Pendant longtemps, le Parti québécois a surtout dû répondre à une question existentielle. Était-il encore pertinent ? Pouvait-il redevenir une formation de gouvernement ? L’indépendance appartenait-elle définitivement au passé ou pouvait-elle redevenir un projet politique contemporain ?
À quelques jours du scrutin du 5 octobre, cette étape est largement derrière lui. L’élection québécoise se déroule cette année dans 127 circonscriptions, et les électeurs qui n’ont pas déjà voté auront leur dernière occasion de le faire lundi. Élections Québec
Pour le PQ, la question intéressante n’est donc plus simplement : « Êtes-vous encore là ? »
Elle est beaucoup plus exigeante : êtes-vous capables de gouverner ?
C’est une bonne nouvelle pour le parti, mais aussi un changement de niveau. Un mouvement politique peut vivre longtemps de convictions, de valeurs, de critiques du gouvernement et de projets d’avenir. Un parti qui aspire réellement au pouvoir doit montrer comment il transformera tout cela en décisions, en budgets, en administrations fonctionnelles et, finalement, en résultats.
Voilà précisément le terrain sur lequel le PQ doit maintenant être évalué.
Il ne suffit plus d’affirmer que l’État québécois pourrait faire mieux. Il faut dire ce qu’on changera, qui le fera, combien cela coûtera, où l’argent sera pris et comment nous saurons, deux ou trois ans plus tard, si l’opération a réussi.
Cette exigence vaut pour tous les partis. Mais elle est particulièrement intéressante dans le cas du Parti québécois parce que celui-ci prétend à quelque chose de plus vaste qu’une simple alternance gouvernementale. Il veut éventuellement convaincre les Québécois que leur État possède non seulement la capacité d’administrer ses compétences actuelles, mais celle d’assumer les responsabilités d’un pays.
La meilleure démonstration ne commence donc pas avec un drapeau. Elle commence avec un gouvernement qui fonctionne.
Le PQ semble d’ailleurs vouloir placer une partie importante de sa campagne sur ce terrain. Son cadre financier, présenté le 15 septembre, prévoit un retour à l’équilibre budgétaire pour 2028-2029. Le parti affirme vouloir réduire de 6,6 milliards de dollars les dépenses associées à la bureaucratie sur la période couverte par son cadre tout en maintenant les versements au Fonds des générations et une provision pour éventualités de cinq milliards de dollars. Ce sont les engagements du parti; leur réalisation dépendrait évidemment de l’évolution économique et, surtout, de la capacité d’un éventuel gouvernement à obtenir réellement les économies annoncées. Parti Québécois
C’est justement là que le débat devient sérieux.
Le PQ propose également de réduire de façon récurrente les coûts de rémunération de l’appareil public de 2,5 % sur trois ans. Il chiffre cette économie à environ 1,6 milliard de dollars par année à terme et à 4,7 milliards sur un mandat. Le parti dit vouloir atteindre cet objectif en réduisant la bureaucratie, certaines couches réglementaires et des processus administratifs, plutôt qu’en diminuant les services directs. Parti Québécois
La promesse est politiquement attrayante. Qui souhaite davantage de bureaucratie pour le plaisir d’en avoir ?
Mais le véritable examen commence après le slogan.
Quelles fonctions seront supprimées ? Quels postes disparaîtront par attrition ? Quelles tâches seront abandonnées plutôt que simplement transférées ailleurs ? Quels formulaires, autorisations ou structures deviendront inutiles ? Et surtout : comment évitera-t-on que les économies administratives deviennent, indirectement, des réductions de services ?
Ce sont des questions légitimes. Elles ne constituent pas un argument contre le PQ. Elles constituent le test qu’un parti qui se dit prêt à gouverner doit accepter.
Le parti affirme vouloir recentrer l’État sur quelques missions fondamentales : protéger, soigner et éduquer, tout en préservant l’identité québécoise. Parti Québécois Cette formule possède un avantage politique évident : elle hiérarchise les priorités.
