Aller au contenu
Comprendre les mécanismes. Retrouver les leviers. Dernières analyses →
Analyses

Le Québec n’est pas une salle de réception

10 minutes de lecture

Sommet Canada–Union européenne : derrière une querelle de protocole, c’est la place politique du Québec qui se révèle.

À Montréal, on a réservé une chaise au premier ministre du Québec. Mais on lui a refusé le micro qu’il réclamait.

Voilà, en quelques mots, ce que le Sommet Canada–Union européenne vient de mettre en lumière.

Des dirigeants européens se réunissent en territoire québécois pour discuter de commerce, d’énergie, de technologies, de sécurité économique et de partenariats stratégiques. Des décisions qui pourraient toucher directement notre économie, nos entreprises, nos ressources et notre avenir collectif.

Et pourtant, le premier ministre du Québec ne peut pas y prendre la parole dans les conditions qu’il juge nécessaires pour défendre nos intérêts.

On peut réduire cette affaire à une querelle de protocole. On peut aussi y voir ce qu’elle révèle : dans la fédération canadienne, le Québec peut être présent sans être véritablement maître de sa représentation.

C’est cette distinction que nous devons examiner.

Une invitation n’est pas une reconnaissance politique

Mark Carney avait invité Paul St-Pierre Plamondon à prendre place à la table d’honneur, aux côtés des dirigeants européens. Il lui offrait la possibilité de discuter avec eux et, selon ses déclarations, de participer à leur accueil à l’ouverture du sommet.

Il ne lui accordait toutefois pas la prise de parole officielle demandée pour le banquet.

Le premier ministre québécois a refusé cette formule. À ses yeux, accepter de participer sans pouvoir s’exprimer publiquement au nom du Québec revenait à cautionner une représentation politique diminuée.

Il a donc choisi de ne pas assister au sommet et d’y déléguer Pascal Paradis, diplomate et négociateur en chef du Québec. Il a également écrit aux représentants européens pour faire valoir la position québécoise.

La réaction d’Ottawa était prévisible : le sommet réunit officiellement le Canada et l’Union européenne. Le gouvernement fédéral en est l’hôte et revendique la responsabilité de conduire les relations internationales du Canada.

Cette position repose sur une réalité institutionnelle. Le Québec n’est pas, dans l’ordre international, un État souverain signataire de ce sommet.

Mais reconnaître cette réalité ne signifie pas qu’il faille accepter toutes ses conséquences sans discussion.

Il existe une différence fondamentale entre représenter le Canada à l’étranger et prétendre que les intérêts du Québec peuvent toujours être représentés adéquatement sans sa participation politique.

Le problème dépasse largement le micro

Ce sommet ne porte pas uniquement sur les relations diplomatiques traditionnelles.

L’ordre du jour comprend le numérique, les matières premières critiques, l’énergie, les échanges commerciaux, la recherche, l’innovation et la sécurité économique.

Plusieurs de ces dossiers recoupent directement les responsabilités et les intérêts du gouvernement québécois.

Lorsque des partenaires discutent de ressources naturelles, qui devra gérer les conséquences de certaines décisions ?

Lorsque des engagements commerciaux touchent les marchés publics, les entreprises ou les secteurs économiques québécois, qui devra éventuellement participer à leur mise en œuvre ?

Lorsque des politiques internationales influencent l’éducation, la recherche ou l’environnement, comment les compétences québécoises seront-elles respectées ?

Le Canada peut négocier des engagements internationaux. Mais il ne peut pas, par sa seule volonté, exercer tous les pouvoirs législatifs appartenant au Québec.

C’est pourquoi la participation québécoise ne devrait jamais dépendre uniquement des bonnes dispositions du gouvernement fédéral du moment.

Et nous n’avons pas besoin d’inventer un précédent pour le démontrer.

Ottawa semble oublier ce que le Québec a déjà accompli

Lors des négociations de l’Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne, le Québec avait participé directement aux pourparlers.

