Faire mieux que le PLQ : pour un Centre d’architecture numérique de l’État du Québec (CANEQ)

Le Parti libéral du Québec (PLQ) a récemment tenté d’articuler une vision numérique pour l’État québécois. Or, cette vision demeure superficielle et technocratique : elle empile des comités, parle d’innovation sans structure, et confie encore trop aux firmes privées ce que le Québec doit maîtriser lui-même. Si le Québec veut véritablement atteindre la souveraineté numérique, il lui faut un cadre cohérent, systémique et pérenne : le Centre d’architecture numérique de l’État du Québec (CANEQ).

Ce plan s’articule autour de six piliers : une structure unifiée, une gouvernance indépendante, un recrutement ciblé, une stratégie d’exécution rigoureuse, des infrastructures souveraines et un mécanisme de transparence publique. Ensemble, ces leviers forment un tout cohérent : un État fort, compétent et capable d’agir avec méthode dans le domaine numérique.


1. Structure unifiée : mettre fin au morcellement bureaucratique

Aujourd’hui, chaque ministère du Québec fonctionne avec sa propre direction TI, ses contrats d’impartition, ses logiciels hétérogènes et ses systèmes non interopérables. Ce modèle est inefficace, coûteux et vulnérable. Le CANEQ mettrait fin à ce morcellement en fusionnant le ministère du Numérique, les unités TI ministérielles et les mandats externes sous une seule direction intégrée.

Cette fusion ne vise pas à centraliser la technocratie, mais à unifier la planification architecturale. Le CANEQ deviendrait l’organe directeur responsable de :

  • Définir les standards techniques (sécurité, interopérabilité, architecture logicielle).
  • Contrôler les budgets informatiques et garantir leur cohérence avec les priorités de l’État.
  • Certifier les architectures logicielles avant leur déploiement, évitant les fiascos coûteux du passé (pensons à SAAQclic ou au Dossier Santé Numérique).

Un tel modèle existe déjà ailleurs : l’Estonie, pionnière du gouvernement numérique, fonctionne avec un centre d’architecture étatique qui supervise les interfaces et les flux de données. Le CANEQ s’en inspirerait tout en adaptant ce principe à la réalité québécoise : un État décentralisé mais cohérent, souverain mais interopérable.


2. Gouvernance indépendante : protéger le numérique de la politique partisane

L’expérience récente démontre que les priorités numériques changent au gré des gouvernements. Chaque ministre veut « laisser sa marque », souvent au détriment de la continuité. Le CANEQ introduirait une rupture institutionnelle : un architecte national du numérique, nommé pour sept ans et relevant directement de l’Assemblée nationale, non du Conseil du trésor.

Ce mandat long et stable garantirait la neutralité technique et la vision stratégique à long terme. Le rôle de cet architecte serait triple :

  1. Assurer la cohérence architecturale des systèmes publics.
  2. Prévenir les dérives budgétaires et la duplication des projets.
  3. Maintenir l’intégrité conceptuelle de la transformation numérique du Québec.

Cette indépendance structurelle couperait court aux interférences politiques : les projets seraient évalués selon leur valeur fonctionnelle, non selon leur visibilité électorale. Ce serait un pas décisif vers une culture d’État architecturale, où la planification prime sur la communication.


3. Recrutement ciblé et incitatif : rétablir l’expertise interne

L’un des plus grands défis du numérique public est la fuite des talents. Le secteur privé attire les spécialistes, laissant l’État dépendant de firmes-conseils. Le CANEQ corrigerait cette asymétrie par une politique salariale réaliste et un programme de reconversion interne.

Trois leviers :

  • Rémunération : alignement sur le 75ᵉ percentile du secteur privé pour les postes clés (architectes logiciels, analystes de sécurité, ingénieurs infonuagiques). Cela ne crée pas d’injustice salariale, mais rétablit un rapport de force.
  • Formation accélérée : offrir aux employés publics non spécialisés des parcours de reconversion en technologies de l’information, sur 12 à 18 mois, financés et certifiés par le CANEQ.
  • Clauses de rétention : toute ressource stratégique bénéficierait d’un contrat de trois ans avec primes de maintien.

Ainsi, le CANEQ redeviendrait un lieu d’expertise, pas un centre de gestion de contrats. Il bâtirait un corps professionnel du numérique, à l’image de ce que le Québec a su faire avec les ingénieurs, les enseignants ou les juristes : un pilier stable de la compétence publique.


4. Stratégie d’exécution : discipline, modularité et souveraineté du code

Les grands projets publics échouent souvent parce qu’ils sont pensés comme des blocs monolithiques. Le CANEQ imposerait une discipline d’architecture modulaire, avec un cycle clair : audit, prototypage, livraison.

