La transformation numérique du Québec devait annoncer une rupture avec le vieux désordre informatique de l’État. Elle devait simplifier les services, réduire les doublons, rendre les systèmes plus efficaces et donner aux citoyens un accès plus fluide aux institutions publiques.
Mais une autre possibilité apparaît maintenant avec force : que la modernisation numérique devienne une nouvelle forme de dépendance.
Le problème ne tient pas seulement aux dépassements de coûts. Il tient à une question plus profonde : qui possède les outils qui feront fonctionner l’État québécois demain?
L’ex-ministre du Numérique Gilles Bélanger vient de lancer un avertissement sévère. Selon lui, Québec fonce vers une dérive budgétaire majeure dans sa transformation numérique, notamment avec le Dossier santé numérique, confié à l’entreprise américaine Epic. Il affirme que la facture pourrait dépasser largement les sommes disponibles et que le Québec risque de se placer dans une relation de captivité avec de grands fournisseurs informatiques étrangers. L’article publié par QUB et le Journal de Québec rapporte ses critiques, dont l’évaluation d’une transformation numérique pouvant engloutir jusqu’à 20 milliards de dollars sur dix ans.
Il faut résister à une lecture trop facile. Ce dossier ne doit pas être réduit à un règlement de comptes entre un ancien ministre et le gouvernement Fréchette. La personnalité de Gilles Bélanger, son parcours et sa rupture avec la CAQ peuvent faire du bruit politique. Mais derrière le bruit, le mécanisme mérite une attention beaucoup plus sérieuse.
Car le numérique public n’est plus un service de soutien. Il devient l’ossature de l’État.
Les données de santé, les dossiers des citoyens, les systèmes fiscaux, les infrastructures administratives, les outils d’intelligence artificielle, les plateformes de rendez-vous, les algorithmes de priorisation, les contrats d’hébergement, les licences, les mises à jour et les architectures logicielles ne relèvent plus seulement de la technique. Ils organisent la décision publique.
Un État qui ne maîtrise pas ses systèmes finit par dépendre de ceux qui les vendent.
Le Dossier santé numérique illustre parfaitement ce basculement. Santé Québec présente le DSN comme « plus qu’un projet informatique » : un projet de transformation numérique et de transformation des pratiques cliniques. L’objectif annoncé consiste à améliorer l’expérience de la population et à faire du DSN un outil central pour le personnel de la santé et des services sociaux.
Sur papier, l’ambition paraît raisonnable. Le réseau de la santé québécois souffre d’une fragmentation informatique réelle. Le rapport annuel de gestion 2023-2024 du MSSS indiquait que le DSN vise à doter le Québec d’un système clinique de nouvelle génération et à remplacer plus de 2 500 systèmes désuets.
Personne ne peut sérieusement défendre le statu quo informatique. Les télécopieurs, les systèmes qui ne se parlent pas, les doubles saisies, les dossiers incomplets et les retards administratifs coûtent cher. Ils coûtent du temps aux professionnels. Ils coûtent de l’énergie aux patients. Ils coûtent de la capacité au réseau.
La question n’est donc pas : faut-il numériser?
La vraie question : faut-il numériser en rendant l’État propriétaire de sa capacité d’agir, ou faut-il numériser en l’installant dans une dépendance longue envers un fournisseur privé?
C’est ici que le dossier devient politique.
Selon les informations disponibles dans les engagements financiers du MSSS, l’acquisition d’une solution de Dossier santé numérique pour deux établissements d’un projet vitrine avec possibilité d’expansion provinciale mentionne Epic Verona et un montant de 533,9 millions de dollars, dans un cadre où d’autres fournisseurs apparaissent aussi dans le document. TVA Nouvelles rapportait pour sa part, le 8 mai 2026, que le coût total du projet vitrine du DSN atteindrait 1,4 milliard de dollars d’ici 2036 pour le développement, le déploiement et l’exploitation.
Santé Québec a publié une mise au point le même jour, en présentant le DSN comme un projet structurant de modernisation des outils cliniques du réseau. L’organisation soutient aussi, selon La Presse Canadienne reprise par L’actualité, que le DSN entraînerait des économies de 120 millions de dollars par année.
Ces éléments montrent une chose : le débat ne peut pas se régler par une formule simpliste. Il faut comparer les coûts, les économies projetées, les coûts récurrents, les risques de dépendance, la propriété des actifs numériques, la portabilité des données, la capacité de sortie contractuelle et le contrôle public sur l’évolution du système.
Autrement dit, il faut poser la seule question qui compte : après avoir payé, qu’est-ce que le Québec possède réellement?
Car il y a une différence majeure entre acheter une capacité et acheter un accès.