Mais gouverner consiste précisément à transformer cette hiérarchie en arbitrages.
Si on réduit une structure administrative, où va l’argent économisé ? Vers les soins ? Vers les écoles ? Vers la réduction du déficit ? Combien ? Dans quel délai ? Avec quel indicateur ?
Un gouvernement qui veut bâtir sa crédibilité devrait pouvoir répondre à ces questions année après année.
C’est ici qu’apparaît, pour les partisans du PQ, un argument plus intéressant que la simple affirmation selon laquelle « le Québec serait mieux gouverné ».
Ils peuvent soutenir que le PQ doit accepter d’être jugé sur des résultats particulièrement concrets.
Combien de délais ont diminué ? Combien de structures administratives ont réellement disparu ? Quelle proportion des économies annoncées s’est matérialisée ? Les services directs ont-ils été protégés ? Le déficit a-t-il suivi la trajectoire annoncée ?
Autrement dit : pas seulement des intentions. Des comptes.
Cette logique est également importante pour le projet indépendantiste lui-même.
L’une des erreurs possibles serait de présenter l’indépendance comme une sorte de solution magique à tous les problèmes du Québec. Elle ne le serait pas. Posséder davantage de pouvoirs ne garantit pas que ces pouvoirs seront bien utilisés.
Un pays peut être mal administré. Une province peut être bien administrée.
Le véritable argument indépendantiste est donc ailleurs : la souveraineté augmente l’étendue des décisions dont un gouvernement québécois peut répondre devant les citoyens québécois. Elle ne dispense aucun gouvernement de rendre des comptes.
C’est pourquoi une éventuelle expérience gouvernementale péquiste pourrait devenir politiquement importante bien avant un référendum.
Si le PQ forme le gouvernement, sa première responsabilité ne serait pas de demander aux citoyens de croire abstraitement à sa capacité de construire un État indépendant. Elle serait de démontrer quotidiennement sa capacité à administrer celui qu’il dirige déjà.
Les hôpitaux fonctionneront-ils mieux ?
Les écoles ?
Les délais administratifs ?
Les infrastructures ?
Les finances publiques ?
Voilà des preuves beaucoup plus difficiles à fabriquer qu’un slogan de campagne.
Le dernier débat des chefs lui-même illustre à quel point cette question de capacité gouvernementale est devenue centrale. Radio-Canada avait structuré l’affrontement du 23 septembre autour de cinq grands thèmes, dont l’insécurité économique, le « mur budgétaire » et la santé, en plus de l’avenir politique du Québec. Centre de presse de Radio-Canada Autrement dit, la question constitutionnelle partage maintenant la scène avec les problèmes très concrets qu’un prochain gouvernement devra affronter dès son entrée en fonction.
C’est aussi pourquoi il faut distinguer plusieurs décisions que le débat politique mélange trop facilement.
Une élection générale n’est pas un référendum.
Voter pour un député péquiste, souhaiter un gouvernement péquiste, approuver la tenue éventuelle d’un référendum, voter Oui et juger crédible la transition vers un Québec indépendant constituent des décisions différentes.
Cette distinction devient encore plus importante depuis l’engagement pris par Paul St-Pierre Plamondon le 18 août de ne pas tenir de référendum tant que Donald Trump demeurera président des États-Unis. C’est un engagement politique du chef du PQ, et non une règle constitutionnelle; il modifie néanmoins le calendrier que le parti disait auparavant envisager. Parti Québécois
On peut être d’accord ou non avec cette décision. Mais elle rend encore moins défendable l’idée voulant que le scrutin du 5 octobre puisse simplement être assimilé à un Oui ou à un Non sur l’indépendance.
Le prochain gouvernement devra d’abord gouverner.
Et c’est probablement là que se trouve le terrain le plus exigeant — mais aussi le plus fécond — pour le PQ.
La meilleure façon de convaincre qu’un Québec pourrait assumer davantage de responsabilités collectives n’est pas de demander un acte de foi. C’est de démontrer qu’une administration québécoise peut prendre une responsabilité, établir un objectif, mobiliser les ressources nécessaires et livrer le résultat annoncé.
