Lutter contre l’itinérance au Québec : sortir du bricolage pour bâtir un plan souverain

Le symptôme le plus cru de nos failles collectives

L’itinérance est souvent présentée comme un “problème social” parmi d’autres, au même titre que la pauvreté, la dépendance ou l’exclusion. En réalité, c’est bien plus que ça : c’est le miroir brut d’un système qui laisse tomber les plus vulnérables. Chaque personne couchée dans une entrée de commerce, chaque tente plantée dans un parc du centre-ville, chaque drame humain lié au froid, aux dépendances ou à la violence est la preuve que nos institutions n’assurent plus la fonction de base : protéger et loger.

Depuis dix ans, malgré les annonces, les plans d’action et les millions injectés, l’itinérance visible a explosé au Québec. Entre 2018 et 2022 seulement, le nombre de personnes en situation d’itinérance a bondi de plus de 44 %, selon les chiffres officiels. Et encore, ces données ne tiennent pas compte de l’itinérance cachée — celles et ceux qui dorment dans des autos, des sous-sols ou des logements insalubres.

On se retrouve dans une spirale où les refuges débordent, où les hôpitaux deviennent des dortoirs temporaires, où la police est forcée de gérer ce qui relève en fait de la santé publique et du logement. Bref, le Québec colmate sans cesse les brèches au lieu d’attaquer la racine.


1. Le logement : traiter la racine, pas le symptôme

Construire massivement du logement social

L’itinérance ne disparaîtra jamais sans une politique de logement social d’envergure. Actuellement, la proportion de logements sociaux au Québec est ridicule par rapport aux besoins : environ 8 % du parc locatif, contre plus de 20 % dans plusieurs pays européens. Tant que le marché privé est laissé à lui-même, les loyers grimpent, les rénovictions se multiplient, et les personnes précaires sont éjectées.

Il faudrait lancer un grand chantier national, comme celui des barrages hydroélectriques dans les années 60–70, mais cette fois pour bâtir des dizaines de milliers d’unités coopératives, communautaires et à loyers modiques. Une politique de ce calibre créerait non seulement des toits, mais aussi des emplois locaux dans la construction et l’entretien.

Encadrer les loyers et stopper la spéculation

Même en dehors du logement social, l’encadrement des loyers doit être beaucoup plus strict. L’actuel Tribunal administratif du logement (TAL) est lent, sous-financé et inefficace. Les propriétaires abusent de failles juridiques pour évincer et spéculer. Le Québec devrait instaurer une indexation obligatoire des loyers sur les revenus réels des locataires les plus vulnérables.

Réquisition temporaire

Autre mesure : réquisitionner temporairement les immeubles vacants laissés à l’abandon par des banques ou des promoteurs. Ces espaces pourraient être convertis en hébergements transitoires plutôt que de pourrir vides au cœur des villes.


2. Santé mentale et dépendances : la clé du “housing first”

Un logement seul n’est pas suffisant si la personne reste aux prises avec une psychose non traitée, une dépendance lourde ou des traumas multiples.

Des cliniques de proximité 24/7

Il faut des cliniques multidisciplinaires ouvertes en continu, intégrant soins de santé mentale, désintoxication, accompagnement social et suivi. Pas des programmes compliqués à remplir, mais des portes ouvertes, accessibles sans bureaucratie.

La logique du “housing first”

L’approche “housing first”, déjà testée avec succès dans plusieurs villes nord-américaines, part du principe qu’on loge d’abord, puis on soigne et on accompagne. Cette logique inverse la pyramide actuelle qui exige souvent sobriété et stabilité avant d’obtenir un logement.

Résultat : moins d’allers-retours aux urgences, moins d’incarcérations inutiles, plus de stabilité humaine… et au final, des coûts publics réduits.


3. Revenus et insertion : briser la trappe de pauvreté

Revenu plancher garanti

Aucun citoyen québécois ne devrait tomber sous le seuil vital, c’est-à-dire être incapable de payer logement, nourriture et transport. Actuellement, l’aide sociale est largement insuffisante et humiliante. Un revenu plancher garanti, conditionné au coût de la vie réel dans chaque région, permettrait de prévenir les chutes dans l’itinérance.

Chantiers d’insertion

Parallèlement, on peut utiliser les grands travaux publics (rénovation d’écoles, infrastructures vertes, agriculture locale) comme tremplins d’insertion. Offrir des emplois encadrés, adaptés au rythme des personnes en réinsertion, c’est redonner dignité et autonomie.


4. Gouvernance et technologie : en finir avec les silos

Aujourd’hui, les dossiers d’une même personne peuvent passer par un refuge, un hôpital, un centre de désintox, un tribunal et un organisme communautaire… sans qu’aucun système unifié ne permette le suivi. Résultat : pertes d’information, répétitions, trous béants dans le filet social.

Une plateforme nationale souveraine

Il faut créer une plateforme numérique nationale qui intègre les parcours des personnes en situation d’itinérance. Mais attention : pas question de confier ça à une multinationale étrangère (genre Microsoft, IBM ou Amazon), qui capturerait les données sensibles. On parle d’une solution souveraine, hébergée sur des serveurs québécois, avec contrôle démocratique des accès.

Un financement stable et non conditionnel

Les enveloppes fédérales arrivent souvent conditionnées, temporaires, et obligent le Québec à quémander chaque année. Au lieu de ça, un fonds permanent de prévention de l’itinérance, alimenté par des revenus autonomes du Québec, assurerait une planification à long terme.


5. La dimension politique : un peuple captif qui colmate au lieu de bâtir

C’est ici qu’il faut avoir le courage de dire les choses : le Québec est captif. Ottawa contrôle les leviers fiscaux majeurs et distribue ses transferts avec des conditions. Résultat : Québec réagit en permanence au lieu de planifier.

Ottawa et les transferts conditionnels

Chaque dollar fédéral destiné au logement ou à la santé est lié à des critères, des redditions de comptes, des délais. C’est une laisse, pas un appui. Pendant ce temps, les milliards de subventions fédérales coulent vers l’Ouest pour soutenir pétrole et infrastructures stratégiques, tandis que le Québec gère ses sans-abris avec des miettes.

L’indépendance comme condition de sortie

Un Québec souverain pourrait :

  • Réallouer ses propres impôts fédéraux vers un chantier national de logement social;
  • Fusionner logement, santé et revenus sous un même cadre stratégique intégré, sans se heurter aux programmes fédéraux;
  • Traiter l’itinérance non pas comme un coût, mais comme une question de sécurité nationale et de dignité collective.

Conclusion : sortir de l’urgence, entrer dans la souveraineté

Lutter contre l’itinérance au Québec ne sera jamais une victoire tant qu’on se contentera de “patcher” avec des refuges temporaires, des promesses électorales et des transferts fédéraux conditionnels. La meilleure façon de combattre l’itinérance, c’est de l’attaquer comme une défaillance systémique : logement social massif, soins de santé mentale accessibles, revenu plancher, gouvernance numérique souveraine.

Mais au fond, la racine du problème est politique : un État captif, qui ne contrôle ni sa fiscalité ni sa planification de long terme, restera toujours en mode urgence. Seul un Québec souverain, maître de ses ressources et de ses politiques sociales, pourra bâtir un plan national capable d’éradiquer l’itinérance.

C’est pourquoi le choix se résume à deux chemins :

  • continuer à colmater en “province” dépendante, ou
  • assumer pleinement notre statut de nation, en construisant un Québec souverain où chaque citoyen a un toit, une dignité et une place.