Acheter une capacité, ça veut dire construire un actif durable : expertise interne, architecture maîtrisée, code contrôlé, données gouvernées, standards ouverts, capacité de faire évoluer le système selon les besoins du Québec.
Acheter un accès, ça veut dire payer pour utiliser un environnement dont les règles profondes, les mises à jour, les coûts futurs et les dépendances techniques restent largement entre les mains du fournisseur.
Dans le premier cas, l’argent public construit une puissance publique. Dans le second, il entretient une rente privée.
C’est là que la souveraineté numérique prend tout son sens. Elle ne signifie pas que le Québec doit tout programmer seul dans un sous-sol ministériel. Ça serait une caricature. Elle signifie que l’État doit conserver le contrôle stratégique sur ce qui conditionne ses décisions.
Il peut travailler avec des fournisseurs privés. Il peut acheter de l’expertise. Il peut conclure des contrats avec des entreprises internationales lorsque ça sert clairement l’intérêt public. Mais il ne doit jamais perdre sa capacité de changer de cap, d’auditer ses systèmes, de récupérer ses données, de faire évoluer ses architectures, de négocier fermement et de maintenir une compétence interne assez forte pour ne pas devenir prisonnier de ceux qui livrent la solution.
La modernisation sans propriété stratégique devient un abonnement à la dépendance.
Gilles Bélanger évoque deux pistes abandonnées : Data Québec, qui devait créer une forme d’Hydro-Québec du numérique autour de centres de données souverains et de l’expertise québécoise en intelligence artificielle, puis CODE, un partenariat qui aurait permis à l’État de devenir propriétaire du code source de certaines solutions gouvernementales. Ces propositions, telles que rapportées par QUB, visaient justement à réduire les frais récurrents et à renforcer la capacité québécoise.
On peut discuter leur forme. On peut débattre leur faisabilité. On peut contester leur coût, leur gouvernance ou leur calendrier.
Mais leur intuition centrale demeure juste : le Québec doit cesser de traiter le numérique comme une simple dépense d’approvisionnement. Il doit le traiter comme un champ de souveraineté.
Ce que l’électricité fut pour le Québec du XXe siècle, les données, le code et les infrastructures numériques le deviennent pour le Québec du XXIe siècle.
Hydro-Québec n’a pas seulement produit de l’électricité. Elle a donné au Québec un levier économique, industriel, territorial et politique. Elle a permis de capter une richesse, de structurer un réseau, d’accumuler une expertise, de soutenir des choix collectifs.
Le numérique public exige une réflexion de même nature.
Pas une imitation mécanique. Pas un mythe technocratique. Mais une ambition d’État : posséder les infrastructures décisives, orienter les contrats, garder la valeur ici, former l’expertise ici, protéger les données ici, décider ici.
L’exemple international mérite aussi prudence. On cite souvent l’Estonie, les pays nordiques ou la France comme modèles de souveraineté numérique. Ces comparaisons peuvent éclairer, mais elles ne doivent pas devenir des slogans importés. Le Québec a ses propres contraintes : fédéralisme canadien, compétences partagées, marchés publics, dépendance aux grands fournisseurs, taille du bassin d’expertise, fragmentation administrative, vieillissement des systèmes et pression constante sur les finances publiques.
Justement : ces contraintes rendent la stratégie encore plus nécessaire.
Un petit État national ne peut pas se permettre de payer comme un géant tout en possédant comme un locataire.
La bonne réponse ne consiste pas à refuser toute solution étrangère. Elle consiste à imposer des conditions de puissance publique.
Première condition : la propriété et la portabilité des données doivent demeurer garanties, vérifiables et opposables. Les données de santé des Québécois ne sont pas une marchandise administrative. Elles touchent l’intimité, la sécurité, la confiance et la continuité des soins.
Deuxième condition : l’État doit conserver une capacité interne d’architecture numérique. Sans architectes publics capables de comprendre le système, de questionner les fournisseurs et de vérifier les coûts, l’administration devient vulnérable au langage technique de ceux qui vendent.
Troisième condition : les contrats doivent être évalués sur leur coût total de possession, pas seulement sur le coût d’entrée. Licences, hébergement, entretien, formation, migration, mises à jour, cybersécurité, dépendance contractuelle, capacité de sortie : tout doit apparaître dans le calcul.
Quatrième condition : les solutions doivent favoriser l’interopérabilité. Le problème du Québec ne se réglera pas en remplaçant une fragmentation par une captivité centralisée. Un système moderne doit permettre aux données de circuler de façon sécuritaire, normalisée et contrôlée, sans enfermer l’État dans un seul écosystème.