Cette approche comporte évidemment un risque pour les péquistes.
Elle rend les erreurs plus coûteuses.
Si le parti promet 6,6 milliards d’économies administratives et qu’il n’en réalise qu’une fraction, il faudra l’expliquer. Si certaines économies entraînent une détérioration des services, il faudra l’assumer. Si le retour à l’équilibre prévu pour 2028-2029 doit être repoussé, il faudra présenter les chiffres et les raisons. Parti Québécois
Mais c’est précisément ce qui distingue une formation gouvernementale d’un mouvement de protestation.
Gouverner signifie accepter que ses propres promesses deviennent des instruments permettant au public de mesurer son rendement.
Le PQ semble avoir compris au moins une partie de cette logique lorsqu’il propose une loi sur « l’exemplarité et l’imputabilité de l’État » dans les cent premiers jours d’un éventuel gouvernement, accompagnée notamment d’un gel de certaines rémunérations au sommet de l’appareil public. Là encore, il s’agit pour l’instant d’un engagement électoral, pas d’un résultat. Parti Québécois
C’est exactement ainsi qu’il faudra le traiter.
Promesse aujourd’hui.
Loi adoptée ou non demain.
Application ensuite.
Résultats enfin.
Cette succession paraît banale, mais elle est essentielle. Nous avons trop souvent pris l’habitude, en politique, de confondre l’annonce avec l’accomplissement.
Un milliard annoncé n’est pas un milliard dépensé. Une structure promise à l’abolition n’est pas une structure abolie. Une réforme déposée n’est pas une réforme qui fonctionne.
Et une majorité parlementaire n’est certainement pas la preuve qu’un gouvernement a réussi.
Si le Parti québécois veut démontrer quelque chose de différent, il pourrait justement commencer par accepter cette règle simple : chaque grande promesse doit finir par produire un résultat que la population peut mesurer.
C’est aussi de cette façon qu’un éventuel gouvernement péquiste pourrait donner une dimension concrète à la question nationale.
Car la souveraineté, débarrassée des grandes abstractions, pose finalement une question assez terre à terre : qui prend la décision et qui doit répondre de ses conséquences ?
Dans une fédération, certaines responsabilités appartiennent à Québec, d’autres à Ottawa et plusieurs dossiers sont partagés, négociés ou imbriqués. Dans un Québec indépendant, l’État québécois assumerait un ensemble beaucoup plus vaste de responsabilités. Le Livre bleu du PQ présente d’ailleurs le projet comme devant éventuellement couvrir des questions allant de la monnaie et des frontières à la citoyenneté et à la défense. Le parti reconnaît lui-même que plusieurs dimensions devraient être précisées davantage dans une éventuelle étape gouvernementale.
Cette ambition rend la preuve de gouvernement plus importante, pas moins.
Plus on réclame de responsabilités, plus on doit démontrer qu’on sait les exercer.
Voilà pourquoi la fin de cette campagne devrait être moins une discussion sur la survie du Parti québécois qu’une interrogation sur sa capacité réelle.
Le PQ affirme pouvoir mieux gérer les finances publiques.
Il affirme pouvoir réduire la bureaucratie sans sacrifier les services.
Il affirme pouvoir recentrer l’État sur ses missions essentielles.
Et il continue de porter un projet d’indépendance.
Ces quatre affirmations peuvent être débattues. Mais elles ont au moins un avantage : elles fournissent des critères permettant éventuellement de juger le parti.
C’est maintenant là que se trouve le vrai test.
Non plus : « Croyez-vous au PQ ? »
Mais : que ferait-il avec le pouvoir, et pourrions-nous mesurer ce qu’il aura réellement accompli ?
Pour un parti qui veut éventuellement convaincre les Québécois qu’ils peuvent assumer toutes les responsabilités d’un pays, il est difficile d’imaginer épreuve plus pertinente que celle-là.

