Il y a des nouvelles qui semblent banales au premier regard, mais qui en disent beaucoup sur l’état d’une société.
Ce vendredi 16 octobre, le Journal de Montréal rapporte que des retraités ont fait la file dès l’aube devant un nouveau magasin Liquidation Marie, à Sainte-Julie, pour profiter de rabais sur leur épicerie.
Certains étaient arrivés bien avant l’ouverture. Pas pour acheter le dernier appareil électronique ni pour profiter d’une vente exceptionnelle sur des produits de luxe. Pour acheter de la viande, du fromage et des aliments de tous les jours à meilleur prix.
Une retraitée explique qu’elle économise environ 130 dollars par mois en fréquentant ces commerces. Une autre, qui vit seule en appartement, résume sa situation en quelques mots : « J’ai pas le choix ».
Cette phrase mérite qu’on s’y arrête.
Quand une personne qui a travaillé toute sa vie doit organiser ses déplacements autour des rabais alimentaires pour arriver à la fin du mois, nous avons au minimum une question collective à nous poser.
La retraite n’est pas la même pour tout le monde
Il faut éviter de tomber dans la généralisation. Tous les retraités québécois ne vivent pas dans la précarité.
Certains disposent d’un régime de retraite d’employeur, d’économies personnelles ou d’une propriété entièrement payée. Ils peuvent maintenir un niveau de vie confortable.
D’autres ont occupé des emplois moins bien rémunérés, travaillé à temps partiel, connu des interruptions de carrière ou consacré des années à prendre soin de leurs proches.
Leur situation est différente.
Et lorsqu’on vit seul, on ne partage ni le loyer, ni les frais de chauffage, ni les autres dépenses fixes du ménage.
La retraite révèle ainsi des inégalités qui se sont souvent construites pendant toute une vie professionnelle.
On aime répéter qu’il faut planifier sa retraite. C’est vrai. Mais encore faut-il avoir eu les moyens d’épargner.
On ne peut pas demander à quelqu’un qui a passé quarante ans à joindre les deux bouts pourquoi il n’a pas mis davantage d’argent de côté.
L’inflation ralentit, mais les prix ne reculent pas nécessairement
L’une des grandes incompréhensions du débat économique concerne l’inflation.
Quand on nous annonce qu’elle ralentit, plusieurs citoyens s’attendent naturellement à voir leur facture diminuer.
Or, une baisse du taux d’inflation signifie généralement que les prix augmentent moins rapidement. Pas qu’ils reviennent à leur niveau d’autrefois.
Selon l’Institut de la statistique du Québec, en août 2026, les prix à la consommation avaient augmenté de 3,1 % en un an au Québec. Pour l’alimentation, la hausse atteignait 2,6 %, et pour le logement, 3,1 %.
Ces augmentations s’ajoutent à celles des années précédentes.
Voilà pourquoi plusieurs retraités ont l’impression que leur argent ne vaut plus ce qu’il valait, même lorsque les statistiques annoncent une amélioration relative de l’inflation.
Le problème n’est pas seulement le prix d’un panier d’épicerie. C’est ce qu’il reste après avoir payé tout le reste.
Et ce reste peut devenir dangereusement petit.
Des protections existent, mais elles ne règlent pas tout
Le Québec et le Canada disposent de mécanismes importants pour soutenir les personnes âgées.
Il y a le Régime de rentes du Québec, la Sécurité de la vieillesse et, pour les personnes admissibles à faible revenu, le Supplément de revenu garanti.
Ces prestations jouent un rôle essentiel dans la prévention de la pauvreté.
Elles sont aussi indexées selon des mécanismes prévus pour tenir compte de l’évolution du coût de la vie.
Mais l’indexation n’est pas une garantie de pouvoir d’achat suffisant.
En 2026, les rentes du Régime de rentes du Québec ont été indexées de 2 %. Cette augmentation est bienvenue, mais elle ne signifie pas que chaque retraité peut absorber toutes les hausses de ses dépenses essentielles.
Le calcul est assez simple : une personne qui consacre presque tout son revenu au logement, à l’alimentation et aux médicaments dispose de très peu de marge de manœuvre.
Une réparation automobile, une facture imprévue ou une nouvelle augmentation de loyer peut bouleverser son budget.
Et à cet âge, reprendre un emploi pour compenser n’est pas toujours possible ni souhaitable.
Une pauvreté souvent silencieuse
Le reportage de Sainte-Julie ne constitue évidemment pas un portrait statistique de l’ensemble des retraités.
Mais il rejoint une réalité documentée.
Une étude de l’Institut de la statistique du Québec publiée en mars 2026 indiquait qu’en 2023, 19 % des ménages québécois vivaient une situation d’insécurité alimentaire. Ce chiffre concerne tous les groupes d’âge, et non exclusivement les retraités.