Cinquième condition : les entreprises québécoises doivent participer à la création de valeur, pas seulement à la sous-traitance périphérique. Le Québec ne peut pas se contenter d’être le territoire où l’on déploie les solutions des autres. Il doit devenir un territoire qui développe, adapte, contrôle et exporte ses propres capacités.
Le vrai scandale potentiel n’est donc pas seulement une facture trop élevée. Le vrai scandale serait de payer très cher pour sortir du désordre, puis découvrir qu’on a simplement remplacé le désordre par une dépendance mieux emballée.
Le gouvernement Fréchette doit donc répondre à des questions simples.
Quelle part du DSN appartient réellement à l’État québécois?
Quels éléments du code, de l’architecture et des interfaces demeurent sous contrôle public?
Quel plan de sortie existe si les coûts explosent ou si la relation fournisseur devient défavorable?
Combien coûteront les licences, l’hébergement, les mises à jour et l’exploitation sur vingt ans?
Quelle expertise interne sera construite dans l’État?
Quelles entreprises québécoises participeront à la chaîne de valeur?
Quels mécanismes d’audit public permettront de vérifier les économies annoncées?
Ces questions ne relèvent pas de la méfiance gratuite. Elles relèvent de la responsabilité élémentaire.
Un État moderne ne doit pas seulement fonctionner. Il doit savoir pourquoi il fonctionne, par qui il fonctionne, à quel coût il fonctionne et dans quelles conditions il peut reprendre la main.
Dans ce dossier, le Québec doit éviter deux erreurs.
La première serait de défendre le vieux fouillis informatique au nom de la prudence. Ce serait absurde. Le réseau de la santé a besoin d’outils modernes. Les patients ont besoin d’un accès plus simple à leurs informations. Les professionnels ont besoin de systèmes moins archaïques. Le papier, les doublons et les systèmes isolés ne protègent pas la souveraineté. Ils l’épuisent.
La deuxième erreur serait de confondre modernité et dépendance. Ce serait tout aussi dangereux. Une plateforme neuve, un fournisseur prestigieux et une promesse d’économie ne suffisent pas à garantir une transformation réussie.
La modernisation doit rendre l’État plus maître de lui-même. Sinon, elle échoue politiquement, même si elle fonctionne techniquement.
Le Québec a déjà vu des projets informatiques absorber des sommes considérables, créer des retards, multiplier les correctifs et réduire la confiance publique. SAGIR, SAAQclic, les ratés de plusieurs grands projets administratifs : chaque épisode rappelle la même leçon. Le problème ne vient pas seulement de la technologie. Il vient d’une gouvernance qui sous-estime les dépendances, les coûts récurrents et les effets de verrouillage.
Le numérique récompense les États qui savent ce qu’ils veulent posséder.
Il punit ceux qui achètent sans doctrine.
C’est pourquoi la souveraineté numérique devrait devenir un principe explicite de l’État québécois. Pas un slogan dans un plan stratégique. Un critère obligatoire dans les appels d’offres, les contrats, les architectures, les audits et les choix budgétaires.
Chaque grand projet numérique devrait être évalué selon une grille simple :
Est-ce que ça augmente la maîtrise publique ou la dépendance?
Est-ce que ça construit une capacité interne ou seulement une relation d’achat?
Est-ce que ça garde la valeur au Québec ou l’exporte sous forme de licences récurrentes?
Est-ce que ça protège les données ou les rend techniquement prisonnières d’un écosystème?
Est-ce que ça donne au Québec plus de liberté demain qu’hier?
Si la réponse demeure floue, il faut ralentir. Non pour bloquer la modernisation, mais pour éviter de signer aujourd’hui les dépendances de demain.
Le Québec ne manque pas d’intelligence. Il manque trop souvent de continuité, de doctrine d’État et de courage institutionnel devant les grands fournisseurs. Il paie pour des solutions, puis il paie pour les comprendre, puis il paie pour les modifier, puis il paie encore pour en sortir.
À la longue, ça n’a plus rien d’une transformation. Ça devient une rente.
La souveraineté numérique ne demande pas que l’État québécois devienne une entreprise de logiciel. Elle demande qu’il cesse d’être un client vulnérable dans ses propres fonctions vitales.
Le Dossier santé numérique peut encore devenir un outil utile. Mais il doit être soumis à un examen beaucoup plus serré : coûts complets, gouvernance des données, propriété des actifs, pouvoir de sortie, rôle des entreprises québécoises, économies réelles, risques de captivité.
Un peuple qui paie pour moderniser son État doit recevoir davantage qu’une interface plus propre.
Il doit recevoir du pouvoir.
Le Québec ne doit pas louer son avenir numérique. Il doit le construire, le posséder et le gouverner.