La dignité ne devrait jamais dépendre de la capacité de travailler

Une société se juge moins à la richesse qu’elle produit qu’à la manière dont elle protège ceux qui ne peuvent pas prendre part à cette production. Augmenter le revenu des personnes qui ne peuvent pas travailler n’est pas un geste de charité. C’est une décision de justice, de dignité et de cohérence collective.

Il faut d’abord nommer les choses simplement. Certaines personnes ne peuvent pas travailler en raison d’un handicap, d’une maladie grave, d’une limitation durable, d’un trouble invalidant, d’un accident, d’un épuisement profond ou d’une condition qui rend l’emploi impossible, instable ou destructeur. Leur situation n’est pas un choix de confort. Elle est souvent le résultat d’une réalité physique, psychologique ou sociale qu’elles n’ont pas décidée.

Or, quand le revenu accordé à ces personnes demeure trop bas, l’État ne les aide pas vraiment à vivre. Il les maintient dans une survie administrée. Il leur donne assez pour ne pas disparaître, mais pas assez pour se loger correctement, se nourrir sainement, se soigner, se déplacer, participer à la vie sociale et préserver leur dignité. Ça crée une contradiction profonde : on reconnaît officiellement qu’une personne ne peut pas travailler, mais on lui impose ensuite un revenu qui la condamne à l’insécurité permanente.

Cette insécurité a un coût humain immense. La pauvreté use les corps, aggrave la santé mentale, isole, réduit l’autonomie, augmente la dépendance aux services d’urgence et détruit la confiance. Une personne qui doit choisir entre payer son loyer, acheter ses médicaments ou se nourrir correctement n’est pas simplement « à faible revenu ». Elle est placée dans une situation de dépossession quotidienne. Elle perd le contrôle de sa vie parce que les moyens matériels minimaux lui manquent.

Augmenter ce revenu, c’est donc réduire une violence silencieuse. C’est reconnaître qu’une vie digne exige plus qu’un montant symbolique. Il faut un revenu capable de couvrir les besoins réels : logement, alimentation, transport, vêtements, médicaments, communications, soins, participation sociale et imprévus. Sans ça, les droits restent théoriques. On peut parler d’inclusion, d’égalité et de solidarité, mais si la personne n’a pas les moyens de sortir de chez elle, de se soigner ou de vivre sans peur du prochain compte, ces principes ne descendent jamais dans le réel.

Il faut aussi cesser d’opposer compassion et rigueur budgétaire. La pauvreté coûte cher. Elle transfère les problèmes ailleurs : dans les urgences, les refuges, les tribunaux, les organismes communautaires, les familles épuisées, les réseaux de santé déjà débordés. Quand on sous-finance le revenu de base des personnes inaptes au travail, on ne fait pas une économie propre. On déplace la facture vers des systèmes plus coûteux, plus lourds et plus humainement destructeurs.

Un revenu insuffisant fabrique de la détresse, puis l’État paie pour gérer cette détresse. Un revenu adéquat prévient une partie de cette détresse. Il stabilise les personnes, réduit les crises, facilite les suivis, protège le logement, soutient la santé et diminue la pression sur les services publics. C’est une mesure sociale, mais aussi une mesure de bonne administration.

Il y a ici un principe fondamental : la capacité de travailler ne doit pas être la condition absolue de la dignité. Le travail est une contribution importante, mais il ne peut pas être la seule mesure de la valeur humaine. Une personne qui ne peut pas occuper un emploi demeure un membre à part entière de la société. Elle a une histoire, des besoins, des liens, une présence, une citoyenneté. La réduire à son absence du marché du travail, c’est confondre la valeur d’une personne avec sa productivité économique.

Une société mature ne fait pas ça. Elle comprend que la solidarité n’est pas une faiblesse. C’est une infrastructure morale et politique. Elle permet à chacun de savoir qu’en cas de maladie, de handicap ou de chute durable, il ne sera pas abandonné. Cette sécurité collective protège tout le monde, parce que personne ne maîtrise entièrement son avenir. L’invalidité, la maladie et la vulnérabilité ne sont pas des exceptions lointaines. Elles font partie de la condition humaine.