Tout projet de plus de 10 millions de dollars devrait subir un audit d’architecture préalable, mené par le CANEQ. Cet audit évaluerait :

  • La conformité avec les standards d’interopérabilité.
  • La robustesse de la gouvernance technique.
  • L’accessibilité du code source et des données.

Ensuite, chaque projet serait livré en modules fonctionnels tous les six mois : une méthode d’agilité institutionnelle qui permet de corriger rapidement les erreurs, plutôt que d’attendre la catastrophe en fin de parcours.

Enfin, tous les contrats publics incluraient une clause d’accès obligatoire au code source et aux données. Cela éliminerait la dépendance aux fournisseurs propriétaires, permettrait la réutilisation du code entre ministères et assurerait la pérennité du patrimoine logiciel québécois. En somme, la souveraineté ne serait plus un slogan, mais une pratique contractuelle.


5. Infrastructures souveraines : un nuage québécois pour un État québécois

Le socle matériel du numérique est l’infrastructure. Or, confier nos données publiques à Amazon, Microsoft ou Google revient à renoncer à une part de souveraineté. Le CANEQ établirait une infonuagique gouvernementale québécoise, opérée par Hydro-Québec ou une nouvelle société d’État numérique.

Cette infrastructure souveraine serait conçue selon trois principes :

  • Sécurité physique et logique : centres de données localisés sur le territoire, chiffrage complet des flux et contrôle d’accès étatique.
  • Interopérabilité universelle : toutes les API entre ministères suivraient un standard unique défini par le CANEQ (inspiré de HL7 FHIR ou REST JSON).
  • Évolutivité : le nuage serait modulaire, permettant l’intégration progressive des systèmes existants sans interruption de service.

En parallèle, le CANEQ exigerait que tous les logiciels développés pour l’État exposent des API publiques. Cela briserait les silos et ouvrirait la porte à une innovation civique : les universités, les municipalités et même les PME pourraient interagir avec l’écosystème numérique gouvernemental de manière sécurisée.

Ainsi, l’État québécois se doterait de son propre « infonuagique national », pierre angulaire de la souveraineté numérique intégrale.


6. Suivi et transparence : la reddition de comptes automatisée

Le numérique ne doit pas être opaque. Trop de projets publics s’enlisent dans la confusion, les retards et le secret administratif. Le CANEQ introduirait un tableau de bord public automatisé, mis à jour en temps réel.

Ce tableau présenterait :

  • L’état d’avancement de chaque projet (planifié, en cours, livré).
  • Les coûts cumulés et leur écart par rapport au budget initial.
  • Le taux d’adoption par les utilisateurs.
  • Les indicateurs de performance : disponibilité, satisfaction, délai moyen de traitement, etc.

Chaque année, le CANEQ publierait un rapport du rendement numérique de l’État, soumis à l’Assemblée nationale. Ce rapport, chiffré et vérifiable, permettrait de mesurer les progrès vers la souveraineté numérique complète : part de code libre, taux d’internalisation des ressources, coût d’impartition, niveau d’interopérabilité.

Cette transparence, loin d’être cosmétique, restaurerait la confiance publique. Elle ferait du numérique un bien commun observable, non un domaine réservé aux initiés.


Effets attendus : efficacité, compétence, souveraineté

L’impact global du CANEQ se mesurerait en trois dimensions :

  1. Efficacité administrative : la fusion des structures et la modularité des projets élimineraient les doublons, réduisant les coûts d’impartition d’environ 30 % sur cinq ans.
  2. Renforcement de la compétence interne : le retour des experts au sein de l’État réduirait la dépendance aux firmes externes et consoliderait la mémoire technologique du Québec.
  3. Souveraineté numérique intégrale : grâce au contrôle du code, des données et des infrastructures, le Québec deviendrait maître de son destin numérique, capable d’agir sans permission extérieure.

Au-delà des chiffres, il s’agit d’un changement de paradigme. Le Québec cesserait de consommer des technologies pour enfin concevoir son propre avenir numérique.


Conclusion : de la gouvernance dispersée à l’architecture souveraine

L’approche libérale mise sur des partenariats et des appels d’offres ; elle perpétue une dépendance que le Québec ne peut plus se permettre. À l’inverse, le CANEQ incarne une vision structurée : un État architecte plutôt qu’un État client.

Ce projet n’est pas une réforme technique : c’est un acte de souveraineté. En centralisant la conception, en libérant l’exécution, en internalisant l’expertise et en rendant des comptes au peuple, le Québec poserait les fondations d’un État numérique moderne, cohérent et libre.

C’est ainsi, et seulement ainsi, que le Québec pourra faire mieux que le PLQ : en architecturant son propre avenir, au service de sa souveraineté systémique.