Un gouvernement doit protéger la population. Il doit aussi accepter qu’elle puisse le remplacer. La manipulation de la peur commence lorsque ces deux exigences sont présentées comme incompatibles : le danger serait devenu si grand que changer de gouvernement constituerait lui-même une menace. À cet instant, la sécurité collective sert à réclamer une protection électorale. Le citoyen est invité à reconduire le pouvoir avant même d’en examiner le bilan.
C’est ce glissement que je trouve toxique. Qu’un responsable politique explique un risque, prépare une intervention ou prévienne des conséquences graves relève de son travail. Qu’il transforme l’inquiétude en argument pour se rendre indispensable exige notre vigilance. Une menace réelle ne prouve ni la compétence de celui qui la décrit ni l’incompétence de ses adversaires. Entre le danger annoncé et le vote réclamé, il manque encore une démonstration.
Il faut d’abord prendre les inquiétudes au sérieux. La personne qui craint de perdre son emploi, de ne plus pouvoir payer son logement ou de voir ses enfants vivre moins bien qu’elle n’est ni naïve ni faible. Ses préoccupations méritent des réponses concrètes. Les mépriser au nom de la raison serait une autre manière de lui manquer de respect. Précisément parce que ces inquiétudes sont légitimes, personne ne devrait pouvoir les exploiter sans devoir rendre des comptes.
La peur n’abolit d’ailleurs pas automatiquement le jugement. Dans deux expériences menées pendant une élection américaine et publiées en 2005, le politologue Ted Brader a observé que des publicités suscitant la peur pouvaient accroître la vigilance et rendre les électeurs plus sensibles aux évaluations du moment. Ce résultat contredit l’idée commode selon laquelle une personne inquiète cesserait nécessairement de réfléchir. Les émotions peuvent aussi favoriser des comportements utiles à la démocratie. Étude de Ted Brader
Une méta-analyse publiée en 2015 par Melanie Tannenbaum et ses collègues, réunissant 248 échantillons et 27 372 participants, a également constaté que les appels à la peur pouvaient influencer les attitudes, les intentions et les comportements dans le sens préconisé par le message. Leur efficacité augmentait notamment lorsque le message expliquait l’efficacité de la réponse proposée. Cette recherche porte sur la persuasion dans différents contextes ; elle ne constitue pas un verdict sur la qualité démocratique d’une campagne électorale. Une méthode peut convaincre sans que l’usage qu’on en fait soit honnête. Méta-analyse de Tannenbaum et ses collègues
La distinction décisive se trouve donc dans le traitement de l’information et dans la liberté laissée au public. Une alerte responsable précise ce qui est établi, ce qui demeure incertain, les personnes exposées et les moyens disponibles. Elle permet de comparer les solutions. La manipulation présente le pire scénario comme une issue presque certaine, efface les nuances qui dérangent et fait du soutien à un chef la condition de notre sécurité. Elle cherche à fermer la discussion au moment même où les enjeux exigent qu’on l’approfondisse.
Le procédé peut fonctionner sans mensonge explicite. Il suffit parfois de sélectionner uniquement les faits inquiétants, de répéter une menace et de passer sous silence les moyens de l’atténuer. Chaque morceau du récit peut être exact, alors que l’ensemble donne une impression trompeuse. Un événement possible devient imminent ; une difficulté devient une impasse ; une transition devient un effondrement. La vérification doit donc porter aussi sur les proportions, les omissions et les liens de causalité.
Prenons l’exemple d’une menace commerciale contre une industrie. Une réponse sérieuse devrait identifier les entreprises exposées, les emplois concernés, les pouvoirs de chaque gouvernement et les mesures susceptibles de réduire les pertes. Elle devrait expliquer le coût du soutien public, ses conditions et ses limites. La multiplication des mots guerriers n’apporte aucune de ces réponses. Employer le mot « guerre » ne prouve pas une manipulation ; s’en servir pour éviter l’examen des décisions mérite toutefois d’être contesté.
La première toxicité de ce discours est de déplacer le jugement électoral. Un gouvernement devrait être évalué sur ses choix, ses résultats et la crédibilité de ses engagements. Dans un récit de peur, son bilan risque de devenir secondaire devant l’ampleur du péril qu’il décrit. Les services déficients, les promesses abandonnées et les dépenses mal justifiées sont alors relégués derrière l’appel au rassemblement. Or, une crise accroît l’importance de la compétence démontrée. Elle ne devrait jamais en dispenser.
La deuxième toxicité consiste à confondre les institutions avec les personnes qui les dirigent temporairement. L’administration publique, les services d’urgence et l’expertise de l’État n’appartiennent à aucun parti. Un gouvernement sortant peut faire valoir son expérience, et les électeurs peuvent raisonnablement y accorder du poids. Mais il doit encore expliquer pourquoi cette expérience produirait de meilleurs résultats que l’alternative. La continuité de l’État ne saurait devenir un argument automatique pour la continuité d’un chef.
