proposition qui témoigne d’une logique idéologique, déconnectée des réalités de terrain, et qui utiliserait l’économie québécoise comme terrain d’expérimentation électoral.


Une arme politique : l’immigration comme levier de contrôle

Ce dossier révèle quelque chose de fondamental : l’immigration, temporaire ou permanente, reste un pouvoir fédéral.
Le Québec a certes arraché l’Accord Canada-Québec de 1991, qui lui donne plus de poids dans la sélection des immigrants permanents. Mais dès qu’il s’agit de main-d’œuvre temporaire, Ottawa garde la main sur l’aiguillage.
Et cet aiguillage devient une arme. Selon le contexte économique ou politique, le fédéral peut ouvrir ou fermer le robinet de travailleurs, plongeant les entreprises québécoises dans l’insécurité.

Ce n’est pas un hasard : c’est une asymétrie de pouvoir volontaire. Elle permet à Ottawa de rappeler que, même quand le Québec gère une partie de son immigration, le dernier mot n’est jamais québécois.


Un problème humain, mais aussi un problème de souveraineté

Au-delà des chiffres et des tableaux, il y a une réalité humaine. Des milliers de travailleurs sont enracinés ici. Certains ont des enfants dans nos écoles, d’autres participent à la vie associative de nos villages. Les renvoyer ou les déplacer comme des variables administratives, c’est un mépris du lien social qu’ils ont contribué à bâtir.

Mais c’est aussi un problème de souveraineté nationale. Car que vaut un peuple qui n’a pas la maîtrise de ses frontières, de sa main-d’œuvre et de son intégration ? Le Québec peut élaborer des plans d’action, signer des ententes, négocier des clauses… mais au final, Ottawa peut tout balayer d’un revers de main.


Quelles solutions pour le Québec ?

Face à cette impasse, plusieurs pistes s’imposent :

  1. Clause de droits acquis : permettre aux travailleurs déjà présents et intégrés de rester, sans dépendre de règles arbitraires liées au chômage.
  2. Visa québécois temporaire : créer un permis propre au Québec pour assurer la continuité économique.
  3. Résidence permanente accélérée pour les TET francophones et intégrés, qui répondent aux besoins chroniques de main-d’œuvre.
  4. Système fiscal incitatif : plutôt que de pousser vers le travail au noir, encourager la régularisation en offrant une passerelle claire vers la citoyenneté québécoise.

Ces solutions sont cohérentes, mais elles se heurtent toutes à un obstacle unique : Ottawa. Tant que le Québec n’aura pas récupéré la pleine compétence sur l’immigration, elles resteront des vœux pieux.


Un casus belli fédéraliste

Cette crise n’est pas un simple accroc bureaucratique. Elle est la démonstration par l’absurde de l’impossibilité de bâtir un Québec prospère dans le cadre canadien actuel.

  • Ottawa bloque des travailleurs intégrés.
  • Ottawa impose des règles uniformes qui détruisent nos villages.
  • Ottawa se réserve le pouvoir de fermer ou d’ouvrir le robinet économique selon son agenda.

Chaque PME en détresse, chaque champ en jachère, chaque usine paralysée devient la preuve que le Québec ne peut pas dépendre de décisions prises ailleurs.


Conclusion : transformer la crise en levier souverainiste

Quand Jonathan Uribe Tellez dit « J’aime travailler au Québec », il ne parle pas seulement d’un emploi. Il exprime l’attachement à un pays qu’il contribue à bâtir de ses mains, saison après saison. Le fait que son avenir soit suspendu aux caprices d’Ottawa devrait choquer chaque Québécois.

Il est temps de tirer les leçons de cette crise : sans indépendance, nous resterons à la merci de règles conçues pour d’autres réalités. La souveraineté du Québec, ce n’est pas seulement une question de drapeau ou de langue : c’est la capacité de décider qui travaille chez nous, dans quelles conditions, et pour bâtir quel avenir collectif.

Ottawa nous envoie un message clair : « Ce n’est pas vous qui décidez. »
La seule réponse possible, c’est de dire : « Désormais, ce sera nous. »