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Analyses

L’Europe vient à Montréal. Le Québec doit-il rester spectateur ?

9 minutes de lecture

Quand les grandes puissances discutent de notre avenir économique sur notre propre territoire, la question n’est pas seulement de savoir qui est invité à la table. C’est de savoir qui participe aux décisions et qui devra en assumer les conséquences.

Les 29 et 30 octobre, Montréal accueillera un sommet entre le Canada et l’Union européenne. Mark Carney recevra Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, et António Costa, président du Conseil européen.

Au programme : commerce, énergie, minéraux critiques, intelligence artificielle, défense, recherche et sécurité économique. Des enjeux majeurs qui toucheront directement l’avenir du Québec.

Pourtant, une question demeure : quelle place occupera le gouvernement québécois dans ces discussions?

Le sommet se déroulera à Montréal, au cœur économique d’une nation qui possède ses propres institutions, ses ressources stratégiques, ses industries et une longue tradition de relations internationales. Mais les négociations se dérouleront entre Ottawa et Bruxelles.

Cette situation illustre une réalité fondamentale du fédéralisme canadien : le Québec peut être directement concerné par des engagements internationaux sans être lui-même le négociateur principal.

Et ce n’est pas une question de protocole.

Le Québec n’est pas un simple territoire d’accueil

Je veux d’abord écarter une confusion. Le fait d’accueillir un sommet international ne donne pas automatiquement au Québec un siège dans les négociations entre le Canada et l’Union européenne. Les affaires étrangères et la conclusion des traités relèvent principalement du gouvernement fédéral.

Mais cela ne signifie pas que le Québec n’a aucun rôle à jouer.

Depuis la doctrine Gérin-Lajoie de 1965, le Québec affirme sa capacité d’agir à l’international dans ses domaines de compétence. Il dispose de son propre ministère des Relations internationales et d’un réseau de représentations à l’étranger.

Sa Délégation générale à Bruxelles entretient d’ailleurs des relations avec les institutions européennes depuis des décennies.

Le Québec n’est donc pas un nouveau venu sur la scène internationale.

Mieux encore, le gouvernement québécois a participé activement aux négociations de l’Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne, l’AECG. Il en avait même été l’un des premiers promoteurs.

Ce précédent démontre qu’une participation québécoise peut être concrète, même à l’intérieur du cadre constitutionnel actuel.

Pourquoi cette expérience ne devrait-elle pas servir de référence aujourd’hui?

Des milliards de dollars qui concernent directement le Québec

Les chiffres permettent de comprendre l’importance du dossier.

Selon l’Institut de la statistique du Québec, les exportations québécoises de marchandises vers l’Union européenne ont atteint environ 13,8 milliards de dollars en 2025. Les importations en provenance de l’UE représentaient quelque 31,5 milliards.

Pendant ce temps, près de 70 % des exportations internationales de marchandises du Québec étaient destinées aux États-Unis.

Notre dépendance envers le marché américain demeure donc considérable.

Dans un contexte de tensions commerciales et d’incertitude économique, renforcer les relations avec l’Europe représente une possibilité réelle de diversification.

Mais diversifier nos marchés ne consiste pas simplement à signer davantage d’ententes.

Il faut déterminer quelles entreprises en bénéficieront, où les investissements seront réalisés, combien d’emplois seront créés et quelle part de la valeur économique restera au Québec.

Une entente commerciale peut augmenter les échanges sans nécessairement améliorer de façon équitable la situation des travailleurs et des régions.

C’est précisément pourquoi le Québec doit suivre ces discussions de près.

Nos ressources, leurs négociations

L’Europe recherche des approvisionnements fiables en énergie et en matières premières stratégiques. Elle souhaite également renforcer ses capacités industrielles et réduire certaines dépendances extérieures.

Le Québec possède plusieurs atouts qui correspondent à ces besoins.

Son hydroélectricité, ses ressources minérales, son industrie de l’aluminium et son expertise technologique peuvent contribuer à de nouveaux partenariats économiques.

Mais il faut distinguer deux choses : exporter des ressources et développer une économie qui transforme ces ressources.

Prenons les minéraux critiques.

Si une entreprise européenne investit dans l’exploitation d’un gisement québécois, il faut examiner les retombées réelles. L’investissement favorisera-t-il la transformation locale? Créera-t-il des emplois durables? Respectera-t-il les exigences environnementales et les droits des communautés concernées, notamment les nations autochtones?

Même raisonnement pour l’électricité.

L’hydroélectricité québécoise constitue un avantage économique important. Mais elle n’est pas illimitée. Son utilisation suppose des choix entre les besoins résidentiels, les industries existantes, les nouveaux projets et les exportations.

Ces arbitrages appartiennent largement aux autorités québécoises.

Ottawa peut négocier des partenariats internationaux. Il ne peut cependant pas faire disparaître les responsabilités du Québec à l’égard de ses ressources et de son développement économique.

Montréal possède aussi des cartes importantes

Le sommet abordera également l’intelligence artificielle, les technologies numériques, la recherche et la défense.

Montréal dispose d’un écosystème reconnu en intelligence artificielle, d’établissements universitaires importants et d’une industrie aérospatiale qui entretient déjà des relations internationales.

