Au Québec, 91 travailleurs ont perdu la vie à la suite d’un accident du travail reconnu en 2025. C’est 52 % de plus qu’en 2021. Derrière ces chiffres, il y a des familles brisées, des risques parfois connus et des mesures de prévention qui n’ont pas suffi. Le problème dépasse les accidents individuels. Il concerne notre façon d’organiser le travail, de surveiller les employeurs et d’accorder une valeur réelle à la sécurité humaine.
Une hausse qui devrait nous inquiéter davantage
En 2021, la CNESST reconnaissait 60 décès attribuables à des accidents du travail. En 2025, ce nombre atteignait 91. Entre les deux, la progression a été presque continue : 69 décès en 2022, 73 en 2023 et 74 en 2024.
Le bilan est encore plus lourd lorsqu’on ajoute les maladies professionnelles. En 2025, la CNESST a recensé 257 décès au total, dont 166 attribuables à ces maladies.
Ces chiffres méritent une précision. Ils correspondent aux décès reconnus administrativement pendant l’année, pas nécessairement aux décès survenus durant cette période. De même, une augmentation de 52 % du nombre de décès ne démontre pas automatiquement une augmentation équivalente du risque individuel. Pour l’établir, il faudrait notamment connaître l’évolution des heures travaillées et des effectifs dans les secteurs dangereux.
Cette rigueur statistique n’enlève rien à la gravité du bilan. Elle permet plutôt de poser les bonnes questions.
Pourquoi autant de travailleurs meurent-ils encore dans des accidents dont certains auraient pu être évités ?
Des accidents qui révèlent des défaillances concrètes
Dans son enquête publiée ce matin, le Journal de Québec examine 63 rapports de coroners produits au cours des deux dernières années.
On y retrouve des problèmes de formation, des dangers insuffisamment contrôlés et des situations où l’expérience des travailleurs ne suffit pas à les protéger.
Un exemple récent est particulièrement révélateur.
Le 22 octobre, la CNESST a rendu publiques les conclusions de son enquête sur la mort d’un monteur vitrier, survenue le 13 novembre 2025.
Le travailleur avait chuté de 8,7 mètres à travers une ouverture non sécurisée dans une toiture. L’enquête a établi que la gestion du danger de chute était déficiente.
Ce n’était pas une technologie inconnue ni un risque impossible à prévoir. Une inspection adéquate et des mesures de protection appropriées auraient permis d’éviter cet accident, selon la CNESST.
Voilà ce qui me frappe dans plusieurs de ces drames : on connaît les dangers, on connaît les moyens de prévention, mais la protection n’est pas toujours au rendez-vous.
La responsabilité ne peut pas reposer uniquement sur le travailleur
Lorsqu’un accident survient, on entend souvent parler d’erreur humaine, d’inattention ou de manque d’expérience.
Ces facteurs peuvent effectivement contribuer à un accident. Mais ils n’expliquent pas nécessairement pourquoi un environnement dangereux existait au départ.
Un employeur doit identifier les risques, organiser le travail de façon sécuritaire, fournir la formation nécessaire et contrôler les dangers.
Un travailleur qui commet une erreur ne devrait pas automatiquement en payer le prix de sa vie.
La prévention doit justement prévoir que les êtres humains peuvent se tromper, particulièrement lorsqu’ils travaillent dans le bruit, la fatigue, le froid ou sous pression.
Il existe une différence fondamentale entre demander aux employés d’être prudents et concevoir un environnement où une erreur ne devient pas mortelle.
Les petits chantiers : une vulnérabilité à examiner
Les chantiers de construction présentent des risques importants : chutes, écrasements, déplacements de machinerie et manœuvres de véhicules lourds.
Le problème se complique lorsque plusieurs entreprises interviennent simultanément.
Sur un même chantier, on peut retrouver un entrepreneur général, différents sous-traitants et des travailleurs dont les responsabilités se croisent.
La loi prévoit pourtant des obligations précises. Un programme de prévention propre au chantier est notamment exigé lorsque les travaux doivent mobiliser simultanément au moins dix travailleurs. Un comité de chantier est prévu à partir de vingt travailleurs.
Les plus petits chantiers ne sont pas dispensés de protéger leur personnel. Ils demeurent soumis aux obligations applicables de sécurité et de prévention.
Mais la question mérite d’être posée : la surveillance concrète est-elle aussi efficace dans une petite entreprise que sur un grand chantier doté de ressources spécialisées ?
Une règle inscrite dans un document n’empêche pas une chute. Encore faut-il qu’elle soit connue, appliquée et vérifiée.