Cette participation n’était pas un cadeau accordé pour récompenser un gouvernement provincial docile.

Elle répondait à une nécessité pratique : les négociations touchaient des domaines de compétence provinciale, et leur mise en œuvre exigeait la collaboration des provinces.

Le gouvernement du Québec avait même été l’un des premiers promoteurs de cet accord.

Voilà un fait essentiel.

Quand le Québec possède des compétences, de l’expertise et des responsabilités, sa présence à la table des discussions n’est pas une anomalie. Elle peut devenir une condition de leur réussite.

Depuis 1965, la doctrine Gérin-Lajoie affirme précisément le prolongement international des compétences québécoises.

Cette doctrine a traversé les gouvernements et les époques. Elle ne relève pas exclusivement du Parti québécois. Elle appartient à l’histoire institutionnelle moderne du Québec.

Il serait pour le moins paradoxal que notre capacité d’action internationale soit moins bien reconnue aujourd’hui qu’au moment où les gouvernements précédents négociaient un grand accord commercial avec l’Europe.

Cela dit, il faut distinguer une négociation commerciale formelle d’un sommet politique de dirigeants. Les deux événements ne comportent pas nécessairement les mêmes mécanismes de participation.

Mais cette distinction devrait servir à définir une meilleure place pour le Québec, et non à évacuer la question.

La chaise vide : une erreur ou un refus nécessaire ?

Le chef libéral Charles Milliard reproche à Paul St-Pierre Plamondon de sacrifier une occasion diplomatique à une frustration protocolaire.

Sa critique ne doit pas être balayée.

En diplomatie, les rencontres informelles comptent. Un entretien peut ouvrir une porte qu’aucun discours officiel n’aurait ouverte. Il est donc légitime de se demander si le premier ministre québécois aurait pu défendre davantage nos intérêts en étant physiquement présent.

Cette question mérite une réponse sérieuse.

Mais il faut également rappeler que Charles Milliard lui-même jugeait normal que le Québec obtienne un droit de parole. Québec solidaire a aussi demandé à Mark Carney de lui laisser davantage de place, tandis que les conservateurs ont dénoncé le refus fédéral tout en critiquant l’absence du premier ministre.

Les désaccords portent donc largement sur la manière de réagir, pas uniquement sur la légitimité de la demande québécoise.

Et c’est ici que se situe le véritable enjeu.

Si chaque gouvernement du Québec finit par accepter une représentation diminuée sous prétexte qu’une invitation vaut mieux qu’aucune invitation, quel précédent établissons-nous ?

À l’inverse, si chaque désaccord se termine par une absence, comment bâtir les relations nécessaires à nos ambitions internationales ?

La réponse ne peut pas être de transformer la chaise vide en stratégie permanente.

Mais elle ne peut pas davantage consister à accepter indéfiniment la chaise qu’Ottawa voudra bien nous offrir.

Une politique internationale sérieuse exige à la fois de la présence, des principes et des moyens d’action.

Et le français, dans tout cela ?

Un autre événement donne à cette controverse une dimension particulièrement révélatrice.

Jeudi, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a prononcé à Montréal un discours de 23 minutes entièrement en anglais.

Il ne s’agit pas de prétendre qu’une dirigeante étrangère aurait l’obligation de s’exprimer en français à chacune de ses interventions.

Mais le symbole demeure troublant.

Nous sommes dans la plus grande métropole francophone d’Amérique du Nord. Le sommet réunit des partenaires dont plusieurs partagent une histoire et des liens privilégiés avec la langue française.

Et le Québec, qui porte cette réalité linguistique au quotidien, peine à faire reconnaître une place politique à la hauteur de ses responsabilités.

Cette situation ne prouve aucune intention de marginalisation de la part des dirigeants européens.

Elle illustre toutefois le danger d’une représentation internationale où la singularité québécoise dépend surtout de la volonté d’Ottawa de la mettre en évidence.

