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Analyses

Hydro-Québec : qui doit avoir la priorité sur notre électricité ?

8 minutes de lecture

Le Québec a longtemps considéré son électricité comme une richesse presque inépuisable. Nous avions de grands barrages, des réservoirs immenses et suffisamment d’énergie pour alimenter nos maisons, développer nos industries et exporter nos surplus. Cette situation nous a donné un avantage économique considérable.

Mais cet avantage ne doit pas être confondu avec une garantie permanente d’abondance.

Le 3 novembre, nous apprenions que les réserves d’eau d’Hydro-Québec se trouvaient à leur plus bas niveau depuis 2014. La société d’État traverse une quatrième année consécutive de faible hydraulicité. Elle doit continuer d’importer de l’électricité pour préserver ses réserves et répondre à la demande québécoise.

Ce n’est pas une annonce de pénurie imminente. C’est néanmoins un rappel que notre électricité dépend de conditions naturelles, d’infrastructures coûteuses et de décisions prises plusieurs années à l’avance.

Or, pendant que les réservoirs subissent cette pression, les demandes d’électricité continuent d’augmenter.

Une richesse qui n’est plus illimitée

Hydro-Québec vient de déposer son Plan d’approvisionnement 2027-2041. Elle prévoit que les besoins annuels du Québec augmenteront d’environ 60 térawattheures pour atteindre 240 TWh en 2041.

C’est une hausse considérable. Elle s’explique principalement par l’électrification des transports et la croissance des besoins industriels.

Il faut toutefois apporter une précision. Ces besoins augmentent moins rapidement que prévu auparavant. Plusieurs projets industriels ont été abandonnés ou retardés, notamment dans la filière batterie. L’électrification des transports progresse également plus lentement qu’anticipé.

On ne peut donc pas parler d’une explosion incontrôlée de la consommation.

Mais la question demeure entière : comment répondre à cette croissance tout en maintenant un approvisionnement fiable, particulièrement pendant les grands froids ?

Car il existe une différence fondamentale entre disposer de suffisamment d’électricité sur une année et pouvoir répondre à la demande pendant une froide matinée de janvier.

Hydro-Québec prévoit d’ailleurs que la puissance nécessaire lors des pointes hivernales augmentera d’environ 12 000 mégawatts d’ici 2041.

Cette contrainte change la manière d’évaluer les nouveaux projets.

Qui doit passer en premier ?

Lorsqu’une grande entreprise demande des centaines de mégawatts pour construire une usine, un centre de données ou une installation industrielle, elle ne demande pas simplement un branchement électrique.

Elle réclame l’accès à une ressource collective dont la production, le transport et la distribution nécessitent des investissements considérables.

Depuis 2025, les projets nécessitant cinq mégawatts ou plus doivent généralement obtenir une autorisation ministérielle. Le gouvernement examine notamment leurs retombées économiques, environnementales et sociales.

Autrement dit, l’attribution de grandes quantités d’électricité n’est plus une simple décision commerciale.

C’est aussi un choix de développement économique.

Un projet industriel peut créer des emplois bien rémunérés, soutenir des fournisseurs québécois et générer des recettes fiscales importantes. Un autre peut consommer énormément d’électricité tout en produisant relativement peu de retombées locales.

Les deux projets ne présentent pas nécessairement la même valeur pour le Québec.

La difficulté consiste à mesurer cette valeur correctement, sans se laisser impressionner uniquement par les milliards annoncés au moment de l’investissement.

Les ménages ne doivent pas disparaître de l’équation

Pendant ce temps, les Québécois voient leurs factures d’électricité augmenter. Les tarifs résidentiels ont connu une hausse moyenne de 3 % le 1er avril 2026.

L’électricité demeure relativement abordable au Québec, mais les investissements nécessaires à la modernisation du réseau exercent une pression réelle sur les coûts.

Et cette pression n’est pas répartie également.

Pour un ménage à revenu modeste, une augmentation de quelques dollars par mois peut compter. Pour une entreprise énergivore, même une faible différence tarifaire peut représenter des millions de dollars annuellement.

Le débat ne peut donc pas se limiter à opposer les consommateurs résidentiels aux entreprises.

Les entreprises fournissent aussi des emplois, des salaires et des revenus publics. Sans activité économique, le Québec disposerait de moins de ressources pour financer ses services.

Mais l’inverse est également vrai. Un développement industriel qui exige des investissements importants, sans retombées suffisantes, peut transférer une partie de ses coûts à l’ensemble de la collectivité.

C’est cette réalité qu’il faut rendre visible.

Les centres de données changent la donne

L’arrivée de nouveaux centres de données ajoute une dimension particulière au problème.

