Quand le président américain affirme que le Canada n’a d’autre avenir que de devenir américain, il soulève malgré lui une question que les Québécois auraient intérêt à examiner : jusqu’où peut-on dépendre d’un voisin sans compromettre sa liberté de décision ?
Donald Trump vient encore une fois de déclarer que le Canada devrait devenir le 51e État américain. Cette fois, devant ses partisans réunis en Arizona, il affirme même que ce serait la seule solution pour notre voisin canadien.
À force de l’entendre répéter cette idée, on pourrait être tenté de la considérer comme une simple provocation de plus. Après tout, Trump aime les déclarations spectaculaires. Mais lorsqu’un président américain parle d’annexer son voisin tout en menaçant ses entreprises de tarifs douaniers, je pense qu’il serait imprudent de n’y voir qu’une mauvaise plaisanterie.
Ce qui m’intéresse surtout, ce n’est pas de savoir si Donald Trump rêve réellement de redessiner la carte de l’Amérique du Nord. C’est de comprendre ce que ses déclarations révèlent sur les rapports de force entre les pays.
Et dans cette discussion, il me semble que le Québec occupe une place bien particulière.
Le commerce ne devrait pas devenir une relation de soumission
Trump présente régulièrement les relations commerciales comme une compétition où l’un gagne nécessairement ce que l’autre perd.
Il affirme que le Canada profite des États-Unis et que le déficit commercial américain constitue une injustice. Pourtant, les données racontent une histoire plus nuancée.
Selon le représentant américain au Commerce, les États-Unis ont enregistré en 2025 un déficit commercial de 48,3 milliards de dollars américains avec le Canada pour les marchandises, mais un surplus de 27,7 milliards pour les services.
Un déficit commercial n’est pas automatiquement une perte financière. Lorsqu’un Américain achète de l’aluminium québécois, il reçoit un produit dont son industrie a besoin. Ce n’est pas un don fait au Canada.
Le commerce international repose sur des échanges, pas sur la charité.
Mais Trump possède un avantage considérable : la taille du marché américain. Il peut menacer les entreprises étrangères de tarifs douaniers pour les encourager à déplacer leurs investissements vers les États-Unis.
Et lorsqu’il le fait, ce ne sont pas seulement des gouvernements qui ressentent la pression. Ce sont des travailleurs, des familles et des régions entières.
Le Québec est directement concerné
Nous aurions tort de considérer cette confrontation comme une simple querelle entre Washington et Ottawa.
Au premier semestre de 2026, selon l’Institut de la statistique du Québec, 68,2 % de nos exportations internationales de marchandises étaient destinées aux États-Unis.
Autrement dit, près de sept dollars sur dix provenant de nos ventes de marchandises à l’étranger dépendent du marché américain.
Nos entreprises de l’aluminium, de l’aéronautique, de la transformation et de plusieurs autres secteurs connaissent cette réalité mieux que quiconque.
Lorsqu’une administration américaine modifie les règles du commerce, les conséquences peuvent rapidement se faire sentir chez nous.
Cela ne signifie pas que les États-Unis peuvent se passer facilement du Québec. Les chaînes d’approvisionnement sont profondément intégrées, et plusieurs industries américaines dépendent aussi de nos ressources et de notre savoir-faire.
Mais il existe une différence importante entre une interdépendance économique et une égalité de pouvoir.
Voilà, à mon avis, le véritable problème.
Ottawa parle pour le Canada. Mais qui parle pour le Québec ?
Dans le système fédéral actuel, c’est le gouvernement canadien qui mène les négociations commerciales internationales.
Le Québec peut faire valoir ses intérêts, exercer des pressions et participer à certaines démarches. Il ne possède toutefois pas la pleine autorité d’un État souverain pour négocier et conclure ses propres accords commerciaux.
Cette distinction mérite réflexion.
Les priorités économiques du Québec ne correspondent pas toujours parfaitement à celles de l’Ontario, de l’Alberta ou des autres provinces.
L’industrie automobile ontarienne, les hydrocarbures de l’Ouest et l’industrie québécoise de l’aluminium n’ont pas exactement les mêmes préoccupations.
Un gouvernement canadien doit chercher un compromis entre ces intérêts. C’est le fonctionnement normal d’une fédération.
Mais ça soulève une question légitime : lorsque les intérêts divergent, comment s’assurer que les priorités québécoises reçoivent toute l’attention qu’elles méritent ?
Les fédéralistes répondront que le poids économique et diplomatique du Canada représente un avantage dans les négociations.
