À peine le gouvernement de Paul St-Pierre Plamondon était-il assermenté qu’Éric Duhaime lui reprochait déjà de ne pas avoir compris le message des électeurs. Sa cible : la nomination de Catherine Gentilcore comme ministre responsable de l’Accession du Québec à l’indépendance. Selon le chef conservateur, elle aurait désormais pour mission de travailler sur « un référendum rejeté par la population ».
L’affirmation est commode. Elle a surtout un défaut : le 5 octobre, les Québécois n’ont pas voté dans un référendum.
Ils ont élu une Assemblée nationale. Ce n’est pas la même chose.
Le résultat mérite d’être regardé sans lunettes partisanes. Le Parti québécois a obtenu 59 sièges sur 127, avec 28,02 % des voix. Il forme donc un gouvernement minoritaire. Ces chiffres ne lui donnent ni l’appui d’une majorité de l’électorat à l’indépendance ni le pouvoir d’imposer seul tous les éléments de son programme. Mais ils ne permettent pas davantage à Éric Duhaime de décréter que les Québécois ont rejeté une question qu’on ne leur a pas posée.
Une élection générale additionne des choix très différents. Certains ont voté pour le PQ en raison de son projet de pays. D’autres voulaient d’abord changer de gouvernement, améliorer les services publics ou remettre de l’ordre dans les finances. D’autres encore ont voté contre le PQ tout en demeurant favorables à l’indépendance. On ne peut pas transformer cette diversité de motivations en un résultat référendaire imaginaire.
En démocratie, respecter le vote populaire, ce n’est pas attribuer un sens unique à des millions de bulletins. C’est reconnaître que les électeurs ont des convictions, des préoccupations et des priorités différentes.
Duhaime a parfaitement le droit de soutenir que le moment n’est pas propice à une consultation populaire. Il peut contester les dépenses qui l’accompagneraient, réclamer une priorité absolue pour l’économie ou dire qu’il juge l’indépendance risquée. Ce sont des objections politiques légitimes. Mais pour les défendre sérieusement, il doit les formuler comme des objections, et non les présenter comme le verdict déjà rendu des électeurs.
C’est ici que sa critique devient révélatrice. Il reproche au premier ministre de donner une responsabilité ministérielle à un projet qui est au cœur de l’identité du Parti québécois, comme si celui-ci avait dû abandonner cette conviction au moment même où il accédait au pouvoir. Pourtant, aucun parti ne cesse de défendre ses orientations fondamentales parce qu’il gouverne en situation minoritaire. Les conservateurs eux-mêmes continueraient, à juste titre, de promouvoir leurs idées après une élection où ils n’auraient pas obtenu la majorité des votes.
Il faut également être précis sur ce que signifie la nomination de Catherine Gentilcore. Lui confier le dossier de l’accession à l’indépendance ne rend pas le Québec indépendant. Cela ne déclenche pas automatiquement un référendum et ne dispense pas le gouvernement des règles parlementaires. Le PQ doit encore convaincre, présenter une démarche crédible et obtenir les appuis nécessaires à l’Assemblée nationale. Un mandat ministériel est une responsabilité politique, pas un résultat acquis.
Il existe d’ailleurs un engagement public que Duhaime choisit de laisser au second plan. Le 18 août, Paul St-Pierre Plamondon a annoncé qu’il ne tiendrait pas de référendum tant que Donald Trump serait président des États-Unis, ce qui reporte toute consultation au plus tôt au 20 janvier 2029. On peut débattre du bien-fondé de ce calendrier. On ne peut pas prétendre que le gouvernement vient d’annoncer une consultation immédiate en nommant une ministre responsable du dossier.
La préparation, elle, peut commencer avant le scrutin. Elle devrait même, à mon avis, être exigeante. Si le Québec doit un jour choisir entre demeurer dans le Canada et devenir un pays, les citoyens doivent avoir accès à des informations vérifiables sur la dette, la monnaie, les échanges commerciaux, les programmes sociaux, les frontières et les relations avec Ottawa. Un projet aussi lourd de conséquences ne mérite ni improvisation souverainiste ni caricature fédéraliste.
Cela impose aussi des devoirs au gouvernement péquiste. Les études doivent être accessibles, leurs hypothèses explicites et leurs limites reconnues. Les coûts de la démarche doivent être présentés franchement. Les experts qui ne partagent pas la conclusion du gouvernement doivent pouvoir être entendus. On ne construit pas une décision démocratique solide en demandant aux citoyens de croire sur parole ceux qui souhaitent la leur faire prendre.
Sur un point, Duhaime touche néanmoins une véritable préoccupation : les Québécois ont des problèmes immédiats. Le logement coûte trop cher. L’accès aux soins demeure difficile. Les finances publiques exigent des choix sérieux. L’itinérance appelle des décisions urgentes. Si la question nationale devient un prétexte pour négliger ces responsabilités, le gouvernement méritera d’être critiqué. Il ne pourra pas répondre à chaque difficulté en invoquant Ottawa.
Mais pourquoi faudrait-il choisir entre gouverner et réfléchir à l’avenir politique du Québec ? Un gouvernement peut réparer ce qui fonctionne mal aujourd’hui tout en préparant les décisions qui détermineront les moyens d’agir demain. La question n’est pas de savoir si une ministre a le droit de travailler sur l’indépendance. Elle est de savoir si son travail sera rigoureux, transparent et compatible avec les autres priorités de l’État.
Duhaime affirme qu’il faut écouter le message du 5 octobre. Il a raison sur le principe. Le message le plus clair, c’est qu’aucun parti n’a reçu carte blanche. Le PQ devra négocier, rendre des comptes et gagner la confiance au-delà de ses propres électeurs. Le Parti conservateur, avec ses 19 députés, devra lui aussi exercer son rôle d’opposition sans s’approprier la voix de l’ensemble de la population.
Le débat sur l’indépendance n’appartient ni au Parti québécois ni à Éric Duhaime. Il appartient aux Québécois. Ce sont eux qui devront trancher, si et quand la question leur sera soumise dans les règles.
D’ici là, on peut s’opposer à un référendum. On peut exiger des preuves, contester un échéancier et refuser le projet de pays. Ce qu’on ne peut pas faire sérieusement, c’est annoncer le résultat d’un vote qui n’a pas eu lieu.
Éric Duhaime demande au gouvernement d’entendre les citoyens. Qu’il commence par ne pas leur prêter une réponse qu’ils n’ont jamais donnée.
Sources vérifiées pour la rédaction
- Communiqué original d’Éric Duhaime — 21 octobre 2026 Parti conservateur du Québec
- Résultats officiels des élections du 5 octobre 2026 — Élections Québec Élections Québec
- Composition officielle du Conseil des ministres — 21 octobre 2026 Newswire
- Engagement référendaire du PQ — 18 août 2026 Parti Québécois

