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Analyses

Luc Poirier et l’indépendance : les investisseurs n’ont pas de droit de veto sur l’avenir du Québec

15 minutes de lecture

Depuis l’élection du Parti Québécois, certains discours économiques semblent avoir retrouvé un vieux réflexe : présenter l’indépendance du Québec comme une menace presque automatique à la prospérité. Cette fois, c’est l’homme d’affaires Luc Poirier qui vient alimenter cette inquiétude en affirmant que le retour du PQ au pouvoir risque de décourager les investisseurs étrangers.

Dans une entrevue dont les propos ont été rapportés le 7 novembre, il soutient que les discussions entourant la souveraineté et le renforcement de la protection du français créent des réticences chez les investisseurs de l’extérieur. Il affirme comprendre leur réaction et recommande essentiellement au gouvernement de cesser de parler d’indépendance.

L’argument mérite d’être examiné sérieusement. Luc Poirier connaît le monde des affaires. Il sait que les décisions d’investissement reposent sur des calculs financiers, des perspectives de rendement et une certaine prévisibilité. Son expérience ne doit pas être écartée simplement parce que ses préférences politiques sont différentes de celles du gouvernement.

Mais connaître le marché immobilier ne signifie pas pouvoir parler au nom de l’ensemble des investisseurs internationaux. Et surtout, une inquiétude personnelle ne devient pas une réalité économique démontrée parce qu’elle est exprimée avec assurance.

C’est précisément là que son raisonnement commence à poser problème.

Une inquiétude n’est pas une preuve

Luc Poirier affirme que l’arrivée du Parti Québécois freine les investisseurs. Très bien. Mais lesquels ? Dans quels secteurs ? Pour quels montants ? Quels projets ont été reportés ou abandonnés depuis l’élection du 5 octobre ? Et comment peut-on établir que ces décisions seraient attribuables à l’indépendance plutôt qu’aux taux d’intérêt, aux tarifs commerciaux américains, aux coûts de construction ou aux perspectives de la demande ?

Ces questions ne sont pas accessoires. Elles constituent le minimum nécessaire pour transformer une impression en diagnostic économique.

À ce jour, les propos rapportés ne fournissent pas de données permettant de mesurer un effet précis de l’élection péquiste sur l’investissement.

Il est parfaitement possible qu’un entrepreneur hésite devant un changement politique important. Certains investisseurs peuvent vouloir attendre de connaître les orientations budgétaires du nouveau gouvernement. D’autres peuvent craindre les conséquences d’un éventuel référendum.

Mais il existe une différence considérable entre affirmer que l’incertitude peut influencer certaines décisions et laisser entendre que le projet indépendantiste compromet nécessairement l’attractivité économique du Québec.

La première proposition est raisonnable. La deuxième exige des preuves que Luc Poirier ne présente pas.

La chronologie des investissements mérite qu’on s’y attarde

Les données officielles apportent un éclairage particulièrement intéressant.

Le 9 septembre 2026, soit près d’un mois avant l’élection du Parti Québécois, l’Institut de la statistique du Québec publiait ses perspectives d’investissement pour l’année.

Selon ces estimations, les dépenses en immobilisations non résidentielles des entreprises sous contrôle étranger devaient diminuer de 11,4 % en 2026, pour atteindre environ 7,1 milliards de dollars.

Cette prévision était donc déjà connue avant l’arrivée de Paul St-Pierre Plamondon au pouvoir.

Autrement dit, il serait intellectuellement malhonnête d’attribuer automatiquement ce recul anticipé au nouveau gouvernement péquiste.

Cela ne prouve pas non plus que le projet indépendantiste n’a aucun effet sur les perceptions des investisseurs. Cela démontre simplement que les difficultés de l’investissement étranger existaient avant le changement de gouvernement.

Toujours selon l’Institut de la statistique du Québec, l’ensemble des dépenses en immobilisations non résidentielles devait néanmoins atteindre 68,8 milliards de dollars en 2026, une progression anticipée de 3,1 % par rapport à 2025.

La situation économique n’est donc pas aussi simple qu’un Québec qui attirerait ou repousserait uniformément les capitaux.

Les décisions varient selon les secteurs, les régions, les entreprises et les conditions de marché.

Il faut également rappeler qu’Investissement Québec annonçait, pour son exercice 2025-2026, avoir confirmé 6,1 milliards de dollars de nouveaux projets d’investissements directs étrangers.

Ces chiffres ne mesurent pas la même chose que les immobilisations recensées par l’Institut de la statistique. On ne peut donc pas les comparer directement pour établir une tendance. Ils montrent toutefois qu’il existe une activité internationale importante autour de l’économie québécoise.