Les souverainistes feront valoir qu’une représentation internationale propre au Québec permettrait de défendre directement ses choix.
Ces deux arguments méritent d’être examinés sérieusement.
La souveraineté serait-elle une réponse ?
Le Parti québécois défend depuis longtemps l’idée que le Québec devrait disposer de tous les pouvoirs d’un État indépendant, notamment en matière de relations internationales et de commerce.
Dans cette perspective, la souveraineté permettrait au Québec de parler en son propre nom plutôt que de dépendre des arbitrages d’Ottawa.
C’est une différence politique fondamentale.
Mais je crois qu’il faut aussi reconnaître une réalité : l’indépendance ne ferait pas disparaître notre dépendance économique envers les États-Unis.
Un Québec souverain demeurerait géographiquement voisin de la première puissance économique mondiale. Ses entreprises continueraient d’avoir besoin du marché américain.
Il faudrait également négocier les modalités de nos relations commerciales avec le Canada et les États-Unis. Notre participation aux accords existants ne pourrait pas simplement être tenue pour acquise.
L’Accord Canada–États-Unis–Mexique, dont le renouvellement sous sa forme actuelle a été refusé par Washington en juillet 2026, montre d’ailleurs que même les accords établis peuvent devenir des objets de négociation.
La souveraineté ne constitue donc pas une garantie contre les pressions américaines.
Elle pose plutôt une autre question : vaut-il mieux affronter ces pressions avec les pouvoirs d’un État indépendant ou à l’intérieur d’une fédération plus vaste?
C’est un débat qui mérite mieux que des réponses toutes faites.
Notre véritable défi : réduire notre vulnérabilité
Au-delà de la question constitutionnelle, une évidence s’impose : le Québec doit réfléchir aux moyens de diversifier ses marchés.
Nous possédons des entreprises innovantes, des ressources énergétiques importantes, une expertise industrielle reconnue et des liens culturels et économiques avec plusieurs régions du monde.
Nous pouvons développer davantage nos échanges avec l’Europe, renforcer nos relations avec d’autres partenaires et soutenir les entreprises qui souhaitent exporter ailleurs qu’aux États-Unis.
Ce travail demande du temps, des investissements et une stratégie économique cohérente.
Il exige aussi de reconnaître que notre prospérité ne devrait pas dépendre excessivement des décisions d’un seul gouvernement étranger.
D’ailleurs, cette préoccupation devrait pouvoir rassembler des Québécois de toutes les sensibilités politiques.
Qu’on soit fédéraliste, souverainiste ou simplement préoccupé par l’avenir de nos emplois, personne n’a intérêt à voir notre économie devenir l’otage de décisions prises à Washington.
Et si Trump nous obligeait à poser les bonnes questions ?
Donald Trump affirme que le Canada finira par devenir le 51e État parce qu’il n’aurait pas d’autre choix.
Je ne partage pas cette vision fataliste des relations entre les peuples.
Le Canada possède ses institutions, son histoire et sa volonté de préserver son indépendance. Le Québec possède lui aussi une histoire nationale, une langue commune et des aspirations politiques qui lui sont propres.
Mais les déclarations de Trump ont au moins un mérite involontaire : elles nous rappellent que l’autonomie politique et la sécurité économique ne doivent jamais être considérées comme des acquis permanents.
Pour le Québec, la question ne consiste pas seulement à choisir entre le Canada et l’indépendance.
Elle consiste aussi à déterminer quels pouvoirs nous voulons exercer, quelles dépendances nous sommes prêts à accepter et comment nous souhaitons protéger notre capacité de décider de notre avenir.
La souveraineté représente une réponse politique possible à ces questions. Le maintien dans le Canada en représente une autre, avec ses avantages et ses contraintes.
Encore faut-il examiner les conséquences concrètes de chacune.
Parce qu’au fond, le véritable enjeu n’est pas de savoir si Donald Trump veut faire du Canada le 51e État.
C’est de savoir quelle place nous voulons, nous, les Québécois, occuper en Amérique du Nord. Et surtout, jusqu’à quel point nous voulons pouvoir la déterminer nous-mêmes.
Sources :
- 24 heures / TVA Nouvelles, déclaration de Donald Trump, 14 octobre 2026
- Institut de la statistique du Québec, commerce international, premier semestre 2026
- United States Trade Representative, données commerciales Canada–États-Unis
- United States Trade Representative, révision de l’ACEUM, 1er juillet 2026

