Le 5 octobre a réglé une question : le Parti québécois peut reprendre le pouvoir. Il n’en a pas réglé une autre, beaucoup plus importante pour la suite : peut-il transformer une victoire électorale en capacité réelle de gouvernement ?
C’est désormais là que le PQ sera jugé.
Pendant des années, il pouvait expliquer ce qu’il ferait au pouvoir. À partir de maintenant, chaque promesse rencontre une administration, un budget, une loi, du personnel, des délais et parfois un pouvoir que Québec ne possède pas.
L’annonce devient une décision. La décision doit devenir une exécution. Et l’exécution doit produire un résultat.
C’est le changement fondamental du 5 octobre.
Le gouvernement péquiste qui prend forme est minoritaire. Il peut gouverner, administrer les compétences du Québec, préparer ses projets de loi, modifier ses politiques et utiliser l’appareil de l’État. Mais il ne possède pas une majorité lui permettant de présumer de l’appui de l’Assemblée nationale pour chacune de ses décisions.
Cette distinction compte.
Une victoire électorale n’est pas une majorité parlementaire automatique. Une majorité parlementaire ne serait pas davantage un vote pour l’indépendance. Et l’élection d’un gouvernement indépendantiste ne constitue pas, à elle seule, un Oui référendaire.
La prochaine étape doit donc être jugée pour ce qu’elle est : un mandat de gouvernement.
Cela impose une discipline nouvelle.
En santé, le gouvernement devra montrer ce qu’il change réellement : qui devient responsable des résultats, quels délais diminuent et quelles ressources sont déplacées.
En finances publiques, les économies promises devront devenir des économies constatées. Il faudra distinguer les postes véritablement supprimés des dépenses simplement reportées, et vérifier si les services demeurent au niveau annoncé.
En logement, une annonce de milliers d’unités ne suffira pas. Il faudra compter celles qui sont financées, mises en chantier puis effectivement livrées.
En immigration et en français, il faudra distinguer ce que Québec contrôle déjà de ce qui demeure sous compétence fédérale.
Le même principe doit s’appliquer partout : qui décide, qui paie, qui exécute et quel résultat peut être mesuré ?
Cette exigence n’affaiblit pas la question nationale. Elle la rend plus sérieuse.
Car l’argument en faveur d’un pouvoir politique accru pour le Québec devient beaucoup plus solide lorsqu’on peut montrer précisément où s’arrête le pouvoir québécois.
Il faut alors suivre le mécanisme jusqu’au bout : quel problème Québec cherche-t-il à régler ? Possède-t-il déjà le pouvoir nécessaire ? S’il ne le possède pas, qui détient le dernier mot? Qu’est-ce qu’un pouvoir supplémentaire permettrait concrètement de faire ?
Sans cette démonstration, « Ottawa nous empêche » n’est qu’une formule.
Avec cette démonstration, la question constitutionnelle cesse d’être abstraite. Elle devient une question de responsabilité politique.
Le même sérieux s’impose concernant l’indépendance.
Le Québec possède déjà sa propre légitimité démocratique et ses institutions politiques. La loi québécoise affirme notamment que le peuple québécois peut choisir son régime politique et son statut juridique, et qu’un référendum québécois est remporté par la majorité des votes valides.
Mais un éventuel Oui ne réglerait pas instantanément tout le reste.
La Cour suprême a établi qu’une majorité claire exprimée en réponse à une question claire créerait une obligation de négocier, tout en précisant que le résultat référendaire ne déterminerait pas à lui seul les conditions de la sécession. Renvoi relatif à la sécession d… Les négociations toucheraient nécessairement plusieurs intérêts et aucune de leurs conclusions ne serait prédéterminée.
Voilà pourquoi la préparation de l’indépendance doit elle aussi entrer dans l’âge de la preuve.
Fiscalité. Pensions. Dette et actifs. Monnaie. Commerce. Frontières. Citoyenneté. Défense. Relations avec les Premières Nations et les Inuit. Continuité des programmes et des systèmes informatiques.
Dans chacun de ces dossiers, la question n’est plus seulement : « Quelle est notre position ? »
Elle devient : sommes-nous capables de l’exécuter ?
C’est probablement le défi politique le plus important du nouveau gouvernement.
Ses adversaires chercheront naturellement ses erreurs. Certaines accusations seront excessives. D’autres seront fondées. La pire réponse possible serait alors de défendre mécaniquement le gouvernement parce qu’il est péquiste.
Une erreur réelle doit être reconnue. Un mauvais résultat doit être corrigé. Une promesse irréalisable doit être révisée.
La crédibilité d’un gouvernement se construit précisément lorsque les citoyens découvrent qu’une erreur peut être admise sans que tout le projet politique s’effondre.
Le changement du 5 octobre est donc plus profond qu’une alternance partisane.
Pendant la campagne, le PQ demandait aux Québécois de lui confier le gouvernement.
Ils l’ont fait.
À partir de maintenant, une seule démonstration compte réellement :
promis → décidé → financé → exécuté → obtenu → corrigé.
C’est ainsi qu’un parti devient un gouvernement.
Et c’est ainsi qu’un projet de pays peut éventuellement devenir une démonstration de capacité plutôt qu’une promesse.