Pour juger de l’effet réel du nouveau gouvernement, il faudra suivre les investissements réalisés, les projets annoncés, les reports et les annulations sur une période suffisamment longue.

Le reste relève pour le moment davantage de l’anticipation que de la démonstration.

L’incertitude politique existe, mais elle n’explique pas tout

Je ne prétends pas qu’un éventuel référendum sur l’indépendance serait sans conséquence économique.

Ce serait une affirmation aussi excessive que celle qui consiste à annoncer une fuite généralisée des investisseurs.

Une étude publiée en 2025 par des économistes de l’OCDE souligne que l’incertitude entourant les politiques économiques peut retarder les investissements des entreprises. Les dirigeants peuvent préférer attendre avant d’engager des capitaux dans des projets dont les rendements s’étalent sur plusieurs décennies.

Il faut reconnaître cette réalité.

Mais l’incertitude ne provient pas uniquement des débats constitutionnels.

Les guerres commerciales, les décisions imprévisibles de Washington, les fluctuations des devises, l’évolution des taux d’intérêt, les difficultés d’approvisionnement et les changements réglementaires constituent également des facteurs de risque.

Le maintien du Québec dans le Canada ne fait pas disparaître ces incertitudes.

Il ne garantit pas davantage que les décisions fédérales correspondront toujours aux intérêts économiques québécois.

La question est donc moins de savoir comment éliminer toute incertitude, ce qui est impossible, que de déterminer comment la gérer intelligemment.

Un gouvernement responsable doit présenter des règles claires, respecter ses engagements, protéger les contrats, maintenir des finances publiques crédibles et expliquer suffisamment tôt ses intentions.

Cela vaut pour un gouvernement fédéraliste comme pour un gouvernement indépendantiste.

La langue française n’est pas un obstacle économique automatique

L’autre élément du discours de Luc Poirier mérite une attention particulière.

Il associe les efforts supplémentaires de protection du français à une possible réticence des investisseurs étrangers.

Cette association repose sur une prémisse qui devrait être démontrée plutôt que simplement répétée.

Une entreprise internationale qui souhaite s’établir au Québec doit évidemment composer avec des règles linguistiques. Cela peut entraîner des dépenses de traduction, d’adaptation administrative, de formation ou de recrutement.

Ces coûts existent. Les minimiser ne servirait personne.

Mais une entreprise doit également respecter les lois fiscales, environnementales et professionnelles de tous les endroits où elle exerce ses activités.

Le respect des règles d’une société constitue une condition normale de l’activité économique.

Il faudrait démontrer que les exigences linguistiques québécoises produisent un désavantage suffisamment important pour faire échouer des projets qui seraient autrement rentables.

Ce n’est pas la même chose que de supposer que les investisseurs préfèrent automatiquement un environnement où l’anglais peut fonctionner sans contrainte.

Le français n’est pas une anomalie administrative que le Québec devrait s’excuser de protéger.

C’est la langue commune d’une société, de ses institutions et d’une grande partie de son marché du travail.

La responsabilité du gouvernement consiste à protéger cette réalité sans imposer des procédures inutilement compliquées aux entreprises. Il peut simplifier les démarches, offrir un accompagnement efficace et maintenir ses exigences fondamentales.

La protection du français et l’efficacité administrative ne sont pas deux objectifs incompatibles.

Les PME : un terrain sur lequel Luc Poirier et le PQ pourraient se rejoindre

Il y a pourtant une dimension de son intervention que je considère pertinente.

Luc Poirier demande au gouvernement de réduire les formalités administratives et de soutenir davantage les petites et moyennes entreprises.

Sur ce point, le problème est réel.

Selon l’Institut de la statistique du Québec, en décembre 2025, 99,7 % des entreprises actives ayant au moins un employé comptaient entre 1 et 499 employés.

Les PME occupent donc une place déterminante dans notre tissu entrepreneurial.

Elles disposent rarement des mêmes ressources juridiques, comptables et administratives que les grandes entreprises. Chaque obligation supplémentaire peut représenter un coût proportionnellement plus élevé pour elles.

Or, le Parti Québécois avait justement annoncé, le 30 janvier 2026, son intention de réduire le fardeau fiscal et réglementaire des PME, notamment en diminuant le recours aux subventions ciblées pour privilégier des allègements bénéficiant à un plus grand nombre d’entreprises.

Ce choix politique mérite d’être évalué sur ses résultats.

Il ne suffit pas d’annoncer une réduction de la paperasse. Il faudra préciser quelles obligations seront abolies, combien les entreprises pourront économiser et quelles conséquences ces mesures auront sur les revenus de l’État.