La sous-traitance ne doit pas diluer les responsabilités
La sous-traitance fait partie du fonctionnement normal de plusieurs industries. Elle permet de mobiliser des compétences spécialisées.
Mais elle exige aussi une coordination rigoureuse.
Qui vérifie qu’un travailleur connaît les dangers présents ? Qui s’assure qu’une ouverture dans un plancher est protégée ? Qui intervient lorsqu’un sous-traitant entreprend des travaux incompatibles avec ceux d’une autre équipe ?
Au Québec, les obligations sont réparties entre le maître d’œuvre, les employeurs et les travailleurs. Le cadre juridique prévoit donc des responsabilités identifiables.
Le véritable enjeu consiste à savoir si cette coordination fonctionne sur le terrain.
À mon avis, un donneur d’ouvrage devrait aussi intégrer plus systématiquement la performance en santé et sécurité dans ses décisions contractuelles, plutôt que de considérer seulement le prix et les délais.
Le contrat le moins cher peut devenir terriblement coûteux lorsqu’une protection essentielle est négligée.
La CNESST doit pouvoir intervenir avant le drame
La CNESST dispose de pouvoirs importants. Ses inspecteurs peuvent exiger des correctifs, suspendre des travaux dangereux et mener des enquêtes.
Ce sont des instruments essentiels.
Mais pour savoir si la surveillance est suffisante, il faudrait publier et examiner des indicateurs précis : nombre de visites par secteur, couverture des petits chantiers, récidives, délais de correction et proportion des interventions préventives.
Je ne prétends pas que les inspecteurs ne font pas leur travail. Je demande qu’on mesure si les moyens disponibles correspondent aux risques.
Il faut également protéger la capacité des travailleurs à signaler les dangers.
Le droit de refuser une tâche dangereuse existe. Mais un droit peut être difficile à exercer lorsqu’on craint de perdre son emploi, un contrat ou la possibilité d’être rappelé.
La sécurité doit être garantie par l’organisation du travail, pas seulement par le courage individuel de celui qui ose dénoncer un danger.
Le gouvernement doit maintenant produire des résultats
Le problème ne date pas de l’arrivée du nouveau gouvernement péquiste en octobre 2026. Les décès recensés en 2025 et les lacunes observées relèvent d’une période antérieure.
Cela ne dispense cependant pas le gouvernement actuel d’agir.
Une enquête publique du Bureau du coroner, consacrée à quatre décès sur des chantiers de construction, est d’ailleurs toujours en cours. Plus de 175 témoins avaient déjà été entendus avant la reprise des audiences du 19 octobre.
Parmi les pistes examinées figurent l’amélioration de la formation, la sécurité des manœuvres de recul et l’intégration de critères de prévention dans l’attribution des contrats.
Ces travaux devraient servir à établir des priorités concrètes.
Le gouvernement pourrait notamment renforcer les inspections ciblées, mieux documenter les risques sur les petits chantiers, améliorer la coordination des sous-traitants et rendre compte publiquement des résultats obtenus.
Il faudra aussi évaluer les effets de la modernisation du régime de santé et sécurité du travail, dont plusieurs dispositions sont entrées en vigueur au cours des dernières années.
L’objectif n’est pas de multiplier les formulaires. C’est d’empêcher les accidents.
La prospérité ne devrait jamais se mesurer au détriment des vies humaines
On parle constamment de productivité, d’investissements, de pénurie de main-d’œuvre et de compétitivité.
Ces enjeux sont réels. Mais ils ne peuvent pas faire oublier une évidence : les travailleurs ne sont pas des ressources jetables.
Chaque décès entraîne des conséquences humaines qui dépassent largement les statistiques. Une famille perd un proche. Des collègues perdent un compagnon de travail. Une communauté entière peut en porter les séquelles.
Le Québec possède des lois, des organismes de surveillance, des connaissances scientifiques et des moyens techniques pour prévenir de nombreux accidents.
Ce qui reste à démontrer, c’est notre capacité collective de transformer ces moyens en protection effective.
Je refuse qu’on considère 91 morts comme un simple coût de fonctionnement de notre économie.
Le véritable progrès ne consiste pas seulement à produire davantage.
Il consiste aussi à faire en sorte que les personnes qui produisent cette richesse puissent rentrer chez elles, vivantes, à la fin de leur journée.
Et sur ce point, le Québec a encore du travail à faire.
Sources vérifiées pour cet article : bilan 2025 et statistiques historiques de la CNESST, enquête de Mathieu-Robert Sauvé publiée le 31 octobre, rapport d’enquête sur le décès d’un monteur vitrier, obligations légales en matière de prévention et enquête publique du Bureau du coroner.