Augmenter le revenu des personnes qui ne peuvent pas travailler, c’est aussi renforcer leur liberté. La pauvreté enferme. Elle oblige à accepter l’humiliation, la dépendance, les logements indignes, les privations et parfois les choix impossibles. Un revenu plus juste ne règle pas tout, mais il redonne une marge de manœuvre. Il permet de dire non à certaines situations abusives. Il permet de planifier un peu. Il permet de respirer.

La question n’est donc pas : « Combien pouvons-nous donner au minimum? » La vraie question est : « Quel revenu faut-il garantir pour qu’une personne reconnue incapable de travailler puisse vivre dignement dans le Québec d’aujourd’hui? » Dès qu’on pose la question ainsi, le débat change. On ne parle plus d’une dépense passive. On parle d’un seuil de dignité.

Ce seuil doit être lié au coût réel de la vie. Il doit suivre l’augmentation des loyers, de la nourriture, du transport et des soins. Il doit tenir compte des besoins particuliers liés au handicap ou à la maladie. Il doit éviter que les personnes soient pénalisées dès qu’elles reçoivent un petit soutien familial, un don, une aide ponctuelle ou un revenu très limité compatible avec leur condition. L’objectif ne doit pas être de surveiller la pauvreté au dollar près, mais de construire une sécurité réelle.

Il faut aussi simplifier les démarches. Trop souvent, les personnes vulnérables doivent prouver, reprouver et justifier leur condition dans des systèmes administratifs lourds, soupçonneux et épuisants. Une personne déjà malade, limitée ou fragilisée ne devrait pas devoir consacrer son énergie restante à se battre contre des formulaires, des délais et des règles opaques. L’État doit être ferme contre la fraude, oui, mais il ne doit pas traiter la vulnérabilité comme une faute à vérifier sans fin.

Un Québec digne de ce nom doit protéger ceux qui ne peuvent pas se protéger seuls contre la précarité. Il ne s’agit pas d’encourager l’inactivité. Il s’agit de reconnaître l’impossibilité réelle de travailler et d’y répondre avec sérieux. Quand une personne peut travailler, l’État doit l’aider à le faire dans de bonnes conditions. Quand elle ne le peut pas, l’État doit lui garantir une existence digne. Les deux principes ne se contredisent pas. Ils se complètent.

Augmenter le revenu des personnes qui ne peuvent pas travailler, c’est donc affirmer une règle simple : personne ne devrait être condamné à la pauvreté parce que son corps, sa santé ou sa condition l’empêche d’occuper un emploi. C’est une question de justice sociale, mais aussi de cohésion nationale. Une société qui abandonne ses membres les plus vulnérables affaiblit sa propre légitimité. Une société qui les protège renforce la confiance, la solidarité et la paix civile.

Le Québec a les moyens de faire mieux s’il décide que la dignité n’est pas une variable d’ajustement. Il faut cesser de gérer la misère comme un dommage collatéral acceptable. Il faut établir un revenu suffisant, stable, indexé et humainement défendable pour les personnes qui ne peuvent pas travailler.

Parce qu’au fond, le choix est clair : soit on maintient des milliers de personnes dans une pauvreté organisée, puis on paie collectivement les conséquences de cette négligence; soit on reconnaît leur dignité maintenant, on leur donne les moyens de vivre, et on construit une société plus juste, plus stable et plus humaine.

Une personne qui ne peut pas travailler ne cesse pas d’être citoyenne. Elle ne cesse pas d’avoir droit à la sécurité, au respect et à une place réelle dans la société. Augmenter son revenu, ce n’est pas lui accorder un privilège. C’est enfin aligner nos institutions sur une vérité élémentaire : la dignité humaine ne devrait jamais dépendre de la capacité de produire.