Or, notre langue et nos institutions ne devraient pas être de simples particularités culturelles présentées aux invités.

Elles sont les fondements d’une société politique.

Il est temps de transformer la revendication en pouvoir réel

Le gouvernement de Paul St-Pierre Plamondon a raison d’exiger que le Québec soit considéré comme un acteur politique sérieux.

Mais cette exigence devra produire davantage qu’un affrontement public avec Ottawa.

Nous devons maintenant attendre des résultats concrets.

Le Québec doit établir des mécanismes permanents de participation aux négociations internationales qui concernent ses compétences. Il doit renforcer ses relations directes avec les institutions européennes, ses partenaires économiques et les gouvernements étrangers. Il doit également faire connaître clairement les conditions auxquelles il entend participer à la mise en œuvre de futurs engagements.

Et surtout, il doit démontrer à la population en quoi cette autonomie internationale peut améliorer notre prospérité, protéger notre culture et accroître notre capacité de décider.

Car la souveraineté ne peut pas se limiter à réclamer le droit de parler.

Elle doit signifier la capacité d’agir et d’assumer les conséquences de ses décisions.

Le sommet de Montréal nous rappelle une réalité que nous préférons parfois contourner : malgré ses institutions, ses compétences, sa diplomatie et son identité nationale, le Québec demeure soumis aux limites du cadre fédéral dans sa représentation internationale.

Certains jugent ce cadre acceptable. D’autres souhaitent le transformer de l’intérieur. D’autres encore considèrent que seule l’indépendance permettra de dépasser définitivement cette dépendance.

Ce sont des choix politiques légitimes qui méritent d’être débattus ouvertement.

Mais il faut au moins avoir la lucidité de regarder la situation telle qu’elle est.

Le Québec accueille aujourd’hui des dirigeants capables de négocier directement les intérêts des États et des institutions qu’ils représentent.

Notre premier ministre, lui, a dû demander le droit de prendre la parole lors d’une réception organisée chez nous.

On peut lui reprocher sa décision de ne pas y assister. On peut contester sa stratégie. On peut même estimer qu’il aurait été plus utile à la table d’honneur.

Mais on ne peut pas faire disparaître le problème institutionnel simplement en dénonçant son refus.

Le véritable enjeu n’est pas de savoir si le Québec mérite une meilleure place à la table d’Ottawa. C’est de savoir combien de temps encore nous accepterons que quelqu’un d’autre décide de la place qui nous revient.

Et cette question, aucun banquet diplomatique ne pourra la régler à notre place.


Vérification des faits et sources

Les éléments factuels de cet éditorial ont été vérifiés au regard des informations disponibles au matin du 30 octobre 2026.

  • Organisation et enjeux du sommet : le Conseil européen confirme les dates, les participants et les sujets à l’ordre du jour. Consilium
  • Désaccord entre Québec et Ottawa : Mark Carney a maintenu son invitation à la table d’honneur; Paul St-Pierre Plamondon a refusé d’y participer sans prise de parole officielle et a délégué Pascal Paradis. TVA Nouvelles
  • Positions des oppositions : Charles Milliard critique l’absence du premier ministre, tandis que Québec solidaire et le Parti conservateur contestent également le traitement réservé au Québec, avec des désaccords sur la réponse à adopter. QUB info
  • Précédents institutionnels : le gouvernement du Québec confirme sa participation historique aux négociations de l’AECG et l’importance de la doctrine Gérin-Lajoie. Gouvernement du Québec
  • Question linguistique : le discours prononcé exclusivement en anglais par Ursula von der Leyen à Montréal le 29 octobre a été rapporté dans l’analyse publiée ce matin par TVA Nouvelles. TVA Nouvelles

Note de publication : cet éditorial est rédigé au début de la journée du 30 octobre, avant les rencontres officielles, la cérémonie de signature et la conférence de presse prévues au programme du sommet. Il ne présume donc pas de leurs résultats.

Envoyer

Jean-Christophe Gagnon

Laisser un commentaire