Le rapprochement entre le Canada et l’Europe pourrait ouvrir de nouveaux débouchés.

Un exemple existe déjà.

En juin 2026, Ottawa a annoncé un premier contrat obtenu dans le cadre du programme européen SAFE, consacré aux investissements en défense. L’entreprise montréalaise Marconi Technologies doit participer à la fabrication de radios tactiques destinées à la Pologne.

Voilà une retombée concrète d’une coopération internationale.

Mais une annonce industrielle soulève aussi des questions : quelle proportion de la production sera réalisée ici? Combien de fournisseurs québécois participeront? Quelles compétences développerons-nous?

Il faut également examiner les implications des engagements en matière de défense, sans confondre occasions industrielles et adhésion automatique à toutes les orientations stratégiques.

Ce sont des questions économiques et politiques légitimes.

Une relation européenne qui dépasse le commerce

Il serait également réducteur de limiter les relations entre le Québec et l’Europe à la vente de marchandises.

Le sommet prévoit des discussions sur la recherche, l’éducation, l’innovation et la mobilité.

Ces domaines touchent directement plusieurs responsabilités québécoises.

La protection de la langue française et de la diversité culturelle mérite aussi une attention particulière. Le Québec possède des intérêts spécifiques dans la circulation des œuvres, les plateformes numériques et le rayonnement de sa culture.

Il doit pouvoir les défendre.

L’Europe n’est pas uniquement un immense marché. C’est aussi un espace politique où se discutent des normes économiques, environnementales, culturelles et technologiques qui peuvent influencer notre propre société.

Le Québec a donc intérêt à comprendre ces décisions, à y contribuer lorsque cela est possible et à anticiper leurs effets.

Le véritable test du gouvernement St-Pierre Plamondon

L’arrivée au pouvoir de Paul St-Pierre Plamondon donne évidemment une dimension politique supplémentaire à ce sommet.

Le premier ministre québécois défend un projet d’indépendance nationale. Mark Carney dirige un gouvernement fédéral dont la responsabilité est de représenter le Canada.

Leurs conceptions de l’avenir politique du Québec diffèrent profondément.

Mais une divergence constitutionnelle n’empêche pas nécessairement la coopération.

Le gouvernement québécois peut défendre son projet national tout en recherchant des retombées économiques concrètes dans le cadre actuel.

De son côté, Ottawa doit tenir compte du fait que plusieurs engagements internationaux peuvent toucher des compétences provinciales.

L’annonce officielle du sommet ne précise pas le rôle que jouera Paul St-Pierre Plamondon. Il serait donc prématuré d’affirmer qu’il en a été volontairement exclu.

La question importante est plutôt de savoir quelles démarches seront entreprises.

Une rencontre avec les dirigeants européens, des échanges avec Ottawa, des discussions économiques parallèles ou une intervention de la représentation québécoise à Bruxelles constitueraient différentes possibilités.

Le choix des moyens appartient aux gouvernements concernés. Les résultats, eux, devront pouvoir être évalués.

La souveraineté ne signifie pas l’isolement

Certains présentent parfois l’affirmation nationale québécoise et la coopération internationale comme deux objectifs contradictoires.

Cette opposition mérite d’être examinée.

Le Québec peut chercher à développer ses relations avec l’Europe tout en poursuivant une réflexion sur son statut politique.

L’indépendance modifierait évidemment les conditions de ces relations. Un Québec souverain devrait négocier ses propres ententes, établir les modalités de ses rapports commerciaux et définir sa participation aux organisations internationales.

Rien de cela ne serait automatique.

Mais, inversement, la participation actuelle du Québec à la fédération canadienne ne garantit pas que tous ses intérêts particuliers seront représentés dans chaque négociation.

Les deux situations comportent des responsabilités et des contraintes qu’il faut reconnaître.

La véritable question demeure celle de la capacité de décider, de négocier et de rendre des comptes.

Au-delà des photographies officielles

À la fin du sommet, les dirigeants publieront probablement une déclaration commune. On parlera de partenariat, de prospérité et de nouvelles possibilités.

Ce langage fait partie de la diplomatie.

Mais pour le Québec, le bilan devra aller plus loin.

Quelles occasions concrètes auront été créées pour nos entreprises ? Quelles mesures concerneront nos ressources ? Quels engagements toucheront nos compétences ? Le gouvernement québécois aura-t-il pu exprimer ses priorités ?

Ces questions méritent des réponses précises.

Je ne crois pas que la présence du premier ministre québécois sur une photographie officielle soit, à elle seule, une mesure de réussite diplomatique. Une rencontre sans résultat concret ne vaut pas nécessairement mieux qu’un travail sérieux réalisé par d’autres canaux.

En revanche, l’absence de participation ou d’influence réelle sur des décisions importantes constituerait un enjeu politique qu’il faudrait examiner.

Les 29 et 30 octobre, l’Europe viendra discuter de son avenir économique avec le Canada, à Montréal.

Le Québec sera bien davantage que le décor de cette rencontre.

Reste à savoir si ses intérêts seront seulement évoqués dans les discours ou s’ils auront réellement pesé dans les décisions.

C’est là que se trouve le véritable enjeu de ce sommet.

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Jean-Christophe Gagnon

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