Le Québec doit-il choisir entre réduire l’immigration et préserver la vitalité de ses régions ? Derrière cette question se cachent des réalités économiques et humaines qu’on ne peut plus se permettre d’ignorer.
Il y a quelque chose qui me dérange dans notre façon de débattre de l’immigration au Québec. Nous parlons constamment de seuils, de pourcentages, de capacité d’accueil et de statistiques. Tout cela est nécessaire. Mais à force de regarder les chiffres, nous finissons parfois par perdre de vue les gens qui vivent derrière.
Et ces gens ne sont pas seulement les personnes immigrantes. Ce sont aussi les entrepreneurs de nos régions, leurs employés, leurs familles et les communautés qui dépendent de leurs activités.
Ce matin, le Journal de Montréal rapporte les conclusions d’une tournée effectuée par l’entrepreneur Olivier Primeau auprès de 74 PME québécoises. Après plus de 4 800 kilomètres parcourus, trois préoccupations ressortent : le manque de travailleurs qualifiés, la lourdeur administrative et la difficulté de connaître les programmes gouvernementaux.
Le constat mérite notre attention. Non parce qu’une tournée d’entrepreneurs remplacerait une étude économique représentative, mais parce qu’elle nous ramène à une réalité trop souvent absente de nos débats politiques : une décision prise à Québec ou à Ottawa peut avoir des conséquences très différentes selon l’endroit où elle s’applique.
Une pénurie qui ne se règle pas avec des slogans
Prenons une entreprise manufacturière de quinze employés, quelque part en Beauce ou au Saguenay–Lac-Saint-Jean.
Elle fabrique un produit spécialisé. Elle possède ses équipements, ses clients et son carnet de commandes. Pourtant, elle éprouve des difficultés à recruter des machinistes, des soudeurs ou des opérateurs qualifiés.
Si plusieurs employés quittent simultanément, ce n’est pas seulement sa croissance qui est compromise. Sa survie peut l’être également.
Le problème est documenté. Dans son bilan publié en septembre 2026, la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante indique que 48 % des PME québécoises interrogées considèrent la pénurie de main-d’œuvre qualifiée comme un frein à leur production ou à leurs ventes.
Mais il faut ajouter une précision importante : 47 % signalent également l’insuffisance de la demande.
Autrement dit, toutes les entreprises ne vivent pas la même situation. Certaines manquent de travailleurs, d’autres de clients, et plusieurs subissent les deux problèmes.
C’est pourquoi une politique économique sérieuse doit éviter les solutions uniformes.
L’immigration n’est ni le problème unique ni la solution miracle
Je comprends parfaitement les préoccupations entourant les seuils d’immigration.
Une société doit pouvoir accueillir dignement les personnes qui viennent s’y établir. Cela suppose des logements, des écoles, des services de santé et une capacité réelle de francisation.
Prétendre que ces contraintes n’existent pas serait irresponsable.
Mais l’inverse serait tout aussi problématique : croire qu’une réduction générale de l’immigration produira automatiquement les mêmes effets positifs partout au Québec.
Selon une analyse de l’Institut du Québec publiée en mars 2026, la disponibilité de la main-d’œuvre a diminué dans plusieurs régions en 2025, notamment en raison du recul de l’immigration temporaire.
Voilà le genre de réalité qui devrait nous obliger à réfléchir davantage.
Un travailleur étranger installé depuis plusieurs années dans une municipalité, qui occupe un emploi spécialisé, apprend le français, paie ses impôts et participe à la vie locale ne représente pas seulement une unité dans une statistique migratoire.
Il fait déjà partie de l’économie et de la communauté.
Lorsque son permis expire, son départ peut entraîner la perte d’une compétence difficile à remplacer.
Il faut donc distinguer la volonté légitime de mieux contrôler l’immigration de décisions administratives susceptibles de fragiliser des régions qui peinent déjà à retenir leur population.
Le Parti québécois devant une responsabilité concrète
Le Parti québécois propose une réduction importante de l’immigration temporaire afin de mieux respecter la capacité d’accueil du Québec.
Dans ses engagements électoraux du 29 août 2026, il prévoit une réduction d’environ 200 000 à 250 000 personnes, tout en protégeant certains secteurs, notamment l’agriculture, le manufacturier, la santé et des activités économiques régionales.
Cette distinction est essentielle.
Elle reconnaît qu’on ne peut pas appliquer mécaniquement les mêmes règles à Montréal, à Rimouski, à Val-d’Or et à Saint-Georges.