Une autre étude, rendue publique le 15 octobre par l’INRS et Centraide du Grand Montréal, montre que la pauvreté peut persister pendant plusieurs années et demeure étroitement liée aux difficultés de logement.
Il faut donc regarder au-delà des photographies ponctuelles.
Une personne âgée peut avoir un toit, payer ses factures et donner l’impression que tout va bien, tout en réduisant discrètement la qualité ou la quantité de ses repas.
Cette précarité ne fait pas toujours de bruit.
Et ceux qui la vivent ne demandent pas nécessairement de l’aide.
Par fierté, par gêne ou simplement parce qu’ils ont appris toute leur vie à se débrouiller.
Qu’est-ce qu’on peut faire concrètement ?
Je ne crois pas qu’il existe une solution miracle à la hausse du coût de la vie.
Mais plusieurs mesures méritent une discussion sérieuse.
D’abord, il faudrait examiner si les prestations destinées aux aînés les moins fortunés permettent réellement de couvrir leurs besoins essentiels, en tenant compte du coût du logement et des différences régionales.
Ensuite, le soutien au logement devrait occuper une place centrale. Le programme québécois Allocation-logement peut actuellement verser jusqu’à 170 dollars par mois aux ménages admissibles. C’est utile, mais son efficacité doit être évaluée à la lumière des loyers réellement payés.
Il faudrait aussi faciliter l’accès aux crédits d’impôt et aux prestations existantes.
Le Québec offre notamment un crédit d’impôt remboursable pour soutien aux aînés à partir de 70 ans, sous certaines conditions. Encore faut-il que les personnes admissibles reçoivent effectivement l’aide prévue, sans se perdre dans la complexité administrative.
Enfin, la concurrence dans le secteur alimentaire mérite une attention soutenue. Une plus grande transparence sur les prix, des possibilités réelles de comparer les offres et le soutien aux initiatives de récupération alimentaire pourraient contribuer à réduire certaines pressions.
Ces mesures ont évidemment un coût. Il faudra établir des priorités, mesurer leurs effets et éviter de simplement déplacer la facture vers d’autres ménages déjà fragilisés.
Mais ne rien faire comporte aussi des conséquences.
Une question qui dépasse les partis politiques
Le Québec vient de changer de gouvernement. Le Parti québécois doit maintenant transformer ses orientations en décisions publiques, dans un contexte budgétaire exigeant.
La sécurité financière des retraités constitue un dossier sur lequel il sera possible de juger des résultats concrets.
Mais ce défi ne concerne pas uniquement le gouvernement.
Les oppositions ont aussi la responsabilité de proposer des solutions crédibles, de questionner les dépenses et d’examiner les politiques selon leurs effets réels.
Parce qu’au bout du compte, une personne retraitée qui peine à payer son épicerie ne demande pas un débat de slogans.
Elle veut savoir si son revenu lui permettra encore de vivre convenablement l’année prochaine.
Vieillir devrait être autre chose que calculer
Il ne faut pas présenter les commerces de liquidation comme un problème. Au contraire, ils répondent à une demande réelle et permettent à de nombreuses personnes de faire des économies.
Mais leur popularité devrait nous inciter à poser une question plus fondamentale.
Magasiner les rabais par plaisir, c’est une chose. Devoir le faire pour manger convenablement, c’en est une autre.
Une retraite digne ne signifie pas nécessairement voyager chaque année, posséder une maison ou disposer d’un revenu élevé.
Elle devrait toutefois permettre de se loger, de se nourrir correctement, de se soigner et de conserver un minimum de liberté dans ses choix.
Nous parlons souvent de croissance économique, de budgets gouvernementaux et de prospérité collective.
Ces discussions sont nécessaires.
Mais la prospérité d’une société devrait aussi se mesurer à la manière dont vivent ses citoyens lorsqu’ils ont terminé leur vie active.
Les personnes qui faisaient la file à Sainte-Julie ne représentent pas tous les retraités québécois.
Elles nous rappellent néanmoins une réalité qu’il serait imprudent d’ignorer.
Vieillir au Québec ne devrait pas signifier devoir choisir constamment entre ce dont on a besoin et ce qu’on peut encore se permettre.
Et cela mérite mieux qu’une promesse de plus.
Ça mérite des résultats.
Sources vérifiées pour cette chronique
- Journal de Montréal — Reportage de Francis Halin, 16 octobre 2026.
- Institut de la statistique du Québec — Indice des prix à la consommation, août 2026.
- Institut de la statistique du Québec — Portrait de l’insécurité alimentaire.
- INRS et Centraide — Pauvreté persistante dans le Grand Montréal, 15 octobre 2026.
- Retraite Québec — Inflation et indexation des rentes.
- Gouvernement du Québec — Programme Allocation-logement et Revenu Québec — Crédit d’impôt pour soutien aux aînés.