Il faudra également éviter de confondre simplification et abandon de la surveillance nécessaire pour protéger les travailleurs, les consommateurs et l’environnement.

Luc Poirier soulève notamment la question des deux déclarations de revenus. C’est un débat valable. Mais une harmonisation complète des déclarations fédérale et québécoise poserait aussi des questions sur l’administration fiscale et l’autonomie du Québec.

Il faut examiner les économies possibles sans escamoter les pouvoirs en jeu.

Voilà un débat économique constructif.

Il serait beaucoup plus utile que de présenter l’abandon du discours indépendantiste comme une condition préalable au développement des entreprises.

Un investisseur recherche d’abord des conditions favorables à son projet

Il faut revenir à une réalité fondamentale.

Les investisseurs ne placent pas leurs capitaux dans une économie uniquement parce qu’ils approuvent les convictions constitutionnelles de son gouvernement.

Ils investissent parce qu’ils anticipent des revenus, des débouchés, une main-d’œuvre compétente, des infrastructures suffisantes et un cadre juridique fiable.

Le Québec possède des ressources énergétiques, des capacités industrielles, des universités, des entreprises technologiques et une situation géographique qui présentent des avantages économiques réels.

Ces caractéristiques ne disparaissent pas à la suite d’une élection.

Inversement, elles ne garantissent pas non plus le succès de tous les projets.

La disponibilité de l’électricité, l’accès aux marchés, la productivité, les délais de délivrance des permis et la qualité des infrastructures demeurent des enjeux déterminants.

C’est précisément sur ces questions que le gouvernement péquiste devra être jugé.

Est-ce qu’il améliorera les conditions de réalisation des projets ? Est-ce qu’il réduira les délais inutiles ? Est-ce qu’il soutiendra les investissements productifs plutôt que les opérations largement dépendantes de subventions publiques ? Est-ce qu’il donnera aux PME les moyens de croître ?

Voilà les questions qui permettront de mesurer sa compétence économique.

Elles sont beaucoup plus concrètes que les prédictions générales sur les effets politiques du mot indépendance.

Le projet souverainiste comporte de vraies questions économiques

Un débat sérieux sur l’indépendance doit aussi aborder les difficultés possibles de la transition.

Quel serait le partage de la dette et des actifs fédéraux ? Comment assurer la continuité des échanges avec le reste du Canada ? Quelles garanties seraient offertes aux institutions financières ? Quels arrangements seraient nécessaires pour les paiements, la réglementation bancaire et la circulation des capitaux ?

Ce sont des questions légitimes.

Le Parti Québécois a commencé à y répondre dans son Livre bleu. Il a notamment présenté en novembre 2025 une proposition prévoyant le maintien de l’utilisation du dollar canadien pendant une période de transition d’environ dix ans, avant l’éventuelle mise en place d’une monnaie québécoise.

Ce scénario constitue une proposition politique, pas une garantie que chaque étape pourra être réalisée exactement comme prévu.

Les conditions de transition dépendraient de décisions institutionnelles, de négociations, de réactions des marchés et de la solidité des finances publiques.

Le gouvernement doit donc présenter des hypothèses transparentes et les soumettre à la critique.

Mais ces difficultés ne démontrent pas que l’indépendance serait économiquement impossible.

Elles démontrent qu’elle doit être préparée.

Refuser de discuter d’un projet politique parce que sa réalisation exigerait des négociations reviendrait à considérer que seules les institutions existantes peuvent offrir un avenir économiquement raisonnable.

C’est une position politique défendable, mais certainement pas une loi économique.

Luc Poirier se trompe aussi sur la signification du résultat électoral

L’homme d’affaires avance également que le Parti Québécois aurait obtenu un gouvernement majoritaire s’il avait cessé de parler d’indépendance.

L’affirmation est catégorique, mais elle demeure hypothétique.

Le 5 octobre 2026, le PQ a remporté l’élection et formé un gouvernement minoritaire. Selon les résultats diffusés par Élections Québec, il a obtenu environ 28 % des suffrages.

On peut certainement soutenir que l’engagement indépendantiste a limité son appui auprès de certains électeurs.

Mais il faudrait aussi considérer les électeurs qui ont précisément choisi le Parti Québécois parce qu’il maintient cet engagement.

Personne ne peut soustraire un élément central du programme d’un parti et prétendre connaître avec certitude le résultat qu’aurait produit cette autre campagne.

Un PQ qui aurait renoncé à l’indépendance n’aurait pas présenté la même offre politique.

Ses appuis auraient pu augmenter dans certains groupes et diminuer dans d’autres.