Le PQ propose également, dans son plan en immigration, de remplacer certains permis de travail liés à un employeur par des permis régionaux et sectoriels.
Cette piste mérite un examen sérieux.
Elle pourrait offrir une plus grande mobilité aux travailleurs tout en répondant aux besoins des entreprises d’un territoire. Mais sa réalisation suppose une collaboration avec Ottawa, puisque les permis de travail relèvent du gouvernement fédéral.
Et les questions demeurent : quels secteurs seront protégés ? Selon quels critères ? Comment éviter qu’une entreprise perde ses employés pendant qu’une nouvelle procédure administrative se met en place ?
Un engagement politique constitue une orientation. Ce sont ses modalités d’application qui en détermineront les conséquences.
Protéger le français, c’est aussi donner les moyens de l’apprendre
La question linguistique ne doit pas être évacuée.
Le français constitue notre langue commune et un élément central de notre cohésion sociale. Une politique d’immigration doit en tenir compte.
Mais exiger l’apprentissage du français sans offrir des conditions suffisantes pour y parvenir serait contradictoire.
Comment un travailleur occupant un emploi exigeant, parfois selon des horaires variables, peut-il progresser si les cours sont difficilement accessibles ?
Comment une petite entreprise peut-elle financer la formation linguistique de plusieurs employés sans compromettre ses activités ?
Des mesures existent déjà, notamment une allocation pouvant atteindre 1 200 $ par travailleur et par session pour certaines petites entreprises offrant des cours durant les heures rémunérées.
Il faut maintenant vérifier si ces programmes sont suffisamment accessibles et adaptés aux régions.
Le français doit être une voie d’intégration, pas simplement un obstacle administratif à franchir.
Le développement régional exige davantage que des travailleurs
Il serait toutefois trop facile de faire porter à l’immigration toute la responsabilité du développement économique.
Nos régions ont aussi besoin de logements, de transport, de formation professionnelle, d’investissements et de services publics.
Une entreprise peut trouver les travailleurs qu’elle recherche et demeurer incapable de les accueillir convenablement si aucun logement n’est disponible.
De la même façon, l’immigration ne doit pas remplacer les efforts nécessaires pour former notre propre main-d’œuvre, améliorer les conditions de travail et accroître la productivité.
L’automatisation, la robotisation et la formation continue doivent faire partie de l’équation.
Il ne s’agit donc pas de choisir entre recruter ici, former davantage ou accueillir des travailleurs étrangers. Il s’agit de déterminer quelle combinaison répond véritablement aux besoins de chaque territoire.
Et cette réponse devrait être construite avec les municipalités, les entreprises, les établissements d’enseignement, les syndicats et les organismes d’intégration.
Une convergence possible
Au fond, je crois que plusieurs Québécois qui s’opposent sur l’immigration partagent des préoccupations semblables.
Ils veulent des régions vivantes, des emplois de qualité, des services publics accessibles, un français fort et des communautés capables d’accueillir les nouveaux arrivants dans de bonnes conditions.
Leurs désaccords portent surtout sur les moyens d’y parvenir.
Il existe pourtant un terrain de convergence : mieux planifier l’immigration en fonction des capacités d’accueil et des besoins démontrés, protéger les travailleurs déjà intégrés, simplifier les démarches et investir dans la formation.
Cela exige de la rigueur, des arbitrages transparents et une véritable connaissance des régions.
Le Québec ne gagnerait rien à opposer systématiquement ses entreprises à ses objectifs linguistiques, ou ses travailleurs étrangers aux citoyens qui s’inquiètent de la pression sur les services publics.
Nous devons plutôt poser une question plus exigeante : comment organiser notre développement pour que la vitalité économique, la protection du français et la capacité d’accueil se renforcent mutuellement ?
Parce qu’une région, ce n’est pas seulement un territoire sur une carte.
C’est une communauté qui travaille, qui accueille, qui transmet et qui souhaite continuer d’exister.
Et aucune politique nationale ne devrait perdre cette réalité de vue.
Sources principales
- Rapport de la Tournée PME d’Olivier Primeau, octobre 2026
- FCEI — Bilan des PME québécoises, 29 septembre 2026
- Institut du Québec — Disponibilité de la main-d’œuvre régionale, mars 2026
- Parti québécois — Engagements en immigration, 29 août 2026
- Gouvernement du Québec — Aide à la francisation en milieu de travail