La troisième toxicité touche au droit de contredire. Lorsque toute critique est présentée comme un affaiblissement de l’effort collectif, le désaccord devient suspect. Demander des documents passe pour une obstruction ; réclamer des conditions à une aide publique, pour un manque de solidarité. Pourtant, on peut soutenir une intervention urgente et examiner rigoureusement sa conception. La solidarité envers les travailleurs n’oblige personne à accorder un chèque en blanc au gouvernement qui prétend les défendre.
Une autre dérive apparaît lorsque la peur se fixe sur des personnes plutôt que sur des décisions vérifiables. Un adversaire devient un ennemi intérieur, une minorité devient une menace collective, des citoyens deviennent les suspects permanents d’un récit politique. On quitte alors l’examen des responsabilités pour distribuer des culpabilités d’appartenance. Une démocratie doit pouvoir discuter fermement d’immigration, de langue, de sécurité ou d’économie en respectant l’égalité civique. Aucun désaccord ne justifie de retirer à quelqu’un sa dignité ou sa place dans la communauté politique.
Au Québec, cette exigence doit également guider le débat sur notre avenir national. Les questions sur les finances publiques, la monnaie, les échanges commerciaux ou les relations avec les nations autochtones sont légitimes. Les indépendantistes doivent y répondre avec méthode, reconnaître les difficultés et expliquer la préparation nécessaire. Mais les défenseurs du régime actuel doivent aussi exposer leurs propres risques, leurs dépendances et les limites de leurs solutions. Le statu quo ne devient pas sans danger parce qu’il nous est familier.
Une comparaison honnête exige la même rigueur pour toutes les options. Si l’on examine les incertitudes d’un changement, il faut examiner celles du maintien de la situation actuelle. Si l’on réclame des preuves à un projet d’avenir, il faut en réclamer aux promesses de protection du pouvoir établi. Sinon, on organise un procès dont une seule partie doit répondre aux questions. La prudence devient alors un privilège rhétorique accordé à ceux qui souhaitent que rien ne change.
C’est pourquoi je souhaite voir le Parti québécois opposer à la politique de la peur une démonstration de capacité. Expliquer comment améliorer les soins, soutenir les revenus, faciliter l’accès au logement et préparer les décisions collectives donne aux citoyens des raisons positives de choisir. L’ambition nationale gagne en crédibilité lorsqu’elle s’accompagne de responsabilités claires, d’échéanciers réalistes et de résultats vérifiables. Le PQ doit convaincre que le Québec peut agir avec plus de maîtrise, tout en répondant franchement aux risques de ses propositions.
Cette exigence vaut aussi pour les sympathisants, dont je suis. Dénoncer la peur chez un adversaire ne nous autorise pas à transformer chacune de ses décisions en catastrophe ou à lui inventer des intentions. Nous devons pouvoir reconnaître une bonne mesure et critiquer son insuffisance, appuyer une intervention et demander des comptes. Un argument devient plus solide lorsqu’il résiste au même examen que celui imposé à l’autre camp. La crédibilité se construit aussi dans ce qu’on refuse d’exagérer.
Le journalisme a ici une responsabilité précise. Rapporter fidèlement une déclaration alarmante est nécessaire, mais l’intérêt public exige également d’en examiner le fondement. Quelle est la probabilité du scénario annoncé ? Sur quelles données repose-t-il ? Qui possède réellement le pouvoir d’intervenir ? Quelles mesures ont déjà été prises et quels résultats ont-elles donnés ? Ces questions permettent de mesurer la qualité de la réponse politique au lieu de seulement reproduire l’intensité de sa mise en scène.
Comme citoyens, nous pouvons ramener le débat à une interrogation accessible : après avoir entendu ce discours, comprenons-nous mieux le problème et les choix possibles ? Si nous connaissons seulement le nom de la personne censée nous sauver, il manque l’essentiel. Une information utile augmente notre capacité de juger, y compris notre capacité de refuser la solution proposée. Un discours qui exige la confiance tout en décourageant la vérification mérite d’autant moins qu’on la lui accorde.
Il serait irresponsable d’exiger de nos dirigeants qu’ils nous rassurent à tout prix. Certaines situations commandent des avertissements fermes, des décisions rapides et des sacrifices réels. La confiance repose alors sur la précision des explications, la proportion des mesures et la possibilité de les réviser. Un responsable crédible peut reconnaître une incertitude sans perdre son autorité. Il la mérite davantage lorsqu’il explique comment il agira malgré cette incertitude.
Je veux une politique capable de regarder les dangers en face tout en respectant notre liberté de choisir. Les dirigeants ont le devoir de préparer le Québec aux crises, et les citoyens conservent celui d’examiner leur travail. Aucun parti ne possède un droit de propriété sur notre sécurité. La peur devient un poison démocratique lorsqu’elle sert à nous faire oublier cette évidence : ceux qui nous gouvernent doivent répondre devant nous, même quand le monde devient inquiétant.