Il est donc impossible de conclure, à partir du seul résultat électoral, que le silence sur la souveraineté lui aurait procuré une majorité.

Ce raisonnement donne à une préférence politique l’apparence d’une certitude mathématique.

La démocratie ne fonctionne pas ainsi.

Le véritable désaccord porte sur le pouvoir de décider

Au fond, le débat dépasse la personne de Luc Poirier.

Il concerne une conception du développement économique dans laquelle les attentes des investisseurs deviennent parfois le critère dominant pour juger des choix collectifs.

Je reconnais pleinement l’importance des entreprises privées. Elles créent de l’emploi, prennent des risques, développent des produits et contribuent au financement des services publics.

Un gouvernement qui les néglige compromet sa propre capacité d’agir.

Mais cette reconnaissance n’exige pas que les orientations politiques du Québec soient déterminées par les préférences d’un groupe d’investisseurs.

Un entrepreneur peut désapprouver l’indépendance. Il peut décider qu’un projet comporte trop de risques. Il peut demander des garanties supplémentaires. Il peut même choisir d’investir ailleurs.

C’est son droit.

Mais ce droit ne lui confère pas un pouvoir particulier sur l’avenir constitutionnel de la population.

Le même principe s’applique dans l’autre sens. Un gouvernement souverainiste ne peut pas exiger des entreprises qu’elles financent des projets économiquement déraisonnables au nom du patriotisme.

Le Québec doit respecter les décisions privées tout en conservant sa capacité de définir ses propres orientations démocratiques.

L’enjeu consiste à trouver un équilibre entre la confiance économique et la liberté collective de choisir.

C’est précisément cet équilibre que le gouvernement de Paul St-Pierre Plamondon devra construire.

Une opposition politique assumée, pas une expertise incontestable

Il faut enfin replacer les déclarations de Luc Poirier dans leur contexte.

Le 9 octobre, quelques jours après l’élection, il avait déjà exprimé publiquement son opposition au PQ et à Québec solidaire lors d’une entrevue diffusée au FM93.

Il craignait notamment le départ de contribuables fortunés.

Cette position lui appartient entièrement.

Elle ne rend pas ses observations économiques automatiquement fausses. Mais elle rappelle que ses interventions s’inscrivent aussi dans un désaccord politique assumé.

Il faut donc les analyser comme telles.

La crédibilité d’un argument économique dépend de la qualité de ses preuves, pas seulement de la réussite financière de la personne qui le formule.

Un entrepreneur prospère peut avoir raison. Il peut également surestimer la portée générale de sa propre expérience.

Et un gouvernement péquiste peut avoir de bonnes intentions tout en prenant de mauvaises décisions économiques.

C’est pourquoi il faut exiger de chacun le même sérieux.

À Luc Poirier, on peut demander des exemples vérifiables de projets compromis par le retour du PQ.

Au gouvernement, on doit demander des mesures concrètes pour améliorer l’investissement, préserver la confiance et préparer les conséquences économiques de son projet national.

Les deux exigences sont parfaitement compatibles.

La prospérité du Québec ne devrait pas dépendre de son silence politique

Je retiens une chose de cette controverse.

Il serait irresponsable de prétendre que l’indépendance n’entraînerait aucune incertitude. Mais il serait tout aussi irresponsable de présenter l’incertitude comme une raison suffisante pour renoncer à débattre de notre avenir.

Le Québec doit attirer les investissements. Il doit soutenir ses entrepreneurs. Il doit améliorer sa productivité, protéger son accès aux marchés et gérer ses finances avec discipline.

Le gouvernement péquiste devra prouver qu’il peut atteindre ces objectifs tout en poursuivant son projet national.

Il ne pourra pas simplement invoquer l’indépendance pour expliquer les difficultés économiques ni attribuer chaque obstacle à Ottawa.

Il devra gouverner, choisir, négocier et rendre des comptes.

Mais les milieux d’affaires devront également accepter une réalité démocratique élémentaire : les Québécois ont le droit de débattre de leur statut politique, même lorsque certains investisseurs préféreraient que la question soit écartée.

La confiance économique ne se construit pas en interdisant les débats. Elle se construit par la compétence, la prévisibilité, la transparence et la solidité des institutions.

Luc Poirier a raison de rappeler que les investissements ne sont jamais acquis. Il a tort de traiter le silence sur l’indépendance comme une condition de la prospérité.

Le capital mérite un environnement prévisible et des règles équitables.

Il ne possède pas, pour autant, un droit de veto sur l’avenir du Québec.

Et c’est une distinction qu’un gouvernement qui aspire à faire du Québec un pays ne devrait jamais perdre de vue.

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Jean-Christophe Gagnon

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