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Analyses

87 salles d’opération inutilisées : le Québec paie deux fois pour un système qui manque de personnel

8 minutes de lecture

Pendant que des salles d’opération publiques restent inoccupées, une chirurgie planifiée sur cinq est réalisée au privé. Le problème dépasse les listes d’attente. Il révèle une organisation du réseau qui coûte cher et qui devra changer.

Il y a des chiffres qui en disent davantage sur l’état de notre système de santé que bien des discours politiques. Celui révélé ce matin par le Journal de Montréal en fait partie : 87 salles d’opération demeurent inoccupées chaque jour dans les hôpitaux publics du Québec, alors qu’une chirurgie planifiée sur cinq est désormais effectuée dans une clinique privée.

On possède les installations. On a investi l’argent public pour les construire et les équiper. Pourtant, faute de personnel, une partie de cette capacité reste inutilisée pendant que l’État achète des services chirurgicaux ailleurs.

Il y a là une contradiction qu’on ne peut plus traiter comme un simple problème administratif.

Un système qui fonctionne, mais à quel prix ?

Le portrait des chirurgies 2025-2026 de Santé Québec présente des résultats encourageants. Plus de 552 000 interventions ont été réalisées, incluant les urgences. C’est environ 65 000 chirurgies supplémentaires par rapport au rythme de 2023-2024.

La liste d’attente totale a diminué de 11 %. Le nombre de patients attendant depuis plus d’un an a chuté de 55 %.

Ces progrès sont réels. Il faut les reconnaître.

Le recours aux centres médicaux spécialisés a contribué à cette amélioration. Plus de 89 000 patients ont été opérés au privé l’an dernier, sans devoir payer eux-mêmes leur intervention puisqu’elle était couverte par l’assurance maladie.

Pour quelqu’un qui attend depuis des mois avec des douleurs importantes, cette distinction entre public et privé devient secondaire. Ce qui compte, c’est de recevoir les soins nécessaires.

Mais pour le contribuable, une autre question se pose : combien coûte cette solution et pourquoi faut-il y recourir aussi massivement lorsque nos propres installations sont sous-utilisées ?

Selon les estimations préliminaires de Santé Québec, les chirurgies comparables réalisées au privé coûtent 13 % plus cher que dans le réseau public. L’Association de chirurgie du Québec évoque plutôt un écart de 25 % à 30 %.

Ces estimations ne reposent pas nécessairement sur les mêmes méthodes de calcul. Il serait donc imprudent de les présenter comme interchangeables. Elles justifient toutefois une comparaison indépendante des coûts complets, incluant les frais administratifs, les installations et la complexité des interventions.

En 2024-2025, Québec a consacré 183 millions de dollars aux chirurgies réalisées dans ces centres privés.

C’est une somme importante pour un réseau dont on nous rappelle constamment les contraintes budgétaires.

Le personnel est devenu le véritable problème

Une salle d’opération équipée ne fonctionne pas toute seule.

Il faut des infirmières, des inhalothérapeutes, des anesthésiologistes, des chirurgiens et du personnel de soutien. Il faut également des équipements stérilisés, des lits disponibles et une organisation capable de coordonner l’ensemble.

Santé Québec reconnaît que les pénuries de personnel expliquent une partie importante des salles inutilisées.

La présidente de l’Association de chirurgie du Québec, la Dre Nancy Roy, soulève un problème plus préoccupant : une partie des professionnels qui travaillent au privé proviennent du réseau public, où les conditions de travail sont souvent moins attrayantes.

Autrement dit, le privé ne crée pas nécessairement une nouvelle réserve de personnel. Il peut aussi déplacer des ressources déjà rares.

C’est ici que le modèle devient inquiétant.

Si les professionnels quittent les hôpitaux publics pour travailler dans des cliniques privées, les établissements perdent une partie de leur capacité. Pour maintenir l’accès aux chirurgies, l’État achète ensuite des services dans ces mêmes cliniques.

Le problème initial risque ainsi d’entretenir la solution qu’on a choisie pour le contourner.

Il ne s’agit pas d’accuser les professionnels. Ils ont parfaitement le droit de rechercher de meilleures conditions de travail. La véritable responsabilité appartient aux décideurs qui organisent le réseau et déterminent les conditions dans lesquelles les soins sont offerts.

Le bilan de la CAQ mérite un examen sérieux

La Coalition avenir Québec a présenté Santé Québec comme une réforme destinée à rendre le réseau plus efficace, plus responsable et davantage centré sur les patients.