Hydro-Québec estime que leur demande de puissance pourrait être multipliée par sept d’ici 2035, pour dépasser 1 000 mégawatts.

Ces installations peuvent soutenir l’économie numérique, la recherche et l’intelligence artificielle. Certaines contribuent également à conserver au Québec des infrastructures et des données stratégiques.

Mais toutes n’offrent pas les mêmes retombées.

Hydro-Québec a proposé un tarif moyen d’environ 13 cents le kilowattheure pour les nouveaux grands centres de données, soit approximativement le double du tarif de grande puissance alors applicable. Cette proposition fait toujours l’objet d’un examen réglementaire.

L’objectif est de mieux refléter les coûts et la valeur de l’électricité utilisée.

Cette approche soulève néanmoins deux questions distinctes : le prix payé par ces entreprises couvre-t-il réellement les coûts qu’elles occasionnent ? Et leur utilisation de l’électricité correspond-elle aux objectifs économiques du Québec ?

Un tarif plus élevé ne règle pas, à lui seul, le problème de la disponibilité énergétique.

Importer n’est pas nécessairement échouer

Les importations d’électricité méritent également d’être examinées sans raccourci.

En 2025, Hydro-Québec est devenue importatrice nette. Mais acheter de l’électricité à l’extérieur ne signifie pas automatiquement une mauvaise gestion.

Les prix varient selon les marchés et les périodes. Il peut être économiquement avantageux d’importer lorsque les prix sont bas pour conserver l’eau des réservoirs et l’utiliser lorsque sa valeur est plus élevée.

Les échanges commerciaux font partie de la gestion normale d’un réseau interconnecté.

Le problème apparaît lorsque les importations deviennent une nécessité durable, particulièrement si les prix augmentent ou si les réseaux voisins connaissent eux-mêmes des difficultés d’approvisionnement.

Il faut donc distinguer les opérations commerciales avantageuses des dépendances qui pourraient fragiliser notre sécurité énergétique.

La responsabilité du gouvernement péquiste

Le gouvernement de Paul St-Pierre Plamondon hérite d’une situation façonnée par des décennies de décisions énergétiques, auxquelles s’ajoutent maintenant les effets d’une faible hydraulicité prolongée.

Son ministre de l’Énergie, Stéphane Paquet, devra composer avec des projets déjà autorisés, des engagements contractuels et des besoins futurs encore incertains.

Le gouvernement dispose néanmoins de leviers importants dans l’évaluation des grandes demandes d’électricité.

La réglementation prévoit déjà plusieurs critères : les emplois, les retombées régionales, la décarbonation, l’efficacité énergétique et les conséquences sur le réseau.

L’enjeu sera de montrer comment ces critères sont appliqués et quels coûts accompagnent chaque décision importante.

Une autorisation industrielle ne devrait pas être présentée uniquement comme une victoire économique. Elle comporte également des obligations, des risques et des compromis qui méritent d’être expliqués publiquement.

Produire davantage, mais aussi consommer intelligemment

Hydro-Québec prévoit investir 10 milliards de dollars en efficacité énergétique d’ici 2035, avec une cible d’économies annuelles de 21 TWh.

C’est une dimension essentielle du débat.

Chaque kilowattheure économisé peut réduire le besoin de nouveaux approvisionnements. Chaque mégawatt évité pendant les périodes de pointe peut diminuer la pression sur les infrastructures.

Les nouvelles installations éoliennes, l’amélioration des centrales existantes, le stockage et les nouveaux approvisionnements auront également leur rôle à jouer.

Aucune de ces solutions n’est sans coût ni sans contrainte.

Le véritable choix est collectif

Hydro-Québec appartient aux Québécois. Ses barrages représentent un patrimoine économique construit sur plusieurs générations, avec des investissements considérables et des conséquences bien réelles pour les territoires et les communautés concernées.

Aujourd’hui, cette richesse doit répondre à plusieurs objectifs qui ne sont pas toujours compatibles : maintenir des tarifs abordables, protéger la fiabilité du réseau, soutenir l’industrie, réduire les émissions et favoriser le développement des régions.

On ne peut pas promettre simultanément une électricité abondante pour tous les projets, des investissements massifs, des tarifs toujours bas et l’absence de compromis.

Il faudra faire des choix.

Pour les comprendre, les Québécois doivent connaître les coûts véritables des nouveaux approvisionnements, les retombées promises par les entreprises et les conséquences des engagements énergétiques à long terme.

La question n’est donc plus simplement de savoir combien d’électricité Hydro-Québec peut produire.

Elle est de savoir à quoi cette électricité servira, qui bénéficiera de sa valeur et qui assumera les coûts de son développement.

C’est là que se trouve le véritable débat sur l’avenir énergétique du Québec.

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Jean-Christophe Gagnon

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