Il faut reconnaître que la production chirurgicale a augmenté sous cette organisation.

Mais les résultats obtenus ne dispensent pas d’examiner les moyens employés.

Lorsqu’un réseau public possède 574 salles d’opération équipées et en laisse environ 87 inoccupées quotidiennement, on doit se demander si les ressources humaines sont réparties correctement et si les conditions offertes permettent de conserver le personnel.

Il serait également trop facile de prétendre que ces 87 salles pourraient toutes fonctionner dès demain. Certaines contraintes ne se règlent pas par une décision ministérielle. Le recrutement, la formation et la disponibilité des équipes prennent du temps.

Reste que le gouvernement précédent a privilégié une organisation dans laquelle le privé occupe une place croissante sans avoir résolu les problèmes structurels du public.

C’est cette dépendance qu’il faut maintenant examiner.

Le gouvernement péquiste devra faire mieux

Le gouvernement de Paul St-Pierre Plamondon, entré en fonction le 21 octobre, hérite de cette situation. Il n’en est pas l’auteur, mais il devient responsable des correctifs.

Le Parti Québécois s’est engagé à abolir Santé Québec, à réduire les dédoublements administratifs et à redonner davantage de pouvoir aux établissements. Il prévoit réinvestir dans les soins les économies anticipées, évaluées à un minimum de 40 millions de dollars.

L’orientation mérite d’être défendue : rapprocher les décisions du terrain et consacrer davantage de ressources aux services plutôt qu’aux structures.

Mais abolir Santé Québec ne suffira pas.

Changer l’organigramme ne fera pas apparaître des infirmières supplémentaires dans les blocs opératoires. Les économies promises devront aussi être démontrées, en tenant compte des coûts de transition.

Le véritable test sera la capacité du gouvernement à améliorer les conditions de travail, à mieux utiliser les équipements disponibles et à diminuer progressivement la dépendance aux contrats privés, sans provoquer une nouvelle hausse des listes d’attente.

Il faudra notamment identifier les établissements où les salles peuvent être rouvertes rapidement, ceux où les pénuries sont persistantes et les spécialités dans lesquelles le recours au privé demeure nécessaire.

Les contrats devront être évalués selon leur coût complet et les résultats obtenus. Et surtout, il faudra mesurer les progrès à partir des patients réellement soignés, pas seulement du nombre de postes administratifs supprimés.

C’est ainsi qu’une réforme pourra produire des résultats durables.

Une question de responsabilité envers les Québécois

Je ne crois pas qu’il faille opposer systématiquement le public et le privé. Si une clinique peut offrir rapidement une intervention nécessaire, à un coût justifié, il serait absurde de refuser cette possibilité pour une raison idéologique.

Mais je refuse aussi l’idée qu’on puisse laisser se détériorer la capacité du réseau public pour ensuite présenter le recours croissant au privé comme une fatalité.

Le Québec a déjà financé ses hôpitaux, ses salles d’opération et ses équipements. Il doit maintenant pouvoir en tirer pleinement profit.

Le gouvernement péquiste a l’occasion de corriger une faiblesse importante de notre système de santé. Pour y parvenir, il devra aller au-delà de la réorganisation administrative et s’attaquer directement aux conditions qui empêchent les équipes de travailler.

Le succès ne se mesurera pas au nombre de structures abolies, mais au nombre de salles rouvertes, aux délais réellement réduits et à la qualité des soins offerts.

Au fond, la question n’est pas de savoir si le Québec doit absolument choisir entre le public et le privé.

Elle est beaucoup plus simple.

Pourquoi continuer à payer davantage pour contourner les faiblesses de notre réseau public, plutôt que d’investir pour lui redonner les moyens de fonctionner ?

C’est à cette question que le nouveau gouvernement devra répondre. Et cette fois, les Québécois seront en droit d’attendre autre chose qu’une nouvelle réforme sur papier.


Le Repère — 29 octobre 2026

Sources

  • Nicolas Lachance, Journal de Montréal, 29 octobre 2026, « Salles d’opération inoccupées : 20 % des chirurgies maintenant effectuées au privé ».
  • Santé Québec, Portrait des chirurgies 2025-2026, données rapportées par le Bureau parlementaire du Journal de Montréal.
  • Parti Québécois, communiqué du 21 août 2026, « Le Parti Québécois abolira Santé Québec afin de réinvestir l’argent dans des soins directs à la population ».
  • Gouvernement du Québec, composition du Conseil des ministres, 22 octobre 2026.

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Jean-Christophe Gagnon

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